‹ Ichthyologie analytique ou essai d'une classification naturelle des poissonsChapitre 8 sur 110 · POISSONS CARTILAGINEUX OU CHONDRICHTHES · texte numérisé non relu

POISSONS CARTILAGINEUX OU CHONDRICHTHES

CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES

Depuis Aristote on a désigné ces poissons sous le nom de cartilagineux , yovdpéxavhos, parce que les parties solides de leur corps, celles qui sont destinées à la transmission du mouvement, et spécialement leur échine, n’ont pas tout à fait la consistance qu'offrent les os ou l’ensemble du squelette chez les autres animaux vertébrés. Ces organes, qui servent de leviers aux muscles pour déterminer les diverses actions, ont moins de consistance que les os ; on peut les couper aisément en tous sens. Ils sont formés par une matière blanche organisée, un peu transparente, élastique, flexible, mais ayant assez de résistance. Quand on les brise, la cassure en est luisante, quelquefois comme fibreuse, à peu près semblable à l’état primitif que nous offrent les os dans les trèsjeunes animaux. En un mot, leur squelette est cartilagineux ;

il semble que son ossification n'ait pas été terminée. Voilà pourquoi nous appelons ces espèces particulières de poissons des CHONDRICHTHES (1). Sous ce nom composé, ils constituent une sous-classe dont les limites sont bien fixées, comme on le verra d’ailleurs par les détails dans lesquels nous allons entrer.

L'une des particularités des plus importantes dans l’organisation de ces animaux, et cependant des plus faciles à signaler, c’est une conformation spéciale des organes respiratoires, quise manifeste de suite, et le plus souvent au dehors, par la présence de dix à douze trous ou fentes par lesquelles sort l’eau qui a servi à modifier le sang dans l'acte de la respiration sur les branchies.

Tel est le caractère essentiel, apparent, que nous placons en première ligne, et qui nous a permis d'établir méthodiquement les Chondrichthes comme une sous-classe bien déterminée. Nous aurions pu désigner également cette modification essentielle des branchies en nommant ces poissons les TRÉMATOPNÉS (2). Nous les avons distribués en quatre grandes familles, d’après d’autres considérations.

Tous respirent ou laissent sortir l’eau qu’ils ont avalée par des trous nombreux, et non uniquement par les deux orifices ou fentes qu’on retrouve chez la plupart des autres poissons. Jamais ces trous ou fentes branchiales ne sont protégés, dans leur action destinée à forcer l’eau de les traverser, par des lames solides ou des rayons qu’on nomme les opercules et les branchistectes.

(1) De yovôpos, cartilage, et de tyôuc, poisson. (2) De tofu, trou, foramen, et de rvéw, je respire; qui respire par des trous.

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Ces poissons cartilagineux , dont les orifices branchiaux sont multiples, offrent, en outre, d’autres modifications dans leur organisation générale. Ainsi : 1° c’est l’absence de véritables écailles qui, chez la plupart des autres espèces, et surtout chez les poissons osseux ou ostichthes, sont distribuées régulièrement en quinconce, appliquées les unes sur les autres comme les tuiles d’un toit. En effet, ici la surface des téguments est très-variable, les uns ayant la peau tout à fait à nu, recouverte par une sorte de mucosité gluante qu’elle sécrète; d’autres étant protégés par des lames cornées, flexibles, ou par des plaques osseuses, sous la forme d’aiguillons, de boucles, d’écussons, de dards épineux solidement implantés, suivant les diverses régions du corps qu’elles arment ou qu’elles sont destinées à défendre.

2° Aucune des espèces n’a, sur les flancs ou sur les côtés du corps et sous la peau, cette ligne distincte par des pores muqueux, saillants ou enfoncés, le long de laquelle se prolonge en dessous le nerf remarquable, et propre aux poissons, que l’on désigne sous le nom de nerf latéral. On a bien reconnu que ce nerf existe, mais qu’il est rapproché du dos et parallèle à celui du côté opposé.

3° On peut joindre cette particularité à celle de l'absence chez tous d’une vessie natatoire, quoique d’autres poissons, il est vrai, soient privés de ce même organe, qui modifie la nature de leurs mouvements dans l’eau.

4° Enfin, et c’est là un dés caractères les plus importants, parce qu'il est exceptionnel, mais général et constant chez tous les Chondrichthes, la bouche présente une structure tout à fait particulière. Cette entrée des voies digestives est garnie de lèvres cartilagineuses, et revêtues d’une peau dont la

surface est couverte de dents qui ont des formes très-variables et qui semblent être produites là, car elles ne sont jamais enchässées ou enfoncées dans l'épaisseur des màchoires; de sorte que, dans l'état frais, on peut les enlever toutes en même temps que la peau. C'est ce qui a engagé quelques naturalistes à comprendre tous ces poissons dans une section particulière qu'ils avaient désignée sous le nom de Dermodontes (1); cependant ils ne sont pas seuls dans cette catégorie.

La forme et la consistance de l'entrée de la bouche présentent encore deux modifications si importantes, et qui se lient tellement avec la manière de vivre et avec la configuration extérieure, que nous avons cru devoir nous servir trèsavantageusement de cette remarque si simple pour faire distinguer, dès la première inspection , deux groupes principaux parmi ces Chondrichthes trématopnés.

Dans le premier groupe, qui constitue une famille trèsnaturelle, viennent se ranger les espèces dont le corps cylindrique, ou légèrement comprimé dans toute sa longueur, est semblable à celui des vers, des serpents ou des anguilles. Ils n’ont pas de nageoires paires; leur peau est toujours nue et visqueuse, et leur tronc terminé en avant par la bouche. L’orifice en est toujours arrondi, circulaire ou elliptique, quelquefois caché par des lèvres qui sont des prolongements de la peau. Les mächoires, que ces lèvres recouvrent, ne se meuvent pas horizontalement , comme celles de presque tous les

(1) De Sépua, peau, cutis, pellis, et 89obs, 80vroç, dens. Ducrotay de Blainville, Journal de Physique, 1841; Bulletin des Sciences, juillet 1816; mais les Esturgeons, qu'il y comprend, n’ont pas de dents.

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animaux vertébrés. Voilà pourquoi nous les avons appelés des Cyccosromes (1) ou à bouche ronde.

Nous placons dans le second groupe des Trématopnés un beaucoup plus grand nombre de genres. Ceux-ci ont toujours des nageoires paires, ou des pleuropes, ordinairement très-développés, à rayons nombreux et cartilagineux, et des catopes réunis par leur base, et souvent situés très en arrière, ou constamment opisthopodes. Leur corps est généralement élargi en avant, et la tète presque toujours distincte par ses organes des sens, et surtout d’après son mode d’articulation, au moyen de deux condyles, sur le reste de la colonne centrale cartilagineuse, qui représente l'échine. Mais ce qui distingue essentiellement ce groupe, c'est la conformation de la bouche, qui offre une ouverture fort large entre les lèvres, soutenues elles-mêmes par de forts cartilages transversaux, garnis le plus souvent de dents très-nombreuses, dont les formes varient considérablement. C’est de cette disposition transversale de la bouche et de sa largeur que nous avons emprunté le nom de PLaGiosromes (2), par lequel nous caractérisons cette réunion d’espèces de poissons cartilagineux. Ce groupe se trouvera par la suite subdivisé en deux familles naturelles, suivant la région du corps qu'occupent les trous des branchies ou les fentes qui servent

-à la sortie de l'eau employée à l'acte de la respiration; les uns ayant constamment ces fentes visibles sur les parties latérales qui suivent la tête, et les autres, au contraire,

1) De xüxhos, orbicularis, rotundatus, en rond, et de otôuu, os, bucea, la bouche,

{ (2) De xhyws, en travers, transversus, et de otou.

présentant des trous sous la partie inférieure du corps, ainsi que nous allons avoir occasion de le faire connaître.

Plusieurs faits résultent de ces considérations :

Premièrement, ces Chondrichthes forment une sous-classe très-distincte dans la grande division des poissons ;

Secondement, d’après le mode spécial de leur respiration aquatique, dans lequel l’eau, introduite d’abord par la bouche, ayant pénétré dans les cavités intérieures où sont situées les branchies, ne peut en sortir que par plusieurs orifices dont le nombre varie, et non par une seule paire de trous ou de fentes, comme cela a lieu dans tous les autres poissons; ils constituent par conséquent un ordre distinct, que nous sommes convenus d'indiquer sous le nom de TrémaToPnés : c'est là le véritable caractère apparent des Chondrichthes, car tel sera notre point de départ dans l'étude de cette classe d'animaux ;

Troisièmement, la forme générale du corps, ainsi que le défaut ou la présence des nageoires paires, et surtout la configuration, comme la structure de la bouche, permettent de partager cet ordre en deux grandes tribus. l’une réunit les espèces dont la boucheest arrondie, orbiculaire ou elliptique : les CrccLosromes. Une seconde section comprend les poissons cartilagineux dont la bouche présente constamment une ouverture élargie ou dilatée en travers, et que nous avons depuis longtemps désignés les premiers sous le nom de PLAG10STOMES;

Quatrièmement, ces deux ordres peuvent être, l’un et l’autre, partagés en deux sous-ordres distincts. En effet, chez quelques Cyclostomes en particulier, les trous qui laissent sortir l’eau des branchies ne sont pas apparents : dans les uns, parce qu'ils sont situés à l’intérieur, comme l'ont prouvé les

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recherches anatomiques, et c’est en raison de cette particularité qu'ils reçoivent de nous le nom d’Endotrèmes : tels sont les Amphioxes.

Chez tous les autres Cyclostomes, les trous des branchies sont extérieurs et apparents, soit qu’on les observe sous le dessous du tronc, soit sur les parties latérales. Ainsi ceux de ces Cyclostomes qui ont les trous des branchies apparents, tels que les Zamproies, ou les Gastrobranches, peuvent être désignés, d’après cette disposition, sous le nom d’Æxotrèmes.

Il en est de même dans le second sous-ordre, celui des Plagiostomes, qui est beaucoup plus nombreux, et qui se divise très-naturellement en deux familles, suivant que les fentes des branchies se voient sur les parties latérales du cou : tels sont les Pleurotrèmes, comme les Squales, ou bien sous la partie inférieure du corps, comme on les observe dans les Hypotrèmes, chez les Raïes, par exemple.

Voici, par l'analyse, l'arrangement synoptique que nous proposons pour procéder systématiquement à la distinction des familles et des genres.

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