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Iconographie chrétienne. Histoire de Dieu

Depuis le 1x° siècle de notre ère jusqu'au xvrr°, le christianisme a fait sculpter, ciseler, graver, peindre, tisser une innombrable quantité de statues et de figures dans les cathédrales, les églises de paroisses et les chapelles; danses collégiales, les abbayes et les prieurés. Certaines grandes églises, comme les Notre-Dame de Chartres, de Reims, de Paris et d'Amiens, sont ornées de deux, de trois, de quatre mille statues en pierre; ou, comme la même cathédrale de Chartres et celles de Bourges et du Mans, de trois, quatre, cinq mille | figures peintes sur verre. Autrefois 11 n’y avait pas une seule église, tant petite füt-elle, qui ne possédât trente, quarante, cent figures peintes ou sculptées. Qu’entre le nombre le plus élevé et le nombre le plus petit on prenne une moyenne pour la multiplier par la quantité des monuments religieux qui existaient en France, soit avant les dévastations hérétiques du xvr° siècle, soit avant les destructions politiques du xvir*, et l’on comprendra toute l'importance que le christianisme avait donnée à l'art figuré.

li INTRODUCTION.

De ces personnages exécutés par des sculpteurs, des ciseleurs ou des peintres, les intempéries des saisons, la succession des siècles, les révolutions humaines en ont singulièrement diminué le nombre: cependant tout le personnel figuré de Chartres et de Bourges existe en entier, et celui de Lyon aux trois quarts; de celui de Reims et de Strasbourg il reste plus de la moitié. Les grandes cathédrales, celles qui étaient le plus peuplées, ont moins souffert que les églises de second ou de troisième ordre; en sorte que la France est même aujourd'hui d’une richesse incroyable en statues et en vitraux. La seule ville de Troyes possède neuf églises éclairées encore de verrières historiées, et qui vont du xs au xvurt siècle.

Tous ces personnages sculptés et peints dans les églises sont JE gieux, à peu d’exceptions près : c'est toujours dans la Bible et la Légende dorée, quelquefois dans les fabliaux et autres poésies populaires, rarement dans les chroniques, presque jamais dans l'histoire proprement dite, qu’il faut en chercher l'explication. C’est avec les deux premiers ouvrages en main, la Bible et la Légende, qu’ on doit étudier l’art figuré de nos MT et non pas avec les Monuments de la monarchie françoise, du P. Montfaucon, dont le système pourrait faire tomber dans de BEC erreurs.

L'instruction du peuple et l'édification des fidèles semblent avoir été le but principal et général que se proposait le christianisme en adoptant ce mode curieux d’ornementation historiée. Des textes de toutes les époques témoignent que telle était la pensée qui a présidé à l'exécution et à l'ordonnance des figures et des statues qui remplissent les monuments religieux. Ces textes sont nombreux; on se contentera d'en rappeler quelques-uns, en commençant par le plus nouveau, par une inscription qui se lisait autrefois dans l’église de Saint-Nizier de Troyes, et qui a disparu avec la fenêtre historiée de personnages au bas de laquelle elle étaitpeinte. Un curé de Saint-Nizier fit peindre sur verre, au xvr' siècle, les principaux sujets del Évangile à de la Légende et du dogme, et les plaça dans les fenêtres de la nef, du chœur, de l'abside et des bas-côtés, où on les voit encore aujour-

d'hui. Au bas de la fenêtre occidentale, il écrivit : Sanctæ plebi Dei. À une époque bien différente, en 433, le pape Sixte IT dédiait aussi au peuple de Dieu la mosaïque de Sainte-Marie-Majeure, à Rome, et sous les personnages sacrés qu'il avait fait représenter plaçait cette inscription : Aistus episcopus plebi Dei!. Donc, aux deux extrémités du moyen âge, au v° et au xvi° siècle, vivait la même pensée formulée par les mêmes paroles; entre ces deux limites, cette pen- # ! ! LA L LA 3 } [A sée a été développée en détail et souvent commentée avec éloquence. Ainsi, à la fin du vir siècle, Benoît Biscop, abbé de Weremouih, en Angleterre, orna de peintures rapportées d'Italie une église qu'il avait fait bâtir. Il voulait qu’en entrant dans la maison de Dieu tous, même ceux qui ne savaient pas lire, eussent sous leurs regards, partout où ils les dirigeraient, l’image toujours aimable du Christ et de ses saints. Il provoquait ainsi la méditation sur le bienfait de lincarnation divine, et rappelait, en montrant le jugement dernier, ‘qu'on devait s’examiner avec sévérité ?. Pour le même motif saint Jean Damascène, au vin siècle, défendait les images. « Les images parlent, s’écrie l’éloquent apologiste; elles ne sont ni muettes, ni privées de vie comme les idoles des païens. En effet, toute peinture que nous lisons dans l’église raconte, comme si elle parlait, l’abaissement du Christ pour nous, les miracles de la mère de Dieu, les actions et les combats des saints. Toute image ouvre le cœur et l'intelligence; elle nous engage à imiter d’une façon merveilleuse et incffable les personnes qu'elle représente *. »

* Ciampini, Vetera monimenta , P: A9, pars prima.

* « Quatenus intrantes ecclesiam omnes, eliam litterarum ignari, quaquaversum inten- «derent, vel semper amabilem Christi sanctorumque ejus, quamvis in imagine, ‘contem- «plarentur adspectum ; vel dominicæ incarnationis gratiam vigilantiore mente recole- «rent; vel extremi discrimen examinis, quasi coram oculis habentes, districtius se ipsi «examinare meminissent. » ( Act. SS. ord. S. Bened. 2° vol. ou 11° siècle bénédict. — Vie deS. Benoît Biscop, premier abbé de Weremouth, écrite par Bède le Vénérable, son disciple.)

* « Etiam loquuntur (imagines) , nec mutæ prorsus sunt omnisye sensus expertes, ut « gentium idola. Omnis enim pictura quam in ecclesia LEGIMUS, aut Christi ad nos demis-

«“sionem , aut Dei genitricis miracula, aut sanctorum certamina et res gestas, velut ima- « gine loquente, enarrat; sensumque ac mentem aperit, ut miris eos infandisque modis

En 10625, un synode d’Arras déclarait, comme Benoît Biscop, que les illettrés contemplaient dans les linéaments de la peinture ce qu'ils n'avaient pas appris à lire et ce qu'ils ne pouvaient voir dans Pécriture!. Un chroniqueur ecclésiastique d’Auxerré vient appuyer d'un texte intéressant les textes qui précèdent et confirmer la doctrine religieuse relative aux images. On lit dans son Histoire des évêques d'Auxerre que sous l'évêque Geoffroi, fils de Hugues, vicomité de Nevers, au temips du roi Henri I‘, la cathédrale d'Auxerre fut ravagée par un incendie. En un an l'évêque la fit restaurer, réparer en vitraux, et couvrir d’un toit en charpente et en tuiles. Sur le fur circulaire de clôture qui environnait l'autel, 1l fit peindre lé portraits des saints prélats ses prédécesseurs. Il voulait, par ce moyen, non-seulement écarter de l'œil des prêtres officiants la vue des objets vains et profanes, mais encore et surtout venir en aide à ceux que là vanité ou l'ennui distrairaient d'eux-mêmes: Ainsi, à la présence de ces images ét au souvenir dé tous cés personnages vertueux exhumés par la peinture, l'esprit de chacun était rappelé, comme par un conseil vivant, au courage de la piété?. À ce passage explicite, et qui est du xr° siècle, comme le concile d'Arras, nous ajouterons pour complément ce que saint Paulin, évèque de Nole, près de Naples, écrivait au commencement du v°, antérieure-

«æmulemur. » (Opera S. Johannis Damasceni, Adversus Constantinum Cabalinum oratio, vol. I, p.619, édit. de 1712, in-bol.)

* «Iliterati, quod per scripturam non possuntintueri, hoc per quædam picturæ linea- : «menta contemplantur. » Suger (de Administratione sua, ap. Félibien, Histoire de l’abbaye de Saint-Denis, Pièces justificatives) s'exprime absolument de même cent quinze ans après le concile d'Arras.

* « Neque de corona muri claudentis altare, sanctorumque præsulum pictas habéntis « efigies silere justum est, que canentium oculis sacerdotum non solum ideo opposuit «ut ab eïs visus inanes et illicitos excluderet, verum et idcirco, ut si quis vanitate vel «tædio gravatus extra se duceretur, sicut sæpe contingere ex nostræ fragilitatis vitio solet, «illa pr&senti visioné et aperta tot bonorum per picturam memoria mentem et omnium “quasi vivo revocatus consilié ad fortitudinem pietatis relevaret. » {Nova Bibliotheca ma-

nuscriptorum librorum, par le P. Labbe, tom. I, p. 452; Historia episcoporum Autissiodorensium. Paris, 1655, in-fol.)

ment aux textes qu'on vient de lire. Saint Paulin décrit les peintures qu'il avait fait exécuter dans la basilique de Saint-Félix, bâtie par lui à Fondi : « À qui me demanderait, dit-il, pourquoi, ce qui est peu commun, J'ai fait peindre des sujets à personnages dans cette demeure sacrée, je répondrais : Dans la foule qu'attire la gloire de saint Félix, 1l y a des paysans à foi toute récente, qui ne savent pas lire, et qui ne se sont convertis à Jésus-Christ qu'après avoir longtemps sacrifié aux-usages profanes et avoir .obéi à leur ventre comme à un dieu. Ils arrivent de loin et de toutes les campagnes. Réchauffés par la foi, ils méprisent la gelée; ils passent la nuit entière dans des veilles joyeuses; ils chassent le sommeil par da gaieté, et les ténèbres par les lambeaux. Mais ils mêlent les festins aux prières, et, après les hymnes chantés à Dieu, 1ls se livrent à la bonne chère; ils rougissent joyeusement d’un vin odorant les tombeaux des saints. Ils chantent au milieu des verres, et, par leur bouche, le démon ivre insulte saint Félix. Il m'a donc semblé utile d’égayer par des peintures l’habitation tout entière du saint patron; peut-être que des images tracées avec des couleurs feront un spectacle à surprendre d’étonnement ces esprits grossiers. En tête des sujets sont placées des inscriptions, pour que la lettre explique ce que la main a développé. Tandis qu'ils se montrent et se relisent ainsi tour à tour à eux-mêmes ces objets peints, ils ne songent que plus tard à manger; ils nourrissent le jeûne avec leurs yeux. La peinture trompe la faim, et des habitudes meilleures s'emparent de ces hommes étonnés. En lisant ces saintes histoires, la chasteté et la vertu naissent engendrées par de pieux exemples. Les chrétiens altérés s’enivrent de sobriété et oublient l’excès du vin. Tandis qu'ils passent une grande partie du jour à regarder ces peintures, ils boivent beaucoup AU car il ne reste plus pour le repas que de trop courts instants ?,

Ainsi donc, à ces hommes du moyen âge, à tous ces rétief impressionnables, mais qui ne savaient pas lire, le clergé livrait des

* a Forte requiratur quanam ratione gerendi « Sederit hæc nobis sententia pingere sanctas,

rondes-bosses, des bas-reliefs et des tableaux où, d’un côté, la science, et de l'autre, le dogme étaient réalisés en personnages. Une voussure sculptée dans le portail d’une cathédrale et une verrière historiée dans les nefs étaient pour les ignorants une leçon, un sermon pour les croyants : leçon et sermon qui entraient dans le cœur par les yeux, au lieu d'y arriver par les oreilles. L'impression, du reste, n’en était que plus forte, car, on l'a dit, un tableau saisit l'âme bien plus énergiquement qu'un récit !. Mais l'art dramatique aussi visait au même but. La représentation des mystères et des miracles mettait en action les personnages peints sur les verrières, sculptés sur les chapiteaux ou incrustés dans les voussures. On jouait dans les cathédrales ces miracles de saint Nicolas et de saint Martin, ces

«Raro more, domos animantibus adsimulatis.

« Accipite, et paucis tentabo exponere causas.

« . . . Visum nobis opus utile, totis

«Felicis domibus pictura illudere sancta ;

« Si forte attonitas hæc per spectacula mentes

« Agrestum caperet fucata coloribus umbra.

« Quæ super exprimitur titulis, ut littera monstret

« Quod manus explicuit. Dumque omnes picta vicissim « Ostendunt releguntque sibi, vel tardius escæ

« Sint memores, dum grata oculis jejunia pascunt ;

« Atque ita se melior stupefactis inserat usus,

« Dum fallit pictura famem : sanctasque legenti

« Historias, castorum operum subrepit honestas,

« Exemplis inducta piis. Potatur hianti

« Sobrietas: nimi subeunt oblivia vini.

« Dumque diem ducunt spatio majore tuentes,

« Pocula rarescunt, quia, per miracula tracto

« Tempore, jam paucæ superant epulantibus horæ. »

(Divi Paulini episcopi Nolani opera, poema xxvr, de S. Felice natal. carm. 1x, v. 5h1-

594, p. 642 et 643 de l’édit. de Muratori. Vérone, 1736, in-fol.)

* Horace (de Arte poetica) émet cette idée dans les deux vers suivants:

«Segnius irritant animos demissa per aurem «Quam quæ sunt oculis subjecta fidelibus..….. »

mystères de l'Annonciation et de la Nativité, que l’art du dessin avait figurés par la sculpture et la peinture; le geste et la parole traduisaient ce que la ligne et la couleur avaient exprimé, et l'intention que l’on se proposaït était la même identiquement; enfin, l'art graphique et l’art dramatique étaient le livre de ceux qui ne savaient pas lire?. Cest à ce point de vue qu'il faut se placer; c'est ce caractère qu'il faut reconnaître pour interpréter ces figures, vrais hiéroglyphes du moyen âge que l'archéologie chrétienne, quoique à peine naissante, commence cependant à déchiffrer déjà.

L'art figuré des cathédrales, qui faisait l'office d’une leçon pour instruire, d’un sermon pour moraliser et d’un exemple pour édifier, représenta donc par personnages, aussi bien que les drames religieux , toute la science et tout le dogme chrétien. Aidé par ces objets matériels, par ces statues, ces images et ces jeux scéniques, l'esprit débile pouvait monter Jusqu'à la vérité, et l’âme, plongée dans les ténèbres, se relevait dans la lumière que l’art faisait éclater aux yeux :

Mens hebes ad verum per materialia surgit, Et, demersa prius, hac visa luce resurgit ?.

Afin d'atteindre le double but de l'instruction et de léducation,

* « Ejus (Dei) porro formam, sensibili expressam modo, omni in loco statuimus ac per «eam sensum primum sanctificamus—inter sensus enim primas tenet visus—, quemad- «modum et per sermones auditum. Imago siquidem monimentum quoddam est: ac quid- «quid liber est ïis qui litteras didicerunt, hoc imago est illiteratis et rudibus; et quod «auditui præstat oratio, hoc visui confert imago. » (Opp. S. Johannis Damasceni, Oratio prima de imaginibus, tom. I, p. 314, 315.)

? Ces deux vers, plus beaux de tournure et de pensée que les deux vers d'Horace qu'on vient de citer, et qui expriment une idée analogue, sont de l'abbé Suger, le grand artiste de l’église de Saint-Denis. Suger les fit placer au portail occidental , porte du milieu, sur les vantaux de bronze où étaient ciselées la passion , la résurrection , l'ascension de Jésus- Christ, et sous les sculptures qui représentent le jugement dernier. Cette poésie servait d'explication, pour ainsi dire, à ces jambages, à ces voussures, à ce tympan tout couverts de personnages allégoriques, et qui existent aujourd'hui encore. (Suger, de Administratione sua, dans Félibien, Histoire de l'abbaye de Saint-Derus, Pièces justificatives. p. clxxij. Paris, 1706, in-fol.)

les écrivains choisirent dans les auteurs sacrés le texte du dogme, et dans les écrivains didactiques de l’époque le texte scientifique. Le livre composé par les uns, ou les théologiens, c’est la Bible historiale, où l’on fondit ensemble l'Ancien et le Nouveau Testament; celui que firent les autres, ou les savants, porta des noms divers, mais qui se résument en celui de livres de clergie : clergie signifie science. De ces deux Bibles, l’une sacrée et dogmatique, lautre civile et scientifique, fut composé un livre unique, une encyclopédie qui s’appela aussi de noms assez divers, mais dont les plus populaires sont le Jardin des délices ou le Vergier de Solas, la Somme, le Miroir universel, l'Image du monde, le Propriétaire des choses, le Lucidaire.

Au xr°, au x11°, au xrmé siècle, les savants et les penseurs ne songeaient qu'aux encyclopédies. La multitude des faits naturels et humains, accumulés Jusqu'à cette époque par les Grecs, les Romains, les Alexandrins, les Byzantins, était devenue un chaos; on fit alors des efforts inouïs pour porter la lumière dans cette nuit de l'intelligence où tout était dispersé, incohérent, égaré. Avant que de continuer linvestigation sur des faits nouveaux, avant que de donner le jour à d’autres idées, force était de s'arrêter un instant et de se recueillir; on éprouvait le besoin de dresser un inventaire des richesses acquises, de ranger, comme dans un musée ou une bibliothèque; ces masses d'objets qui jusqu'alors avaient été entassés pêlemêle , ainsi que dans un magasin, confusément et sans ordre. On voulut jeter un regard en arrière avant que d'aller plus loin.

Ce besoin, cette préoccupation de classement respire dans toutes les œuvres scientifiques ou littéraires du moyen âge. Ainsi, et pour citer quelques exemples seulement, les innombrables légendes étaient disséminées dans une foule de volumes. Un archevêque de Gênes, Jacques de Vorage, les recuellit en un seul livre, qu'il appela la Légende dorée (Legenda aurea'). La science théologique était dispersée dans une multitude de traités; saint Thomas la concentra

* H faudrait dire Légende d’or, comme on disait Livre d’or, puisqu'il y a aurea et non aurata; mais dorée a prévalu.

INTRODUCTION. 1 dans son grand ouvrage qui porte le nom de Somme. Les livres saints eux-mêmes étaient épars : l'Ancien Testament se distimguart du Nouveau. Puis dans le Nouveau Testament, des Actes des apôtres, les quatre Évangiles étaient séparés; on-reunit les Actes aux Évangilés l'Ancien Testament au Nouveau ;:et l'on-en fit un seul livre qui porta le nom d'Histoire scholastique. On procédait comme en histoire naturelle, où l’on groupe plusieurs espèces pour faire des genres; où plusieurs genres font une famille, plusieurs familles un règne. On peut assimiler la Légende dorée, résultat de: toutes les familles de légendes, l'Histoire scholastique ou la Bible historiale , résultat de toutes les familles de livres saints, aux règnes de la nature. Un homme de profond savoir, Vincent de Beauvais, alla plus loin encore, et, de tous ces règnes littéraires réunis, 1l fit un empire général sous le nom de Miroir universel {Speculam universale): Vincent de Beauvais renferma dans son livre tous les faits et toutes les idées qui avaient eu cours avant lui dans le monde chrétien.

Le classement était devenu presque une manie, Ainsi, dans la narration d'une histoire, dans le récit d’un fait, on trouvait toujours moyen, mais c'était constamment un hors-d'œuvre, de dresser un catalogue: d'objets plus ou moins analogues, plus où moins étrangers. Jacques de Vorage raconte, à la fête de Noël, que la nature entière, la création universelle, reconnut et célébra la naïssance de Jésus; en conséquence il s’empresse de saisir l’occasion d’expliquer en combien de familles ou de règnes 1l faut partager les objets naturels, les êtres créés par Dieu. Il y a, ditl, lesiêtres qui existent, mais ne vivent pas, comme les astres; les êtres qui existent et vivent, mais ne sentent pas, comme les plantes ; les êtres qui existent, vivent et sentent, mais ne pensent pas, comme les animaux; les êtres qui existent, vivent, sentent et pensent, mais ne discernent pas, comme les hommes; enfin ceux qui ont toutes les qualités précédentes réunies et jointes au discernement, comme les anges. Dans la légende de sainte Catherine, qui était philosophe, le même encyclopédiste de Gènes explique ce qu’on entend par philosophie. Il veut que

cette science se divise en théorie, en pratique et en logique; puis il subdivise chacune de ces divisions : la théorie en intellectuelle, naturelle et mathématique; la pratique en éthique, économique et politique; la logique en démonstrative, probable et sophistique !.

La mode et le besoin étaient donc au classement de toutes choses, aux encyclopédies. Puisque les penseurs qui trouvent les idées, et les savants qui constatent les faits coordonnaient alors les unes et les autres, il fallait bien que les artistes, qui traduisent par une forme propre et spéciale tout ce qui a cours au temps où ils vivent, se ressentissent de la mode générale : ils ne pouvaient pas respirer cette atmosphère encyclopédique sans formuler à leur façon l’idée dominante. Ainsi, quant au but, l’art enseignait; quant au plan, il devait être encyclopédique, et c’est ce qu'il fut effectivement.

Parmi les nombreuses et différentes encyclopédies qui furent composées à cette époque, la plus complète, parce qu’elle fut une des dernières venues, la plus remarquable, parce qu'elle fut l'œuvre d’une tête bien organisée, fut celle de Vincent de Beauvais : cette œuvre porte, comme on vient de dire, le nom de Miroir universel. Vincent de Beauvais, précepteur des enfants de samt Louis, homme d'une extraordinaire érudition, qui avait lu au moins autant que Pline l’ancien, qui savait tout ce qu'on pouvait savoir à la fin du x siècle, classa toutes les connaissances humaines suivant un ordre qui est le meiileur qu’on ait imaginé encore. Dans cet ordre, la chronologie, prise au plus haut point, concourt excellemment avec la méthode la plus claire, avec l'analyse la plus rigoureuse. Il suit les temps de siècle en siècle, d'année en année, et y fait entrer logiquement et nécessairement tous les faits naturels et humains dont l'analyse lui a fait trouver la division et l’enchaînement.

H classe d’abord les objets de nos connaissances d’après la nature de ces objets eux-mêmes, et ainsi qu'on fait en botanique, par exemple, où lon distribue les plantes d'après leurs organes. Cette méthode est immuable comme la nature des choses; elle est

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Légende dorée, De nativitate Domini. — Dé sancta Katarina virgine.

bien supérieure à celle des encyclopédistes français du xvnr siècle qui ont partagé nos connaissances d’après l'ordre et la prétendue filiation de nos facultés. La classification des philosophes français est artificielle et arbitraire; c’est une classification variable avec toute variation de système psychologique. Vincent de Beauvais établit donc quatre ordres de sciences : les sciences historiques, les sciences morales, les sciences abstraites et industrielles, les sciences naturelles. Gette division, tranchée par l'analyse, s’ordonne par la chronologie : la nature d’abord, puis la science, ensuite la morale, et enfin l’histoire. Ce n’est pas une classification pure et sèche, un simple tableau, mais un cadre qui se-remphit au fur et à mesure; car après chaque titre vient son chapitre, et le traité scientifique suit immédiatement l’énonciation de la science elle-même.

Avant le monde, d’après Vincent de Beauvais, Dieu seul était; il vivait solitaire dans son éternité et son immensité. Mais, pour se réfléchir dans ses œuvres, et pour se faire adorer, aimer et comprendre par des créatures, cet être suprème se décide d’abord à donner la vie aux anges. À ce propos, l’encyclopédiste chrétien vous dit ce que c’est que Dieu; s’il y en a un ou deux, ou plusieurs, ou point; 1l vous dit la nature et les attributs de la divinité. Puis il passe aux esprits célestes : à l’ange qui est le bon, au démon qui est le mauvais, et qui tous deux sont les premières créatures. Ensuite Dieu crée le ciel et la terre, et alors vient un traité de géographie et de minéralogie. À la création du soleil, de la lune et des astres, sont attachées l’astronomie et l'astrologie; au jour où la terre germe, un traité de botanique, et son application à l’agriculture et à l’horticulture; aux jours des oiseaux, des poissons et des animaux terrestres, toute une zoologie. Enfin arrive l'homme; alors une anthropologie, assez complète et très-remarquable pour le temps, étudie l'homme dans son corps, dans son âme, dans ses races; en fait l'anatomie et la physiologie. Puis Dieu se repose, et à ce point Vincent examine et discute la disposition, la beauté et. l'harmonie de l'univers. Cette harmonie est bientôt

troublée par la chute de l’homme, et ce beau drame cosmique, qui se développait en symétrie, se disjoint et s'embarrasse. Alors les éléments se déchainent et troublent le monde physique, pendant que les passions bouleversent le monde moral : de là les volcans. les ouragans et les crimes. Avec la chute d'Adam finit la premiere famille des sciences : les sciences naturelles.

L'homme est tombé, mais il peut se relever; il peut, dit Vincent, se réparer par la science. En conséquence l’infatigable encyclopédiste enseigne à parler, à raisonner, puis à penser. Il fait des traités de grammaire, de logique et de rhétorique, de géométrie, de mathématique, de musique et d'astronomie. Puis viennent les autres sciences et leur application à la vie domestique dans l’économie, à la vie publique dans la politique; leur application aux arts mécaniques, à l'architecture, à la navigation, à la chasse, au commerce, à la médecine. Là finit la seconde division : la classe des sciences pt dites, celles que Vincent appelle doctrinales.

C'est bien que l’homme sache, maïs il faut qu'il agisse. La science coule , mais elle doit couler avec mesure, sans monder l'intelligence, sans ravager la raison; donc les sciences morales sont invoquées par Vincent de Beauvais pour montrer à l’homme qu'il doit marcher sur une ligne droite qu’on appelle la loi, laquelle est divine et humaine, ancienne et nouvelle. La loi apprend à l’homme ses devoirs en lui enseignant les vertus. Vincent écrit autant de traités qu'il y a de vertus spéciales. [l faut croire, espérer, chérir; 11 faut être chaste, humble, doux, patient, tempérant, courageux, prudent. À ce prix, on sera heureux dans le ciel, dont on décrit les merveilles au long pour mettre en appétit de bonnes œuvres. Pour peu que l’homme ralentisse sa marche ou se détourne, il tombe en purgatoire, et on dit ce qu'est le purgatoire, ce qu’est le péché varié dans toutes ses espèces mortelles et vénielles. Si l'homme dévie entièrement, 1l sera précipité en enfer où sont punis particulièrement l’orgueil, l'envie, le blasphème, la paresse, la simonie. Pas un traité important de morale n'est oublié dans ce cadre, qui fait la troisième partie.

L'homme est ne, il sait et il agit : on lui a mis à la main gauche la science comme un bouclier, et la morale à la droite, comme un instrument d'action. L'homme peut donc vivre dans le monde et faire son histoire. Alors viennent se grouper toutes les époques de l’histoire universelle du genre humain, à partir du jour où Adam, expulsé du paradis terrestre, fut condamné au travail. Vincent passe en revue ct raconte Fhistoire de tous les peuples. Il s'arrête en 1244, époque où il vivait; mais 1l a deviné, pour ainsi dire, ce qui arriverait après lui. D'ailleurs 1l était trop catholique, trop universel, pour laisser une lacune. Il a dit quand les temps seraient accomplis, quand l'univers mourrait, quand humanité serait juoée et quand léternité sans fin recommencerait comme si elle n'avait pas été interrompue quelque temps par la création et l’histoire. Il vous dit comment le monde finira, par l’eau ou par le feu: 1 prédit tous les phénomènes qui précéderont le jugement dernier, et clot sa quatrième et dernière partie avec la fin du monde.

Je le répète, cet ordre analytique et chronologique, naturel et historique tout à la fois, est des plus remarquables; je le crois supérieur à celui qu'ont inventé Bacon, les encyclopédistes du xvmr° siècle, et même Marie Ampère, dont la classification, qui est à peu près la dernière, est peut-être préférable à toutes celles qu'on a essayées jusqu'à présent.

Cet ordre est précisément celui dans lequel sont rangées les statues qui décorent l'extérieur de la cathédrale de Chartres. Ainsi cette statuaire s'ouvre par la création du monde, à laquelle sont consacrés trente-six tableaux et soixante et quinze statues, depuis le moment où Dieu sort de son repos pour créer le ciel et la terre, jusqu’à celui où Adam et Éve, coupables de désobéissance, sont chassés du paradis terrestre, et achèvent leur vie dans les larmes et le travail. Dans cette construction encyclopédique, c’est la première assise, celle où se développe la cosmogonie biblique, la Genèse des êtres bruts, des êtres organisés, des êtres vivants, des êtres raisonnables, et qui aboutit au plus terrible dénoûment, à la

malédiction de l’homme par Dieu. Cette première partie, ce que Vincent de Beauvais appelle le Miroir naturel, est sculptée dans l'arcade centrale du porche septentrional.

Mais. cet homme qui a péché dans Adam et qui, dans lui, est condamné à la mort du corps et aux douleurs de l'âme, peut se racheter par le travail. En les chassant du paradis, Dieu eut pitié de nos premiers parents; il leur donna des habits de peau et leur apprit à s’en vêtir. De là le sculpteur chrétien prit occasion d’enseigner aux Beaucerons la manière de travailler des bras et de la tête. Donc, à droite de la chute d'Adam, il sculpta sous les yeux et pour la perpétuelle instruction de tous, d’abord un calendrier de pierre avec tous les travaux de la campagne; puis un catéchisme industriel avec les travaux de la ville; enfin, et pour les occupations intellectuelles, un manuel des arts libéraux personnifiés, de préférence, dans un philosophe, un géomètre et un magicien. Le tout se développe en cent trois figures, au porche du nord, et principalement dans l’arcade de droite. Telle est la seconde division qui fait passer sous les yeux la représentation historique et allégorique à la fois de l'industrie agricole et manufacturière, du commerce et de l’art.

Il ne suffit pas que l’homme travaille, il faut encore qu'il fasse un bon usage de sa force musculaire et de sa capacité intellectuelle; 11 faut qu'il emploie convenablement les facultés que Dieu lui a réparties, les richesses qu'il a acquises par son industrie. Il ne suffit pas de marcher, 11 faut marcher droit; il ne suffit pas d'agir, il faut agir bien , 11 faut être vertueux. Dès lors, la religion a dü incruster dans les porches de Notre-Dame de Chartres cent quarante-huit statues représentant toutes les vertus qu'il faut embrasser, tous les vices qu'il faut terrasser. L'homme, créé par Dieu, a des devoirs à remplir envers Dieu de qui il sort; envers la société au sein de laquelle 1l vit; envers la famille qui l’a élevé et qu'il élève à son tour; enfin envers lui-même, dont le corps est à conserver, le cœur à échauffer, l'intelligence à éclairer. De 1à naissent quatre ordres de vertus : les

théologales, les politiques, les domestiques, les intimes, toutes Opposées aux vices contraires, comme la lumière aux ténèbres. Toutes ces vertus sont personnifiées et, sculptées dans les différents cordons des voussures. Les vertus théologales et politiques, vertus tout extérieures et de la place publique, sont placées au dehors; les vertus domestiques et intimes, qui concernent la famille et l'individu, ont été retirées au dedans du porche, où elles s’abritent dans l'ombre et le silence. Telle est la troisième partie, leMiroir moral, qui se déroule dans l'arcade de gauche, et toujours au porche du nord.

Maintenant que l’homme est créé; qu'il sait travailler et se conduire; que d’une main il prend le travail pour appui, et de l’autre la vertu pour guide, il peut aller sans crainte de s’égarer, il peut vivre et faire son histoire : il arrivera au but à point nommé. Il va donc reprendre sa carrière de la création au jugement dernier, comme le soleil sa course d’orient en occident. Le reste de la statuaire sera donc destiné à représenter l’histoire du monde depuis Éve et Adam, . que nous ayons laissés filant et bêchant hors du paradis, jusqu’à la fin des siècles. En effet, le sculpteur inspiré a prévu, les prophètes et l’'Apocalypse en main, ce qui adviendrait de l'humanité bien après que lui, pauvre homme, n’existerait plus. Il ne fallait pas moins que les quatorze cent quatre-vingt-huit statues qui nous restent encore pour figurer cette histoire qui comprend tant de siècles, tant d’événements et tant d'hommes. C’est la quatrième et dernière division; elle occupe les trois baies du portail du nord, le porche entier et les trois baies du portail méridional.

Cette statuaire est donc bien, dans toute l'ampleur du mot, l'image ou le miroir de l'univers, comme on disait au moyen âge. C'est un poëme entier où se réfléchit l’image de la nature brute et organisée dans le premier chant; celle de la science, dans le second; de la morale, dans le troisième; de l’homme, dans le quatrième; et dans le tout, enfin, du monde entier. Telle est la charpente in-

tellectuelle de cette encyclopédie de pierre, tel est son plan et son INSTRUGTIONS. — II, a

18 INTRODUCTION. s unité morale; en voici maintenant l'unité matérielle, la disposition physique.

Pour un chrétien, l'histoire religieuse se compose de deux périodes tranchées : de celle qui précède Jésus-Christ, et qui est occupée par le peuple hébreu, le peuple de Dieu; de celle qui-suit Jésus- Christ, et que remplissent les nations chrétiennes. Il y a la Bible et l'Evangile. Comme dans la société, les Juifs ne se mêlaient pas aux chrétiens; comme au x siècle, l'Ancien Testament, figuré par des tables à sommet arrondi, était différent du Nouveau Testament, livre carré à sommet plat; de même Notre-Dame de Chartres a séparé matériellement l’histoire du peuple juif de l’histoire du peuple chrétien, en les éloignant de toute la largeur de l’église, ou plutôt de toute la longueur des transsepts. Au porche du nord elle a placé les personnages de l'Ancien Testament, depuis la création du monde jusqu'à la mort de la Vierge; au porche du midi, ceux du Nouveau, depuis le moment où Jésus-Christ dit à ses apôtres qui l’entourent : Allez, enseignez et baptisez les nations, jusques et y compris le jugement dernier. Sur des vitraux du xmr siècle, sur des sculptures du x1v°, on voit Jésus-Christ trônant sur les nuages, le dos contre un arc-en-ciel ; à sa gauche les tables de Moïse sont posées sur l'arche d'alliance, et à sa droite, sur un autel, est dressé le livre de ses apôtres |. De toute époque, en effet, la Bible a tenu la gauche et VEvangile la droite. Cela devait être, car les chrétiens regardent la Bible comme le piédestal de l'Évangile. La Bible est le portrait anticipé dont l'Évangile est le futur modèle; l'Évangile est la réalité dont l'Ancien Testament n’est que la métaphore et lécho prophétique. Or, de tout temps, même encore aujourd’hui, dans les usages civils, comme dans les manœuvres militaires, comme dans les cérémonies religieuses, la gauche est subordonnée à la droite; on cède la droite à ceux qu’on veut honorer. Les artistes de Chartres ont mis la Bible au nord ou à gauche, et l'Évangile à droite ou au sud. C’est ainsi

* Voyez Missale abbatie Sancti-Magloru parisiensis, biblioth. Arsen. Théol. lat. 188, fol. 214 recto, xv° siècle.

‘INTRODUCTION. 19 que le Northumbrien Benoït Biscop fit peindre avec des sujets de l'Évangile tout le sud de son église !.

Voilà dans quel ordre sont disposées les dix-huit cent quatorze statues qui peuplent l’extérieur de Notre-Dame de Chartres.

Mais 1l existe des encyclopédies du moyen âge beaucoup! moins complètes que celle de Vincent de Beauvais. Les unes ont préféré telle partie ou tel Miroir à tel autre, au lieu de réunir les quatre branches en un faisceau; les autres ont bien signalé l'ensemble des quatre divisions, mais, dans l’un de ces Miroirs, ils ont passé, en entier ou en partie, tel genre de connaissances afin d’exagérer les dimensions de tel autre genre voisin. De même aussi plusieurs cathédrales de France, on peut même dire la plupart d’entre elles, sont moins complètes que celle de Chartres. Elles ont trop étendu les détails d'une branche encyclopédique, pour diminuer ou couper totalement, soit une, soit deux, soit les trois autres branches. Ainsi la cathédrale de Reims a développé outre mesure, on peut dire, le Miroir historique, et dans celui-ci la vie de Jésus-Christ et la fin du monde ou l’Apocalypsey tandis que le Miroir naturel est écourté, que le Miroir doctrinal est presque oublié. Cependant toutes ces cathédrales indiquent au moins par huit ou dix figures les principaux chapitres du Miroir universel, de l'encyclopédie générale. La cathédrale de Laon elle-même, plus exclusive et plus incomplète sous ce rapport: que plusieurs autres, donne néanmoins l'argument ou le sommaire du livre que développe celle de Chartres. Voilà pourquoi on a dû, dans: le travail qui suit, s'attacher avec autant de:soin à l'ordre suivi par Vincent de Beauvais, et qui est EUR par la cathédrale de la Beauce.

Cet ordre est de la dernière importance; 11 faut, dans l'étude et la description: des statues sculptées ou des figures peintes, se le rappeler constamment et le suivre sans cesse. Telle statue qui paraît isolée et incompréhensible prend un sens lorsqu'on la rattache à celle

* « Detulit.… imagines evangelicæ historiæ quibus australem ecclesiæ parietem deco- «raret. » ( Vie de Benoît Biscop citée plus haut, p. 5.)

dk

qui doit la précéder ou à celle qui doit la suivre. Il y a des transpositions extrêmement fréquentes dans la place que certaines figures occupent, soit que l'erreur provienne de l'ignorance du sculpteur ou de la négligence de lappareïlleur ; soit que le déplacement ait été obligé par l'architecture du monument, par ses dimensions exagérées ou restreintes, par la surface du champ qu’on laissait libre ou qu'on interdisait à la décoration. C’est donc à l’ordre de Vincent de Beauvais qu’il faut toujours recourir lorsqu'on est embarrassé ou lorsqu'on soupçonne des perturbations. Ainsi, à la cathédrale de Chartres, les signes du zodiaque et les travaux de l’année occupent une voussure du portail occidental; comme il n'y avait de place que pour dix signes, il a fallu renvoyer à une autre voussure, où ils sont dépaysés où ils n'ont aucun sens, les deux signes des poissons et des gémeaux qui n'avaient pu trouver à se loger dans la première. Ces exemples sont nombreux, et l’on doit y faire une attention minutieuse.

Puisque les statues et les figures qui ornent nos églises adoptent l’ordre encyclopédique de Vincent de Beauvais, 1l a fallu, dans ces instructions, être fidèle à cet arrangement; on‘a dû commencer par parler de Dieu, puis de la création des premiers êtres, et marcher jusqu’à la fin du monde, en passant par les quatre divisions encyclopédiques énoncées plus haut. On commence avant la Genèse, avant la naissance du monde, et l’on ne s'arrêtera qu'avec 'Apocalypse, après la fin du monde. On commence par Dieu, parce que Dieu précède toutes choses. De Dieu, source de l'existence universelle, on descendra jusqu’au jugement dernier, où viennent aboutir tous les courants des idées et des faits.

Cette première partie des instructions sur liconographie comprend donc l'histoire archéologique ou l'iconographie de Dieu; puis liconographie de l’Ange, être immortel, sinon éternel, et qui, hiérarchiquement et chronologiquement, vient après la Divinité; enfin, liconographie du Diable, ange dégradé, qui fut précipité et terrassé quelque temps après sa création et avant la naissance de l’homme. Dans les parties qui suivront celles-ci, seront développés les sept

INTRODUCTION. A Jours de la création, qui sont si souvent représentés dans nos églises, la naissance et la chute de l’homme, l’histoire archéologique de la mort et des danses macabres. Puisque l’homme condamné à mourir se réhabilite par le travail des mains, la culture de l'intelligence et la pratique du bien, on montrera la personnification des travaux de la campagne et de la ville, des arts libéraux ;: des vertus et des vices, pour en: donner le signalement et le sens.

Enfin le reste racontera l’histoire des patriarches, des juges, des prophètes, des rois de Juda. Alors arrivera la vie de la vierge Marie et celle de Jésus-Christ, admirables sujets qui demanderont d'assez longs détails. Puis il faudra passer en revue les figures des apôtres, des martyrs, des confesseurs, des saints les plus remarquables et le plus fréquemment représentés sur nos portails et nos verrières. La fin de ce travail, dont on:donne seulement les prolégomènes, décrira les images empruntées à l’Apocalypse.

Des gravures montreront les principaux types, et le texte ne sera jamais que la légende des figures. Les dessins seront tous calqués sur des monuments authentiques, à date et origine aussi certaines qu'il sera possible de les assigner. Ils reproduiront toujours ou une miniature d’un manuscrit, ou une statue, ou un tableau peint sur verre; les fresques, les mosaïques, les tapisseries, les émaux, les ciselures seront également mis à contribution.

Comme ceux: qui suivent, ces dessins seront exécutés par M. Paul Durand, correspondant du comité historique des arts et monuments, patient antiquaire, qui porte l'attention la plus scrupuleuse sur tous les caractères archéologiques propres x donner des renseignements indispensables ou simplement utiles. M. Durand m'a accompagné, avec le plus complet désintéressement ‘et.un dévouement absolu, dans un voyage que j'ai fait en Grèce et en Turquie, de juillet 1839 en février 1840 ; 11 a dessiné dans la ville d'Athènes, en Morée, à Sparte, à Salamine, à Thèbes, à Delphes, aux Météores de Thes-

salie, en Macédoïne, à Salonique, au mont Athos et à Constanti-,

nople, tous les monuments bâtis ou figurés que je m'étais proposé

de décrire. Plusieurs types byzantins de Dieu ,. de Ange et! du génie mauvais, reproduits par son crayon, ont dû trouver place dans le travail qu'on va lire.

À peu d'exceptions près, M. Durand a calqué ou copié tous les dessins qu’on donne ici. Quelques gravures seulement ont été faites d’après MM. Lassus et E. Boeswilwald, architectes à Paris; Duthoit, sculpteur à Amiens; Gh. Fichot, dessinateur à Troyes; Amable Crapelet, architecte à Auxerre; Klein, peintre à Strasbourg ; Hippolyte Durand, ancien architecte de Reims. Ces artistes, habiles, savants et obligeants, ont mis à mon entière disposition leur temps et leur talent pour me procurer des motifs qui me manquaient, dont j'avais besoin, et qui sont disséminés dans les cathédrales d'Amiens, d'Auxerre, de Reims, de Troyes et de Strasbourg. M. E. Boeswilwald a moissonné pour moi dans les belles peintures du Campo-Santo de Pise.

Tous les dessins ont été gravés avec la plus minutieuse exactitude par MM. Andrew, Best. et Leloir, auxquels doit revenir aussi une partie de mes remerciments. ”

Voilà pour la gravure; quant au texte, 1l a été lu devant une commission spéciale prise dans le comité historique des arts et monuments, et composée de MM. Delécluze, baron Taylor, comte de Montalembert, comte Auguste de Bastard, du Sommerard, Auguste Leprévost, Schmit et Albert Lenoir. La commission a discuté plusieurs points douteux qui ont été éclaircis; elle a fait diverses observations qui ont été accueillies. Le travail: a été ordonné et approuvé ‘par le comité; mais une liberté-entière a été laissée à l'auteur dans la coordination et l'appréciation des faits. M. Villemain, ministre de l'instruction publique, a bien voulu autoriser, sur l'avis et la demande du comité, l'impression et la publication de l'ouvrage.

. Comme, mon travail touchait nécessairement aux plus délicates questions du dogme chrétien, je n'ai, pas voulu m'aventurer seul et sans autorité dans une route semée de difficultés. J'aurais inévi- .tablement commis des erreurs, soit: dans les mots, soit dans:le fond des choses, et j'avais à cœur d’en éviter jusqu’à l'ombre en matière

aussi grave. Publié par les ordres du gouvernement et par lés soins d’un ministre, destiné d’ailleurs à beaucoup d’ecclésiastiques qui se.livrent à l'archéologie chrétienne, ce travail devait être à l'abri du moindre reproche d'inexactitude dans le langage et d'hétérodoxie dans les termes. J'ai donc prié monseigneur Affre, archevêque de Paris, de me faire assister d’un théologien instruit qui pèserait mes idées et mes expressions, et ne les laisserait passer qu'après approbation et certificat d’orthodoxie. Monseigneur l’archevêque s’est empressé de répondre à ma demande et a chargé M. l'abbé Gaume, chanoine-official de la cathédrale de Paris, d'examiner mon livre. Les épreuves ont été lues avec le plus grand soin par M. Gaume. Plusieurs questions indécises ont été débattues et approfondies ; mais toujours je me suis retiré devant l’urbanité et la ferme raison du savant théologien. Je devais à mes lecteurs, et pour les rassurer, toutes ces explications; je devais à monseigneur l'archevêque de Paris et à M. Gaume l'expression publique de mes plus vifs remerciments. +

M. Chabaille, correcteur attaché aux comités historiques, a revu les épreuves de tout mon travail avec une attention, j'oserais presque dire avec une affection toute particulière. M. Chabaille ne s’en est pas tenu aux corrections typographiques ou grammaticales; savant dans l'art dramatique du moyen âge, versé depuis longtemps dans la littérature des mystères et des miracles, il m'a conseillé de faire, de temps à autre, des rapprochements entre l’art figuré et l’art parlé ou mimé; de poser les représentations scéniques en regard des statues et des ces. J'ai dû accueillir avec empressement ces judicieuses obser-

S vations qui m'étaient présentées avec une obligeance parfaite.

ima

Enfin, et pour m'acquitter à peu près, car je dois beaucoup et à bien des personnes, j'offrirai mes remerciments à MM. les conservateurs de da Bibliothèque royale, à MM. les bibliothécaires de Sainte-Geneviève et à M. Amyot de la bibliothèque de lArsenal, qui ont mis à ma disposition les plus beaux manuscrits à miniatures, dont j'ai extrait plusieurs dessins. MM. le comte Auguste de

Bastard et du Sommerard m'ont confié ou signalé des ivoires, des vitraux et des monuments remarquables ‘de notre peinture en émail ou sur vélin. Je garderai toujours le meilleur souvenir de cette bien- :

veillance qui m'a aidé, qui m’encourage et qui m'honore. q HUE) 5 q

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