COURBET
Pardon, monsieur le président, mais je >iens de
faire un voyage à Trouville, et, comme je n'y ai trouvé que de jolies femmes, je ne puis plus peindre de femmes. laides. Les jolies femmes, c'est un entraînement! Qui est-ce qui m'aurait dit que je peindrais un jour des jolies femmes ? On ne sait pas ce que l'avenir me réserve ! Qu'y aurait-il de surprenant si je me mariais un jour ? Il faut s'attendre à tout dans la vie ! Ah ! si je me mariais, je prendrais une femme grosse, grasse, blonde, propre, — qui saurait à peine lire et écrire, — qui ne saurait pas danser, — pour cela elle passerait un examen ! — Bonne gent, — sans volonté. — Dans l'intérieur de ma maison, elle met 1 trait une fanchon et un pet-en-1'air! — Elle aurait la première place à table ; — elle saurait faire la cuisine et saurait la commander! —Sa conversation serait émaillée de quelques fautes de français que ça ne ferait pas plus mal. — Elle recevrait mes amis, qui seraient gros aussi. — Les ferluquets et les gourgandins seraient exclus 1 — C'est elle, au printemps, qui sèmerait les fleurs et, en été, qui les arroserait» Pour cet usage, elle mettrait un chapeau de paille. Elle porterait à manger aux noules, épousseterait les tableaux
et mettrait le linge en ordre. Elle irait l'été aux noisettes et l'automne aux champignons. Pour voilure, nous aurions un petit panier bas, traîné par deux percherons solides, — en guise de chevaux fringants, — qui nous conduiraient de temps en temps, soit à la pêche aux écrevisses, soit chez des amis des environs, aussi gros que moi, sachant boire et manger, et ayant du vin réel. En retour, je demanderais :i ma femme une fidélité absolue.
LE PRÉSIDENT
Monsieur Courbet, vous pouvez vous relirer.
(Gustave Courbet sort.)
LE PRÉSIDENT
Faites entrer le témoin Rossini.
(Murmures sympathiques dans l'auditoire. — Ro&tini entre ; redinyote vert-bouteille.)
I PDPAZZI
LE PRÉSIDENT
Vous êtes bien le célèbre Rossini ?
R0SS1NT (accent italien exayéié).
Vi mi demandez pit-êlre qui ce que ze zouis? — Il est impossible de vous le dire! — Ou plutôt si ! Ze zouis oune cuisinier famou qu'il s'est élevé al soupremo degré del arte culinario et qu'il avait trovato la maniera di facere il macaroni d'amore ! — Il tempo
di passare la vesta et di prendara la casserola et ze continoue !
(Il se change en cuisinier et tient H la main mr casserole pleine de macaroni.)
LE PRÉSIDENT
Pourquoi ce travestissement bizarre, témoin?
ROSSINI
Per il macaroni !
LE PRESIDENT
Mais il ne s'agit pas ici de macaroni, il s'agit do l'accusé Belenfant! Que savez-vous de l'affaire?
ROSSINI
Ze ne connais rien de l'affaire.
LE PRÉSIDENT
Alors parlez du macaroni !
ROSSINI
Per facere il buone macaroni del Tarte, vi prendare
oune poco di Tancredi, avec oune poco d'iTALiANA in
Alger:, d'iL Barbiere et de Cenerentola; ajoutez
oune onza .seulamento de Gazza Ladra, (TArmida et (1*Otello; oune scroupoule de MosÉ in Egitto, oune soupçonne delta Donna del Lago, oune parcella di Matilda di Sabran, oune ombra di Semïramide, il lutto saupoudratodi Guillaume Tell et vi ferez oune nncaroni essellento !
le président.
Très-bien, maestro; mais, à ce ragoût-là, il ne manque qu'une chose que nous autres, Français, nous mettons toujours dans les bonnes sauces : du laurier!
(Une couronne de laurier apparaît sur la tête de Rossini.) LE PRÉSIDENT.
Témoin, vous pouvez vous retirer.
(Rossini sort.) LE PRÉSIDENT.
Faites entrer le témoin de Caston.
(Alfred de Caston entre les yeux bandés.) LE PRÉSIDENT.
Vous êtes bien le sieur de Caston (Alfred), aussi
habile prestidigitateur que mnémotechnicien infaillible?
ALFRED DE CASTON.
En qualité de sorcier, monsieur le président, j'avais prévu cette demande, et je ne puis mieux y répondre que par une expérience.
LE PRÉSIDENT
Accusé, regardez, écoutez et profilez !