MELPOMÈNE
A M. Alfred de Vigny.
Ah ! dans ces temps maudits, les citoyens iniques Ne sont pas tous errants sur les places publiques ; Ce ne sont pas toujours ces rudes affamés Aux seins poilus, aux bras péniblement armés. Ces pauvres ouvriers hurlant comme une meute, s Et que le ventre seul entraîne dans l'émeute; Ces hommes de ruine et de destruction Ne soufflent pas le vent de la corruption ; Leur bras n'atteint jamais que l'aride matière : Ils ébranlent le marbre, ils attaquent la pierre ; 10 Et quand le mur battu tombe sur le côté. Leur torrent passe et fuit comme un torrent d'été. Mais les hommes pervers, mais les hommes coupables, Dont le pied grave au sol des traces plus durables. Ce sont tous ces auteurs qui, le scalpel en main, 15 Cherchent, les yeux ardents, au fond du cœur humain La fibre la moins pure et la plus sale veine Pour en faire jaillir des flots d'or à main pleine.
Les uns vont calculant, du fond du cabinet,
D'un spectacle hideux le produit brut et net ; 20
D'autres aux ris du peuple, aux brocards de l'école,
Promènent sans pitié l'encensoir et l'étole ;
D'autres, déshabillant la céleste pudeur.
Ne laissent pas un voile à l'humaine candeur.
Puis viennent les goujats de la littérature, 25
Qui, portant le marteau sur toute sépulture,
Courent de siècle en siècle arracher par lambeaux
Les crimes inouïs qui dorment aux tombeaux ;
Sombres profanateurs avides de dépouilles,
Ils n'attendent pas même, au milieu de leurs fouilles.
Que la terre qui tombe ait refroidi les morts ; 3 1
De la fosse encor fraîche ils retirent les corps.
Et sans crainte de Dieu, leur bras, leur bras obscène.
Les livre encor tout chauds aux clameurs de la scène.
Ils ne savent donc pas, ces vulgaires rimeurs, 35
Quelle force ont les arts pour démolir les mœurs.
Que l'encre dégouttant de leurs plumes grossières
Renoircit tous les cœurs blanchis par les lumières ;
Combien il est affreux d'empoisonner le bien.
Et de porter le nom de mauvais citoyen ! 40
Ils ne savent donc pas la sanglante torture
De se dire à part soi : J'ai fait une œuvre impure;
Et de voir ses enfants à la face du ciel
Baisser l'œil et rougir du renom paternel !
Non, le gain les excite et l'argent les enfièvre, 45
L'argent leur clôt les yeux et leur salit la lèvre ;
L'argent, l'argent fatal, dernier dieu des humains.
Les prend par les cheveux, les secoue à deux mains.
Les pousse dans le mal, et pour un vil salaire
Les mettrait les deux pieds sur le corps de leur père.
Honte à eux ! car, trop loin de l'atteinte des lois, 5 1
L'honnête homme peut seul les flétrir de sa voix !
MELPOMÊNE 2t
Honte à eux ! car jamais leur main ne s'est lassée
A couvrir de laideur l'immortelle pensée !
De l'art, de l'art divin, ce bel enfant des cieux, 55
Créé pour enseigner la parole des dieux,
Ils ont fait sur la terre un monstre, un cul-de-jatte,
Tronçon d'homme manqué, marchant à quatre pattes.
Et montrant aux passants des moignons tout sanglants
Et l'ulcère hideux qui lui ronge les flancs ! 60