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Ia-z pam: le bâton du muet

|A nouvelle dont nous donnons la traduction se trouve dans le deuxième volume du Lum t*u kom an (Sentences du tribunal du juge Pau). Nous avons eu entre les mains une seconde édition de cet ouvrage en 4 volumes, faite à Pékin dans la 15e année du règne de Kia-K*im (1796) par l'éditeur Kim-Kua. Je ne

connais jusqu'ici aucune version du Lum t'u kom an (i).

Parmi les diflférents genres littéraires, les Chinois aiment spécialement la nouvelle et le roman ; ils les écrivent le plus souvent en vers ; le style en est très-varié. Tout le monde, hommes de lettres comme gens du peuple, en apprend par cœur un assez grand nombre. Tous ceux qui ont voyagé en Chine se rappellent avec plaisir les nouvelles si variées, les récits si pleins de grâce qu'ils ont entendus dans les hôtels et autres lieux publics.

L'encyclopédie chinoise Yu lin, composée de nouvelles de ce genre, forme un recueil précieux dont le savant et regretté M. Stanislas Julien a tiré la matière de son ouvrage Les AvadanaSy publié en 3 volumes en 1859. Il existe un autre recueil qui n'a pas moins de valeur : c'est le Kin Ku K'i Kuan, c'est-à-dire Recueil d'histoires merveilleuses et de nouvelles anciennes et modernes. Un grand nombre dQS nouvelles de cette collection ont été reproduites et traduites par Perny dans sa Grammaire chinoise, par Rémusat dans ses Contes

(i) Depuis Timpression de cette traduction du la-^ pam, dans la Revue le Mttséon (Louvain, 1882), j'ai reçu du savant orientaliste, A. Severini, un exemplaire des Novtlle cinesi iolte dal Lung-tu-Kung-ngan e tradottesull' originale cinese da Carlo Puini. Piacenza, 1871. Parmi les sept nouvelles traduites par le docteur Puini, on ne trouve pas celle du Bâton du Muet.

chinois, par Thoms dans son îVam Kiau, par Stanislas Julien, par Pavie et d'autres encore.

M. Davis publia en 1822 à Londres : Chinese Nûveîs' transîated from the originah to which are • added Proverbs and moral Maxims, etc. Ce volume contient un très-grand nombre de petites nouvelles et de farces.

C'est à cette passion des Chinois pour les nouvelles et les historiettes qu'est due la traduction faite à Canton en 1840, par un lettré indigène, des fables d'Ésope. Perny vit en Chine deux éditions de cet ouvrage.

Les nouvelles chinoises sont de trois espèces : historiques, mjrthologiques et éthologiques ; mais il y a peu de nouvelles qui puissent être rangées dans ce genre de composition que les Chinois appellent Z^ai :(, — ou création d'esprit.

Il existe des nouvelles erotiques, où l'amour est dépeint d'une manière tout à fait sensuelle ; les luttes et les obstacles, vaincus par les amants pour parvenir au but désiré, forment toute l'intrigue de la nouvelle, et l'auteur n'a d'autre idée que celle d'allécher ses lecteurs par des descriptions lascives. Un édit récent du Fils du Ciel défendit les romans et les nouvelles obscènes, et les bannit des bibliothèques publiques. Aujourd'hui les libraires chinois ne s'aviseraient pas facilement de publier des œuvres obscènes. Toutefois on rencontre encore beaucoup de romans et

de nouvelles appartenant au genre que les Chinois appellent in (luxurieux).

Dans d'autres, l'amour prend une forme plus noble ; il n'est pas rare d'y rencontrer l'histoire d'une jeune .fille flouant entre la vertu et le vice, la passion et le devoir. Les nouvelles éthologiques sont d'une plus grande importance. On y. trouve, décrite avec détail, la vie privée des Chinois, leurs usages et règlements sociaux ; elles nous permettent, pour me servir de l'heureuse expression d'un excellent auteur, de connaître les Chinois par les Chinois eux-mêmes. Telle de ces nouvelles a la forme d'un véritable drame ; on y voit une exposition où l'auteur prépare l'esprit du lecteur, éveille sa curiosité et cherche à l'intéresser. Parfois on y trouve des scènes qui peuvent lutter avec celles des meilleurs drames et des meilleures comédies des littératures européennes ; telle situation pourrait soutenir la comparaison avec celles de l'inimitable Molière.

Les nouvelles en vers ont encore plus de mérite; elles ont une grâce et une harmonie remplies de charmes pour ceux qui peuvent goûter la poésie chinoise dans le texte même.

Il est vrai cependant que certains auteurs la regardent comme dépourvue d'harmonie et de rythme, mais ce n'est pas ici le lieu de discuter cette question ; d'autres, et parmi eux Stanislas Julien, Perny, Rémusat, l'ont traitée à fond. John

Davis a écrit un long mémoire sur ce sujet dans le tome II des Royal Asiatic Transactions.

De plus, le grand poète Alexandre Pope, le traduaeur anglais des chants homériques, trouvait de rharmonie dans la poésie chinoise et se plaisait à l'imiter, en composant des strophes entières formées presque entièrement de monosyllabes (l).

(i) Eu void un exemple :

Ah ! If she lend not arms as well as rules What can she more than tell us we are fools ?

lA-Z PAM

lA-Z PAM

Hua shuo (i) Pau kom :(p fimo ieu kom li Lieu Heuo :Cien lai ch*im feuo (2) men wei ieu ski ta Xp sheu c¥i ta pam lai hietto

Pau kom lim fa ju laio ^in :^ wen cbio

Uo pu nem tuei imo (3) chu li sui feu Tau kom tauo che s (4) mei sin fu sham jeno ki tu lai hiat :( pano

Jm kuan chie tao

Je fai hieu iau wen foo *

Pau kom t*im pa s l'uuo che ia :( pi ieu iuen wam ti shio

(i) Hua shuOf litt. : mo/, dire\ c'est une expresîion analogue à celle des nouvellistes persans bikdyat kunend (nouvelle font).

(2) FeUf répondre ; cV im feu : il dit en répondant. L'auteur suppose que Litu Heu avait été interrogé par Pau. Comparez le TOV S'ànVtpeiSÔ/XCVOÇ d'Homère.

(3) Tuei im : répondre répondre ; la répétition du verbe sert à donner plus de force à l'expression.

(4) S (lat. servus) signifie esclave. On l'emploie comme terme de mépris pour désigner un misérable.

On raconte que pendant que le juge Pau siégeait à son tribunal, un officier public, Lieu Heu, s'étant avancé, lui dit : Devant la porte se tient le muet Shi, ayant un gros bâton à la main ; — il l'apporte pour vous le présenter.

Le juge Pau commanda de le faire entrer, et l'interrogea lui-même.

(Celui-ci) ne put rien répondre ; les serviteurs du tribunal dirent aussitôt au juge Pau : Ce misérable, chaque fois qu'un nouveau magistrat prend possession de sa charge, est venu offrir ce bâton à chacun d'eux.

Chacun d'eux l'a vertement tancé et fait bâtonner.

Que Votre Excellence ne daigne pas l'interroger.

Ku jen k'i (i} :(himo te lai bien panto pu jan (2) :^en Item lia liu (3) -w Tiui k'i panto

Sut sin sem (4) i kio xiam ($) ia^, p*ien clfu ium chu hiue tu \ai pi shanto

leu i cVam kia kia (6) iu kai sJjairio hau lim an ch'ai sku ko kiun jen (7) ta fano jo ieu jen cVen l^iu cJje in lai kieuo

(i) K'i :(him litt. : manger un supplice. Le verbe K'i, manger, est répété plusieurs fois dans la phrase : ICi pani, manger le bâion (être bâtonné). En composition il est employé tout comme le verbe persan khârden^ manger, et le verbe arabe sharabay boire. G)mme analogues aux locutions chinoises, on peut citer les expressions persanes hatn khôrden (manger une vexation), shekend khôrden (manger un serment), et les locutions arabes sharah casdn (il a bu une bastonnade), etc.

(2) Pu jan ; littér. : non si (lat. nist).

(3) Liu liu y souvent souvent.

(4) Sin, cœur, sincérité (sincerus)^ sem, naître. Siu sem, naîtte dans le cœur, penser, imaginer.

(5) Ziam signifie prendre ; mais devant un subsuntif il est le signe de Taccusatif.

(6) Kia kia; cangue, canguer (castigatione, castigaré). — La cangue^u peine du kia est suffisamment connue. L'instrument de punition le plus usité est le bambou. Devant le juge se trouve un cylindre plein de chevilles de bois. D'après la faute commise, le juge en prend un certain nombre et les jette à terre ; les spectateurs ramassent les chevilles tombées, et pour chacune le coupable doit recevoir cinq coups de bambou, comme il est prescrit dans le Lu-li (code pénal). Cependant, au lieu de cinq on n'en donne que quatre, parce que Confucius a dit : « La rigueur est nécessaire lorsqu'on fait les lois, mais la miséricorde ne l'est pas moins lorsqu'on les exécute. » Pour les délits majeurs, les Chinois ont la strangulation, la décollation, et la mort lente et ignominieuse. Avant de subir la peine, 1^ s coupables restent longtemps en prison, ti-io, où ils meurent parfois avant qu'on instruise leur procès.

(7) Kiun, armée, jeu (homme); kiun jen, homme d'armée, soldat.

Le juge Pau, ayant entendu ces paroles, se mit à penser : Ce muet a certainement subi quelque injustice en quelque aflfaire.

C'est pour cela qu'il subit cette peine ; c'est pour cela qu'il vient offrir ce bâton ; pourquoi vouloir autrement être bâtonné à plusieurs reprises et sans avoir commis de faute ?

Tout à coup il lui vint à l'esprit une ruse : il fit frotter le muet avec du sang de cochon depuis les épaules jusqu'au-dessus de la tête. De plus il le fit exposer sur la place publique avec une longue cangue. Il commanda à quelques agents secrets et à quelques soldats d'écouter si quelqu'un prononcerait le mot « injustice, » et de le lui amener aussitôt.

Longtemps la foule afflua sur la place pour voir le muet sans rien dire.

Mais il y eut un vieillard qui dit en murmurant : « Cet homme, après avoir été victime d'une injustice, reçoit en outre aujourd'hui un châtiment. »

Les soldats, ayant entendu (ceci), introduisirent aussitôt le vieillard près du tribunal et le présentèrent au juge Pau.

Liant kieu (i) kai sham fen jan (2) lai h*ano

leu i lau j'en :(ie fan tauo l'jm iuen kHu Un jt fan sheu ki k*Uo

Kiun j'en fim teo pien in lau j'en chi fim :^'iefi kien Pau komo

Pau kom siam wen in ieuo lau j'en tauo ^*jen shi :(un nan shi :(o

Hiom Shi ZHuano kia :^ûi hiu wano (3) ^jen :( siau laio iuen pu nem ieno

Pi hiom han cVuo im ieu kia :(ai pim u Jpt wen in fao

Mei nien kau kuano pu nem shin (4) iueno :( kin ji ieu pi chieo siau lau (5) in :(' kan fano

Pau kom wen kH ieno \i cWai jen :^'ien kiuo chui huan Shi Z'iuan tau ioo

(i) Liant, bon, Itieu^ morceau. Cette expression correspond à l'italien un huon pe^xPi c'est-à-dire longtemps^

(2) Fen^ confusément, jan, manière ; fen jan, foule (de monde).

(3) Kiu, grand, wan, dix mille, est une forme de superlatif.

(4) Shin, délier (lat. scinâtré)^ c'est-à-dire ne pouvant parler, il ne savait faire connaître et réparer le tort que lui avait fait son frère.

(5) Siau lau, petit vieux, pour dire moi. Les Chinois lorsqu'ils s'adressent à des supérieurs, emploient au lieu du pronom personnel o (je), etc., des expressions modestes, par exemple : men un (votre disciple), pin sen (le pauvre bonze), siao H (le tout petit), et da même : votre esclave, votre inférieur, le stupide, l'imbécile, etc. Les Persans emploient de la même manière au lieu de men Qe), nûker (serviteur), bendeh (esclave), etc. D'autres peuples ont le même usage.

Celui-ci ^interrogea avec soin en lui demandant la raison (de ses paroles). Le vieillard, répondit : Cet homme est le muet Shi, d'un village du midi.

Son frère aîné, Shi Z'iun, (possède) de trèsgrandes richesses de famille. Cet homme est privé de la parole depuis son enfance par défaut organique

Son frère aîné Ta chassé de chez lui ; le muet devait avoir sa part du patrimoine, et il n'a pas même eu un centime.

Chaque année il réclame auprès du magistrat, (et) il ne peut obtenir justice. Aujourd'hui il a de plus été châtié ; c'est pour cela que j'ai murmuré.

Le juge Pau ayant entendu les paroles du vieillard, manda aussitôt des agents citer Shi Z'iuan au tribunal. Il l'interrogea et lui dit : Ce muet est-il ton frère mineur?

Shi Z'iuan lui répondit : C'est proprement l'homme qui garde les cochons de la famille.

Depuis son enfance il habite une villa appartenant à ma famille ; mais il n'est pas un parent de mon propre sang.

Wen tauo cJje ta :( sJû ni fumpauo (i) hiom ti (2) moo

Shi Z^iuan ta tau fa iuen shi hia chom îam chu ti jerto

Siau nien (3) iuen ^ai pen kia chuam ti kiu chuo pu shi :(^in ku (4) /wo

Pau kom wen k*i ieno sut :(iam ia :i k*ai kia fatn liau k'iuo

Shi ZHuan huan hi ji huio Pau kom k*ien fa huei k'iuo :(ai kuan ia :( lai kiau tauo

Ni heu jo chuam kien Shi ZHuan ko koo ni k'iu nieu ta fa u famo

la X, tan (5) tien feu ji k'iuo

I ji :(ai fom men waio hu iu Shi ZHuan lai tauo (6)

la ;( iuen feno (7) sui T^i fei tau Shi ZHuano

Ch*ep^o feu mieuo luan (8) td i fano shi feu (9) lampeio

Shi ZHuan sheu k*ueio pic mien kiu chuamo feu Pau kom lai kau ieno

(i) Tumpau, propre frère.

(2) Ti, frère cadet, placé après hiom, frère aîné, signifie frère.

(3) Sian, petit, nutt, année, petit d'années, c'est-à-dire enfant.

(4) Ku, os (KÔxxOtXov greco-romaïque), /«, chair c'est-à-dire parent du même sang.

(5) T'an, seulement. Comp. le latin ianiunt, tantummodo.

(6) Lai, venir, tau, venir. La répétition du verbe donne plus de force à l'expression.

(7) Iuen, se lamenter, fen, colère : iuen fen, en colère, indigné.

(8) Luan, litt. : sans ordre.

(9) Ifan, shi fen, une fois, dix parties. C'est une expression toute chinoise pour dire plurimum.

Le juge Paii ayant entendu ses paroles, ouvrit aussitôt la cangue et laissa aller le muet.

Shi Z'iuan s'en retourna joyeux. Le juge Pau l'ayant vu partir rappela le muet, (et lui) dit (en l'instruisant) :

Si tu rencontres ton frère aîné Shi Z'iaun, saisisle, et bats-le sans crainte.

Le muet ne fit qu'incliner la tête et s'en alla.

Un jour hors la porte orientale voilà qu'il rencontre Shi Z'iuan arrivant (à lui). Le muet indigné (s'élançant) avec violence fit tomber Shi 2'iuan.

Le firappant bel et bien, il lui défigura le visage, lui cassa la tête et le réduisit à un état misérable.

Shi Z'iuan eut le pire (sort). Il ne put s'empê- <:her d'aller porter l'accusation prés du juge Pau, et (lui) dit :

Le muet n'a pas respecté la loi de la convenance ; il a battu son frère aîné.

Aussitôt le juge Pau (demandant) dit à Shi Z'iuan :

Si le muet est vraiment ton frère naturel, le

la :( pu ^en U fao ^^iam :(in hiom heu /a©

Pau hem sui wen Shi Z'iuan tauo

la :( jo kuo shi ni ^'în (i) tio t'a ti :(ui huofi siau tuan pu k*im shuo

lo shi shamjin (2) chi :(p wen eu îeno

Shi ZHuan tauo fa kuo shi fum pau (3) hiom tio

Pau kom tauo che ia :( ki shi i*in hiom tio ju ho (4) pu ^iam kia :(aifen iu fao

Huan sJn ju k'i sin (5) tu cheno

Shi Z'iuan u ien l^o tuio

Pau kom xi ch'ai jen ia (6) // jen (7) h^iu huario "(iam sa ieu kia i*ai cVan ieo (8) ko Jen i patio

CFum jen (9) wen chio u pu k*uai sino

Çi) Ni l'iity litt. : ton propre.

(2) Sham, ordinaire, jin, homme. Homme ordinaire, le premier venu (àvôjOWTTOÇ TtÇ, homo quidam) .

(3) Tunif avec, /«u, utérin, frère par nature.

(4) Ju kOf litt. : comment comment.

($) Kiy tromper, sin, cœur; un homme sans conscience, méchant.

(6) Jen ia, hommes accompagnants. Lès gardes du tribunal.

(7) /*/'"» ^^^ ^^^^ hommes, c'est-à-dire les deux frères.

(8) Ch'an, production, w, métier ; ch'an ie, les choses de la famille.

(9) Ch'um jen, tous les hommes, tout le monde.

^ffi|^

crime, sans doute, n'est pas petit et ne se pardonne pas facilement.

Si c'est un individu quelconque, il s'agira seulement de lui faire (donner) une bastonnade.

Shi Z'iuan dit : Cest en vérité mon frère consanguin.

Le juge Pau dit : Puisque ce muet est ton frère consanguin, pourquoi ne partages-tu pas avec lui les richesses de la famille ? Mais tu es un méchant, parce que toi seul tu t'es emparé du tout.

Shi Z'iuan n'eut rien à répondre.

Le juge Pau manda aussitôt ses gardes pour accompagner les deux frères (à leur demeure), et divisa, par moitié (pour chacun), le patrimoine, et le bien de la famille.

Tout le monde ayant appris ce qui était arrivé, se réjouit.

Ji

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