‹ Iambes et poèmes (volume 2)Chapitre 58 sur 112 · PROLOGUE · texte numérisé non relu

PROLOGUE

Ah ! ma tâche est pénible, et grande mon audace !

Je ne suis qu'un être chétif, Et peut-être bien fou contre une telle masse

D'aller heurter mon frêle esquif.

Je sais que bien souvent, ô puissante Angleterre! 25

Des rois et des peuples altiers Ont vu leurs armements et leur grande colère

Se fondre en écume à tes pieds ;

Je connais les débris qui recouvrent la plage,

Les mâts rompus et les corps morts ; 30

Mais il est dans le ciel un Dieu qui m'encourage Et qui m'entraîne loin des bords.

O toi ! qui du plus haut de cette voûte ronde, D'un œil vaste et toujours en feux,

Sondes les moindres coins des choses de ce monde 35 Et perces les plus sombres lieux ;

Toi qui lis dans les cœurs de la famille humaine

Jusqu'au dessein le plus caché, Et qui vois que le mien par le vent de la haine

N'est pas atteint et desséché ; 40

O grand Dieu ! sois pour moi ce que sont les étoiles

Pour le peuple des matelots ; Que ton souffle puissant gonfle mes faibles voiles,

Pousse ma barque sur les flots ;

Écarte de mon front les ailes du vertige, 45

Éloigne cet oiseau des mers Qui tout autour des mâts se balance et voltige ;

Et, dans le champ des flots amers.

Quelles que soient, hélas ! les choses monstrueuses

Dont mon œil soit épouvanté, 50

Oh ! maintiens-moi toujours dans les routes heureuses De l'éternelle vérité.

Page 1