ALLEGRI
Si dans mon cœur chrétien l'antique foi s'altère, L'art reste encor debout, comme un marbre pieux Que le soleil, tombé de la voûte des cieux, Colore dans la nuit d'un reflet solitaire.
Ainsi, vieil AUegri, musicien austère, 5
Compositeur sacré des temps religieux, Ton archet bien souvent me ramène aux saints lieux, Adorer les pieds morts du Sauveur de la terre.
Alors mon âme vaine et sans dévotion,
Mon âme par degré prend de l'émotion, 10
Et monte avec tes chants au séjour des archanges.
Et, mystique poète, au fond des cieux brûlants, J'entends les bienheureux dans leurs vêtements blancs, Chanter sur des luths d'or les divines louanges.
A M. Antoni Deschamps.
C'était l'heure où la terre appartient au soleil, Où les chemins poudreux luisent d'un ton vermeil, Où rien n'est confondu dans l'aride campagne, Où l'on voit les troupeaux dormir sur la montagne, Et le pâtre robuste avec ses beaux chiens blancs 5 Étaler auprès d'eux ses membres nonchalants ; L'heure aux grands horizons, l'heure où l'ombre est
mortelle Au voyageur suant qui s'arrête sous elle. Où le pèlerin las, son bâton à la main, Laisse tomber la tête en suivant son chemin, 10
Où l'on n'entend au loin sous les herbes brûlantes Que les cris répétés des cigales bruyantes, L'heure où le ciel est rouge, où le cyprès est noir, Et Rome en son désert encor superbe à voir... A cette heure, j'étais sur un monceau de briques, 15 Et, le dos appuyé contre des murs antiques, Je regardais, de là, s'étendre devant moi La vieille majesté des champs du peuple-roi. Et rien ne parlait haut comme le grand silence Qui dominait alors cette ruine immense, 20
Rien ne m'allait au cœur comme ces murs pendants, Ces terrains sillonnés de mâles accidents. Et la mélancolie empreinte en cette terre Qui ne saurait trouver son égale en misère.
Sublime paysage à ravir le pinceau ! 25
Le Colisée avait tout le fond du tableau : Le monstre, de son orbe envahissant l'espace. Foulait de tout son poids la terre jaune et grasse. Là, ce grand corps sevré de sang pur et de chair, Étalait tristement ses vieux membres à l'air, 30
Et le ciel bleu, luisant à travers ses arcades, Ses pans de murs croules, ses vastes colonnades, Semait ses larges reins de feux d'azur et d'or, Comme au soleil d'Afrique un reptile qui dort. A droite, en long cordon, au-dessous de sa tête, 35 Du haut d'une terrasse à crouler toute prête. Tombaient de larges flots de feuillages confus, Des pins au vert chapeau, des platanes touffus, Et des chênes voûtés, dont la racine entière Jaillissait comme l'onde à travers chaque pierre, 40 L'ombre épaisse, je crois, des jardins de Néron, Le seul dont le bas peuple ait conservé le nom... A gauche, près d'un mur chargé d'herbes nouvelles, Le temple de la Paix aux trois voûtes jumelles. Immense, laissait voir par un trou dans le fond 45 Les hauts remparts de Rome et son désert profond; Puis Castor et PoUux, dépouillés de leurs marbres. Avec d'humbles maisons se perdaient sous les arbres. Et les arbres voilaient de leurs feuillages roux Le grand arc de Sévère enfoui jusqu'aux genoux ; 50 Enfin, dans le milieu de cette large enceinte, Auprès du Capitole et de sa base sainte, La terre de Rémus, le vieux pavé romain... Mais las ! dans quel état ! tout meurtri par la
main Et par le pied brutal de cent hordes guerrières, 55 Un terrain encombré de briques et de pierres, Et semé de trous noirs et si larges, que l'eau Y fait plus d'une mare en cherchant son niveau. Comme des souvenirs, là, de frêles colonnes Dressent de loin en loin leurs jaunâtres couronnes ; 60 Et leurs feuilles d'acanthe et leurs fûts cannelés Rappellent la splendeur des siècles écoulés. Mais hélas ! bien en vain, sur leurs bases rompues, Quelques-unes encor, comme des vierges nues. Semblent mener un chœur et, se donnant la main, 65 Chanter pieusement un hymne pur et saint
A la blanche Concorde ; en vain, seule et hautaine, Une d'elles aux cieux s'élance en souveraine, Et montre encor Phocas luisant de pourpre et d'or Devant l'autel brisé de Jupiter Stator. 70
Oh ! toutes, le front chauve et le pied dans les terres, Pauvres enfants perdus. Romaines solitaires, Elles sont toutes là, dans ces champs désolés. Comme après le carnage et sur des murs croules Des filles de vaincus qui pleurent sur leurs pères. 75 Toutes dans le silence et sans plaintes amères. Elles vont protestant de leurs fragments pieux Contre la barbarie et tous les nouveaux dieux. Pleure, pleure et gémis, beau temple de Faustine ; Tes colonnes de marbre et ta frise latine, 80
Et ton fronton meurtri, fléchissent sous le poids Du plus lourd des enfants qu'ait engendrés la croix : Pleure, pleure et gémis, car l'indigne coupole Toujours blesse tes flancs et ta divine épaule ; Sur toi pèse toujours le dôme monacal, 85
Comme un barbare assis sur un noble cheval. Et toi, divin Titus, roi des belles journées. Qu'est devenu ton arc aux pierres inclinées. Et cette large voûte, où de nobles tableaux Montraient l'arche captive avec les saints flambeaux, 90 Et le peuple des Juifs, vaincu, les deux mains jointes. Pleurant devant ton char ses murailles éteintes? Où sont tes écussons par la foudre sculptés ; Tes cavaliers romains par le temps démontés? Grand Titus, tu n'as plus que la couleur sublime 95 Dont les siècles toujours décorent leur victime ; La rouille ; et demi-nus, penchés de toutes parts, Tes membres sont ridés comme ceux des vieillards.
Et toi, divin amant de cette chaste Hélène, Sculpteur au bras immense, à la puissante haleine, 100 Artiste au front paisible avec les mains en feu, Rayon tombé du ciel et remonté vers Dieu ;
O Gœthe î 6 grand vieillard ! prince de Germanie ! Penché sur Rome antique et son mâle génie, Je ne puis m'empêcher, dans mon chant éploré, 105 A ce grand nom croulé d'unir ton nom sacré, Tant ils ont tous les deux haut sonné dans l'espace, Tant ils ont au soleil tous deux tenu de place ; Et dans les cœurs amis de la forme et des dieux Imprimé pour toujours un sillon glorieux. iio
Hélas ! longtemps, du fond de ton sol froid et sombre, Sur l'univers entier se pencha ta grande ombre ; Longtemps, sublime temple à tous les dieux ouvert. On entendit tes murs chanter plus d'un concert, Et l'on vit promener sur tes superbes dalles 115^
Mille jeunes beautés aux formes idéales. Longtemps tu fus le roi d'une noble cité Que l'harmonie un jour bâtit à ton côté. Et longtemps, quand le sort eut brisé ses portiques. Qui rappelaient Athène et les grâces antiques, 120 Toi seul restant debout, ô splendide vieillard ! Comme Atlas, tu portas le vaste ciel de l'art. Enfin, toujours paré d'un glorieux hommage, Il semblait ici-bas que tu n'avais pas d'âge. Jusqu'au jour où la Mort, te frappant à son tour, 125 Fit crouler ton grand front comme une simple
tour.
O mère de douleur ! ô Mort pleine d'audace ! A maudire tes coups toute langue se lasse, Mais la mienne jamais ne se fatiguera A dire tout le mal que ton bras a fait là. 130
Depuis qu'elle est à bas cette haute colonne. Il me semble que l'art a perdu sa couronne ; Le champ de poésie est un morne désert. Où l'on voit à grand'peine un noble oiseau passer ; Les plus lourds animaux y cherchent leur pâture, 135 Les vils serpents y vont traîner leur pourriture. Et leur gueule noircit de poison et de fiel Le pied des monuments qui regardent le ciel ',
C'est un champ plein de deuil, où la froide débauche Vient parmi les roseaux que jamais l'on ne fauche 140 Hurler des chants hideux et cacher ses ébats ; C'est un sol sans chemin, où l'on tombe à tout pas, Où, parmi les grands trous, et sur les ronces vives, Autour des monuments quelques âmes plaintives Descendent par hasard, et là, dans les débris, 145 Versent des pleurs amers et poussent de longs cris.
O vieille Rome ! ô Goethe ! ô puissances du monde ! Ainsi donc votre empire a passé comme l'onde. Comme un sable léger qui coule dans les doigts. Comme un souffle dans l'air, comme un écho des bois. Adieu, vastes débris ! dans votre belle tombe i s i Dormez, dormez en paix ; voici le jour qui tombe. Au faîte des toits plats, au front des chapiteaux. L'ombre pend à longs plis comme de noirs manteaux, Le sol devient plus rouge et les arbres plus sombres 1 5 5 Derrière les grands arcs, à travers les décombres. Le long des chemins creux, mes regards entraînés Suivent des buffles noirs deux à deux enchaînés ; Les superbes troupeaux, à la gorge pendante. Reviennent à pas lents de la campagne ardente, 160 Et les pâtres velus, bruns et la lance au poing. Ramènent à cheval des chariots de foin. Puis passe un vieux prélat, ou quelque moine sale, Qui va battant le sol de sa triste sandale. Des frères en chantant portent un blanc linceul, 165 Un enfant demi-nu les suit et marche seul ; Des femmes en drap rouge et de brune figure Descendent en filant les degrés de verdure ; Les gueux déguenillés qui dormaient tous en tas Se lèvent lentement pour prendre leur repas, 170 L'ouvrier qui bêchait et roulait sa brouette La quitte : le travail, les pelles, tout s'arrête. On n'entend plus au loin qu'un murmure léger, Que le cri d'un ânon, le sifflet d'un berger,
Ou, derrière un fronton renversé sur la terre, 175 Que de forts mendiants couchés avec mystère, Qui, les cinq doigts tendus et le feu dans les yeux, Disputent sourdement des baïoques entre eux.