‹ Iconographie chrétienneChapitre 57 sur 141 · MAIN DIVINE TENDANT UNE COURONNE À JESUS ENFANT · texte numérisé non relu

MAIN DIVINE TENDANT UNE COURONNE À JESUS ENFANT

Mosaïque latine du ix' siècle.

Cette couronne, que le Père offre à son Fils, Dieu la donne encore aux hommes de bien ; c'est la couronne de vie dont il récompense la vertu. Dans le manuscrit d'Herrade est figurée une échelle morale qui va de la terre au ciel; au sommet, au dernier échelon, la main de Dieu, qui est dans les nuages, tend une couronne triomphale à la Vertu , à la Charité qui a vaincu tous les obstacles et qui touche au ciel. Dans Herrade, Dieu récompense la vertu humaine; dans la mosaïque latine, il rend hommage au dévouement divin, au sacrifice de Jésus.

Depuis la naissance du Christ jusqu'à son retour dans le ciel après sa résurrection, la main du Père dirige, bénit et soutient les pas du Fils. Lorsqu'au baptême de Jésus par saint Jean une voix descend du ciel et dit : « Celui-ci est mon fils bien aimé,» on aperçoit une main, la main du Père, sortir des nuages, pour traduire aux yeux et par l'art les paroles qui viennent d'être prononcées ^ Au jardin des Oliviers, lorsque le Sauveur abattu par une tristesse surhumaine s'écrie : « Mon Père, détournez de moi ce calice , » une main sort du ciel , la main du Père , qui bénit son fils et le console ^ Lorsque sur la croix Jésus, prêt à mourir, jette à son Père ces paroles désespérées : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'avez-

' Voyez le dessin 53, p. 186.

* C'est ordinairement ainsi qu'est représenté ce sujet ; mais dans Notre-Dame de Paris , à la clôture du chœur, le Père montre la main et la tête entières.

vous abandonné! » on aperçoit se dessiner, sur le sommet de la croix, une main qui bénit, et qui est la main du Père ^ Enfin , lorsque Jésus remonte au ciel après sa passion et tenant en main sa croix de résurrection, son père lui tend la main droite et l'aide en quelque sorte à s'élever. Ce dernier sujet, fréquemment rejDroduit dans les manuscrits à miniatures^, est expliqué par ces deux vers d'Alcuin , placés précisément sous une Ascension peinte^:

« Dextera quae Patris mundum ditione gubernat « Et Natum cœlos proprium transvexit in altos. »

Ces mains divines jouent un grand rôle, non-seulement dans les monuments figurés, mais dans les textes eux-mêmes. Saint Marcd'Atbènes, ermite en Lybie, meurt au iv^ siècle; l'âme du bienbeureux est portée au ciel sur une nappe blancbe, et là elle est prise par la grande main de Dieu , qui la place en paradis ''.

' Entre autres exemples, voyez un vitrail du xii% peut-être du xi^ siècle, qui orne la galerie absidale de Saint-Remi de Reims. Le saint Jean à nimbe surmonté de deux héliotropes , page 8 , pi. 3 , vient de ce vitrail. M. du Sommerard possède un émail du xii° siècle, représentant Jésus en croix; au sommet de la croix, comme au vitrail de Reims , une main parait , la main de Dieu le père , qui témoigne ainsi de sa présence à la mort de son fils. Cette main est sans nimbe el sans rayons. Cette présence est plus manifestement exprimée par une miniature des Heures latines du xiv" siècle, ms. à^g de la bibl. S'°-Genev. Là, au crucifiement, le Père éternel se montre dans les nuages et en buste. C'est un vieillard à longue barbe et à longs cheveux; il est entièrement bleu comme les nuages qui l'entourent, et comme le ciel, du haut duquel il assiste à la mort de son fils.

* Un manuscrit de la Bibliothèque royale, suppl. lat. 648, du xi° siècle, présente Jésus s'envolant au ciel, les mains et les bras tendus. Jésus, qui a le nimbe crucifère, regarde la main droite de son Père , qui le bénit en ouvrant les trois premiers doigts. Dans le bas sont les apôtres et la vierge Marie, auxquels deux anges, qui sont entre ciel et terre, disent certainement : o Viri Galilœi , quid statis aspicientes in cœlum? Hic Jésus « qui assumptus est a vobis in cœlum , sic veniet quemadmodum vidistis eum euntem M in cœlum. » [Act. Apost. cap. i, v. 1 1.)

' Voyez dans Baluze [Miscellanea, IV' vol.) les différents vers composés par Alcuin pour expliquer les miniatures d'un manuscrit carlovin gien.

" BoUand. Mars, IIP vol. Vie de saint Marc.

Saint Eucher, évêque de Lyon au v*' siècle, dit que par la main de Dieu on désigne la puissance divine ^ C'est ainsi que la main de justice indique la puissance royale; l'idée est la même dans Tordre religieux que dans l'ordre civil. Saint Prosper d'Aquitaine parle aussi de cette main de Dieu qui fait et modèle Jod , comme un sculpteur modèle une statue ^. Il semble, en effet, que ce motif provienne de l'Ancien Testament: car, dans une foule de passages bibliques, il est question de cette main qui fait toutes choses, qui est l'expression delà puissance souveraine^, qui façonne l'homme comme un potier l'argile''. Au début de sa vision, Ezéchiel dit : « Je regardai, et voilà qu'une main me fut envoyée; elle tenait un livre qu'elle déroula devant moi, et qui était écrit en dedans et en dehors^. » Enfin, dans le chant sublime du Libéra, qui est la suprême et dernière prière de l'Eglise pour ceux qui ne sont plus , le mort s'écrie : « 0 mes amis, vous du moins, ayez pitié de moi, parce que la main de Dieu m'a touché^. » C'est pour la même raison et par le même symbolisme que le bras a représenté Dieu, et que cette partie a figuré la puissance divine tout entière. Quand on voit ce bras dessiné sur nos vitraux , dans les miniatures de nos manuscrits, dans l'amortissement de nos ogives, on se

' Liber Formularum spiritualium , cap. i. « Per manum Domini ipsius polestas de- « monstralur. »

^ Exposition des Psaumes, ps. cxviii , au mot Jod.

' « Omnia haec manus mea fecit et facta sunl omnia, cujus summa potestas. » (Isaïe, chap, Lxvi, V. 2.)

" « Sicut lutum in manu figuli, sic vos in manu mea, domus Israël. « (Jérémie, chap. xviii, V. 6.)

^ Ezéchiel , chap. ii , v. 9 : « Et vidi , et ecce manus missa ad me , in qua erat involutus « liber, el expandit coram me , qui erat scriptus inlus et foris. » Au chap. viii , v. 1 et 3 , EIzéchiel dit encore : « Et cecidit ibi super me manus Domini Dei. — Et emissa simili- (1 tudo manus apprehendit me in cincinno capitis mei ; et elevavit me spiritus inter ter- « ram et cœlum. »

' « Miseremini mei , vos sallem amici mei , quia manus Domini tetigit me. »

rappelle ce passage du cantique chanté par la vierge Marie en présence de sa cousine Elisabeth : « Dieu a déployé la puissance de son bras; il a dissipé les orgueilleux, renversé les grands, élevé les petits ^ Enfin tous ces textes de l'Ancien et du Nouveau Testament semblent se résumer dans ce motif que la peinture des églises grecques offre si fréquemment , et qui représente les âmes des justes, petits êtres humains nus, priant à mains jointes, dans la grande main de Dieu. Cette main sort des nuages; après avoir été prendre sur la terre ces âmes des justes, elle les remonte au ciel, dans le paradis^.

Page 1