‹ IambesChapitre 1 sur 12 · Iambes · texte numérisé non relu

Iambes

Nous vivons, on l'a dit depuis longtemps, dans une époque de transition et de passage. Les œuvres de l'esprit portent nécessairement l'empreinte de cette maladie morale qui s'est emparée de l'Europe.

Vers quel but les sociétés se dirigent-

elles? Derrière nous, des ruines; devant nous, une obscurité impénétrable. Dans le présent une inquiétude mortelle. Des religions tombent; d'autres religions se forment ou veulent exister. La confusion des opinions politiques et littéraires est à son comble. Les vices d'une vieille monarchie pèsent sur nous, le souvenir de quarante années orageuses a laissé dans les âmes un dégoût profond des expériences politiques. On est fatigué même de scepticisme ; et si l'énergie des crimes semble manquer à la société qui nous environne,' elle s'entache

de tous les vices indolens qui naissent de ' l'apathie et de l'ennui.

Dites-nous, en effet, vous qui n'avez pas vécu au fond d'une retraite ou dans la poudre des livres \ si une corruption qui semble incurable, une gangrène profonde ne se cachent pas sous l'enveloppe brillante de nos mœurs, \oyez Paris en observateur; et mesurez ce qu'il y a de boue dans cet égout du monde ; d'épuisement dans cette débauche; de raffinemens impudiques dans ces efforts de l'art dramatique; de cœurs

gâtés et flétris sous la soie et la bure; de races sauvages parmi cette population si active, si spirituelle, si parée, si polie. Contemplez tout cela, non pas à la surface, mais au fond; non pas pour reproduire en des tableaux de boudoir quelques attitudes de salon , mais en philosophe , en ami de vrai et de Fhonnête. L'épouvante vous saisira.

Il est arrivé, qu'un jour cette population civilisée , ardente , pleine de passions et de vices, accessible aux grandes idées, attaquée dans ses penchans, dans ses opinions, dans

son avenir, dans son amour-propre, s'est levée comme un seul homme contre l'agresseur imprudent qui était son roi. Alors, elle a secoué son indolence, et, sans songer au vaudeville , aux cafés et aux maisons de jeu , elle a pris le fusil et la hache. Le trône a croulé. Le surlendemain chacun se retrouvait à sa place. A la race de héros succédait la race de Paris.

Une âme de poète a été frappée de ce spectacle. Après cette révolution de Juillet, révolution toute bourgeoise, résultat des

craintes éprouvées par les intérêts menacés, le poète, jeune encore, a vu toutes ces ambitions à nud \ toutes ces vanités inquiètes se jeter haletantes à la poursuite des nouvelles faveurs que devait prodiguer unnouveau pouvoir. Quel spectacle ! Quelle révélation !

L'intuition poétique, qui dans un seul incident découvre immonde, révéla au jeune poète le mal intérieur qui nous ronge . Le retentissement de cette sensation a été un hymne, un anathéme, une imprécation,

un sublime cri de rage. M. Barbier a fait la

Curée.

A peine ces ïambes ont-ils paru dans la Revue de Paris ^ recueil où plusieurs jeunes talens se sont si puissamment développés, on a reconnu le grand poète. Cette indignation honnête s'est propagée. D'autres recueils, la Revue Britannique entr'autres, ont reproduit la redoutable invective

Nous offrons au public une série d'œu-

vres dictées par le même sentiment, inspirées par la même muse. Comme dans la Curée, c'est encore cette nudité mâle de pensées et d'images, ce dédain de toutes les formes convenues, ce rejet de tous les haillons dorés de la rhétorique. Comme dans la Curée, il y aura ici des idées qui épouvanteront les esprits timides , des mots qui effaroucheront les oreilles chastes»

On se demandera encore comment il s'est trouvé quelqu'un d'assez courageux pour dire ces choses ; et les hommes qui voyent

d'un œil sec les misères sociales, d'un front calme ses dépravations cachées ; ceux qui ne passent à travers ce limon impur que pouryplonger leurbras etychercherde l'or; ceux qui s'en amusent comme d'un spectacle ; ou ceux qui croyent aux mœurs partout où il y a des églises 3 à la vertu partout où il y a des juges, à la probité partout où il y a des gendarmes ; hommes frivoles qui ne voient pas nos grandes villes dans leur réalité 5 hommes vicieux qui en exploitent les vices; reprocheront à l'auteur la témérité avec laquelle, déchirant tous les voiles , il

montre à nud cette plaie sanglante, purulente et infecte.

Ensuite , les habitudes littéraires sont frivoles. On dit au poète «Amuse-nous; » et il amuse son public. Il devient le baladin de la pensée et le saltimbanque de la métaphore. Que vient faire celui-ci , avec sa voix grave , sa colère ardente, et ces larmes d'indignation qui ruisselent sur ses joues! Qu'il nous amuse , au lieu de nous juger !

A voir, au milieu des tours de force plai-

sans ou bizarres dont la Littérature européenne s'occupe aujourd'hui , ce poète armé de la massue , vous diriez un athlète sans draperies, entraîné tout-à-coup dans un cirque de Théâtre, parmi des danseurs couverts de paillettes, et étincelans d'or faux.

L'audace d'une telle tentative ne manquera pas d'être en butte à quelques accusations, que l'on peut examiner sous deux rapports, sous celui de la morale et sous celui de l'art.

La morale de Tari n'est point celle des salons. Cette dernière est soumise aux convenances , et vassale des usages. Elle respecte la pudeur naïve des jeunes vierges; elle impose à ceux qui font partie dé la société, la loi d'une décence continue dans les paroles et les actions. Elle bannit du cercle domestique ces équivoques hardiesses qui vous charment rdans Rabelais et dans Sterne, et qui, sous une grossièreté apparente, cachent un bon sens inexorable. Elle exile des salles où l'on se réunit, non-seulement cesPriapées que la verve Hellénique

Page 1