LE PROGRÈS
A quoi servent, grand Dieu ! les tableaux que l'histoire
Déroule sous ses doctes mains, Et les graves leçons que d'une page noire
Elle tire pour les humains.
Si les mêmes excès et les mêmes misères 5
Reparaissent dans tous les temps.
Et si dans tous les temps les exemples des pères
Sont imités par leurs enfants?
O pauvres insensés qui, le front ceint de chêne,
Devant l'univers transporté, 10
Au soleil de juillet entonnions d'une haleine
L'hymne brûlant de liberté !
Nous chantions tous en chœur, dans une sainte ivresse,
La vierge pure comme l'or.
Sans penser que plus tard l'immortelle déesse 15
Devait tant nous coûter encor !
Nous rêvions un ciel doux, un ciel exempt d'orages,
Un éternel et vaste azur, Tandis que sur nos fronts s'amassaient les nuages.
L'avenir devenait obscur. 20
Et nous avons revu presque tous les scandales
Des siècles les plus éhontés, Les lâches trahisons, les voluptés brutales.
Et les basses cupidités ; Puis nous avons revu ce qu'avaient vu nos pères : 25
Le sang humain dans les ruisseaux.
Et l'angoisse des nuits glaçant le cœur des mères
Quand le plomb battait les carreaux ; Le sombre régicide aux vengeances infâmes.
L'émeute aux sinistres combats, 30
La baïonnette ardente entrant au sein des femmes.
Les enfants percés dans leurs bras ; Enfin les vieux forfaits d'une époque cruelle
Se sont tous relevés, hélas !
Pour nous faire douter qu'en sa marche éternelle 35
Le monde ait avancé d'un pas.