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DÉFINITION DES PERSONNES DIVINES

Ce qu'on a dit, dans le chapitre du Saint-Esprit, relativement à la propriété particulière qu'on peut attribuer spécialement à chacune des personnes divines, doit être complété ici.

Nous avons fait remarquer combien cette question avait été flottante pendant tout le moyen âge. En confondant les relations des personnes divines entre elles et leurs relations avec les hommes, on attribue au Fils ce qui appartient au Saint- Esprit, et à l'Esprit ce qui convient au Père, mais surtout au Fils. Quant à nous, nous avons distingué le ciel de la terre; ce qui existe dans l'éternité nous a paru différent, sous quelques rapports, de ce qui se passe dans le temps. La théologie, comme on le comprend facilement, n’est pas toujours adéquate à l'histoire. En conséquence, nous avons dit que, dans leurs

! Ce troisième exemple se rapporte à la pluralité en général et non à la triplicité. Voici le texte de la Légende dorée (De sancto Thoma apostolo) : « Tunc apostolus cœpit «eos docere et duodecim gradus virtutum assignare. Primus est ut in Deum crederent, «qui est unus in essentia et trinus in personis. Deditque eis triplex exemplum sensibile, «quomodo sint in una essentia tres personæ. Primum est quia una est in homine sa- «pientia, et de ïlla una procedit intellectus, memoria.et ingenium. Nam ingenium est, «inquit, ut quod non didicisti invenias; memoria, ut non obliviscaris quod didiceris; «intellectus, ut intelligas quæ ostendi possunt vel doceri. Secundum est quia in una « vinea tria sunt, scilicet : lignum, folia et fructus; et omnia tria unum sunt et una vi- «nea sunt. Tertium est quia caput unum quatuor sensibus constat. In uno enim capite « sunt visus, gustus, auditus et odoratus, et hæc plura sunt et unum caput sunt. »

relations avec les hommes, le Père se manifestait comme la source de la toute-puissance; le Fils, comme le dieu de l’amour; l'Esprit, comme la cause de l'intelligence. Nous avons donné des gravures où chaque personne divine est ainsi caractérisée. Mais, il faut le dire, ces gravures sont des exceptions : deux exemples sur plusieurs centaines de sujets sont les seuls qui soient arrivés jusqu'à présent à notre connaissance. Habituellement on donne l'amour au Saint-Esprit et l'intelligence à Jésus, qui est le verbe fait chair, la parole de Dieu incarnée, le Aoyos des Grecs.

Saint Augustin adopte deux opinions sur la définition spéciale de chacune des trois personnes. L'homme, dit-il, est fait à l'image de Dieu; nous devons donc trouver une trinité dans l’homme,comme il y a une trinité en Dieu.[l ya, dans l'homme, l'âme, la connaissance qu'elle a d'elle-même, l'amour dont elle se chérit!. En Dieu résident aussi ces trois facultés, mais en puissance infinie. Dans cette opinion, celle que saint Augustin préfère et dont il était probablement l’auteur, notre substance spirituelle, notre âme est l'image du Père; notre connaissance ou notre verbe, celle du Fils; notre amour, celle du Saint- Esprit. «De même, dit saint Augustin, que l'esprit et l'amour qu'il a de lui-même sont deux choses différentes; de même l'esprit et la connaissance qu'il a de lui sont deux choses distinctes. Donc l'esprit, l'amour et la connaissance qu'il a de lui-même forment une triade, et cette triade est à la fois une unité. Lorsque les trois sont parfaits, ils sont égaux *. » Selon une seconde opinion de saint Augustin, notre mémoire serait l'image du Père; notre intelligence, l'image du Fils; notre

! «Mentem, notitiam qua se novit et dilectionem qua se diligit. » (S. August. de Trinitate, lib. IX, cap. vr.) ? De Trinit. lib. IX, cap. 1v.

volonté, l'image du Saint-Esprit. Dans les deux opinions, le Saint-Esprit est amour et le Fils intelligence. Dans la première, le Père est substance; mais il est mémoire dans la seconde.

La doctrine de saint Ambroise est différente. Notre âme, dit l'archevêque de Milan, est faite à l'image de Dieu, et tout l'homme est en elle. De même que du Père est engendré le Fils, et que du Père et du Fils procède le Saint-Esprit; de même aussi, de l'intelligence est engendrée la volonté, et des deux procède la mémoire. L'âme n’est point parfaite sans cette triade; un seul de ces actes ne peut manquer sans que les autres soient imparfaits. Et de même que Dieu le Père, Dieu le Fils, Dieu le Saint-Esprit ne sont pas trois dieux, mais un Dieu unique en troïs personnes, de même l'âme intelligence, l'âme volonté et l'âme mémoire ne sont pas trois âmes en un seul corps, mais une seule âme en trois puissances!.

Ainsi, pour saint Ambroise, le Père est intelligence; le Fils, amour ou volonté; l'Esprit, mémoire. Ici, l'amour est transféré du Saint-Esprit au Fils, et l'intelligence du Fils au Père. Le Saint-Esprit devient mémoire, et il n'est plus question de la substance de l'âme divine dont parle saint Augustin.

Cette formule, dit M. Buchez*, à qui nous empruntons cette série de faits, est de beaucoup supérieure à celle de saint Augustin”. Dans la formule de ce grand docteur, on voit que le Saint-Esprit procède du Père, mais non quil procède du Fils.

* S. Ambrosii Hexaemeron, lib. VI, cap. vu, $ 43 ; ap. Opera, tom. Il, append. p"OT ape

* Traité complet de philosophie, vol. IIT, Ontologie, chap. de la Trinité humaine, P. 374-377.

* Nous ne pouvons partager cet avis, parce que la mémoire étant un produit de l'intelligence, un résuliat immédiat de cette faculté, on peut dire que la formule de saint Ambroise attribue l'intelligence à deux personnes divines. Et d'ailleurs, que devient la force, la puissance, qui est cependant une faculté principale ?

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D'ailleurs, on a tort de confondre la volonté et l'amour : vouloir, c'est agir, c'est choisir; mais, dans l'un ni l'autre cas, ce n'est désirer.

De ces trois opinions, saint Bernard adopte la seconde. Saint Thomas d'Aquin ne semble adopter ni l’une ni l'autre, tout en prenant les deux tiers de la première, à savoir, que le Fils est connaissance, et le Saint-Esprit amour”. Bossuet prend à la fois les deux premières”, que M. l'abbé Frère fond en une seule et entre lesquelles hésitent saint Augustin et Bossuet*. M. Buchez s'attache à la troisième, qui est celle de saint Ambroiseÿ.

L’abbesse Herrade adopte la seconde opinion de saint Augustin; elle déclare que la mémoire appartient spécialement au Père, l'intelligence au Fils, la volonté ou l'amour au Saint- Esprit°.

Richard de Saint-Victor, voyant que, dans toutes ces formules, on oubliait la toute-puissance, qui est cependant une faculté primordiale et génératrice, laissa au Saint-Esprit l'amour et au Fils l'intelligence, mais il attribua la force au Père”.

! S. Bernard. Meditat. de cognit. human. cond. cap. 1.

? S. Thomæ Summa, pars F°, quest. 93, art. 8.

3 Bossuet, Élévations sur les mystères, 2° semaine, 6° élévat. édit in-4°, tom. X, p. 33. — h° semaine, 7° élévat. tom. X, p. 71. — Exorde du sermon sur le mystère de la sainte Trinité.

# L'homme connu par la révélation, tom. I.

* Buchez, Traité complet de philos. vol. IIT, pages 397-408.

S. Hortus deliciarum. « Divinitas consistit in Trinitate. Hujus imaginem tenet anima, « quæ habetmemoriam, per quam præterita et futura recolit; habet intellectum , quo præ- « séntia et invisibilia intelligit; habet voluntatem, qua malum respicit et bonum eligit. »

? Pour ne pas trop allonger ces réflexions, où l’iconographie chrétienne de l'avenir est beaucoup plus intéressée que l'iconographie du moyen âge, nous nous contenterons de citer les textes latins de Richard. Le profond théologien dit, dans le Tractatus exceptionum , lib. IT, cap. 1 (Opp. Richardi S.-Vict. in-F°; Rouen, 1650) : « Invisibilia Dei «a creatura mundi per ea quæ facta sunt intellecta conspiciuntur. Tria sunt invisibilia

En cela Richard se conformait à l'esprit de son temps, à l'esprit de tout le moyen âge, on peut le dire, et à la définition qui a prévalu” et que les monuments ont traduite presque toujours par des images. En effet, les formules proposées par saint Augustin et saint Ambroise relèvent de la philosophie bien plutôt que. de la théologie; elles ne devaient donc pas avoir grand cours pendant le moyen âge, et l'on s'est accordé assez généralement à reconnaître, dans le Père, la toute-puissance; dans le Fils, la sagesse suprême; dans le Saint-Esprit, l'amour infini. Abaïlard lui-même attribuait au Père la toute-puissance, au Fils la sagesse, à l'Esprit la bonté; il répétait ce qu'on disait à peu près partout. Abaïlard ne s'est trompé que pour avoir attribué à chaque personne une seule qualité, en lui refusant les deux autres. On l'a condamné pour avoir dit que le Père possédait la toute-puissance, mais non la sagesse ni la bonté; pour avoir soutenu que le Saint-Esprit avait la bonté, mais

« Dei : potentia, sapientia, benignitas. Ab his tribus procedunt omnia , in his tribus con- «sistunt omnia, per hæc tria reguntur omnia. Potentia creat, sapientia gubernat, beni- «gnilas conservat. Quæ tamen tria sicut in Deo ineffabiliter unum sunt, ila in opera- « lione separari non possunt. Potentia per benignitatem sapienter creat, sapientia per « potentiam benigne gubernat, benignitas per sapientiam potenter conservat. Potentiam «manifestat creaturarum immensitas , sapientiam decor, bonitatem utilitas. » — Puis, dans un traité qu'il adresse à saint Bernard etqu'il intitule De tribus appropriatis personis in Trinitate, Uib. VI, p. 270, il examine sa Cur attribuatur potentia Patri, sapientia Filio, « bonitas Spiritui sancto. » Enfin , dans son traité de Trinitate, lib. VI, p. 264, il recherche : « Quare speciali quodam dicendi modo potentia attribuitur ingenito, sapientia genito, bo- «nitas Spiritui sancto. » [l conclut : « Quoniam ergo in potentia exprimitur proprietas «ingeniti, speciali quodam considerationis modo merito adscribitur illi. Sed quoniam in + sapientia exprimitur proprietas geniti, merito et illa juxta eumdem modum adscribitur «ipsi. [tem quia in bonitate proprietas Spiritus sancti invenitur, merito et ei bonitas spe- « cialiter assignatur. »

© Dante (Divine Comédie, Paradis, ch. X) parle ainsi de la Trinité : « En regardant son Fils avec l'amour que l’un et l’autre exhalent éternellement, la première et ineffable Puissance fit avec un si grand ordre tout ce que notre intelligence et nos yeux aperçoivent, que nul ne peut admirer l'œuvre du Créateur sans goûter de sa vertu. »

aucune puissance”. Il isolait complétement les trois personnes à l'égard de leurs attributions spéciales, et, par une singulière contradiction, les confondait ensuite dans une unité divine tellement compacte qu'il n'était pas possible d'y retrouver les trois hypostases. Cette indépendance des personnes, d'une part, et, de l’autre, cette excessive fusion, ont fait errer doublement Abaiïlard; mais le célèbre représentant de la scolastique admettait la spécialité des attributs et les qualifiait, en les appliquant aux personnes divines, comme Richard de Saint- Victor et la plupart des autres théologiens.

Toutefois, cette formule expliquait bien la relation des personnes divines entre elles et non la relation des personnes divines avec les hommes; en conséquence nous avons dû faire la distinction dont il a été question dans le chapitre consacré au Saint-Esprit, et dire qu'il fallait, en laissant la toute-puissance au Père, attribuer l'amour au Fils et l'intelligence à l'Esprit. Les grands génies chrétiens que nous avons nommés, saint Ambroise, saint Augustin, saint Thomas d'Aquin et les autres, sont restés orthodoxes en changeant des termes qui leur paraissaient désigner les trois personnes divines; nous

! Les deux bénédictins Martenne et Durand trouvèrent, dans l’abbaye des Prémontrés de Vigogne {diocèse d'Arras), un manuscrit renfermant un traité de saint Bernard contre Abaïlard, et que l'abbé de Clairvaux avait envoyé au pape Innocent IL. A la fin de ce manuscrit on lit, après ces mots Colleqi et aliqua transmist, les propositions suivantes, extraites par saint Bernard des ouvrages d'Abaïlard :

« Quod Pater sit plena potentia, Filius quædam potentia, Spiritus-Sanctus nulla po- «tentia. Quod Spiritus-Sanctus non sit de substantia Patris aut Filii. Quod Spiritus-Sanc- «tus sit anima mundi. Quod neque Deus est homo, neque hæc persona quæ Christus est, «sit tertia persona in Trinitate. Quod in Christo non fuerit Spiritus timoris Domini. « Quod ad Patrem, qui ab alio non est, proprie vel specialiter altineat omnipotentia, non «etiam sapienlia et benignitas. Quod adventus in fine sæculi possit attribui Patri.» (Voir le Voyage littéraire de deux bénédictins, IF partie, p. 215.)

croyons également ne pas sortir du dogme en proposant une autre formule d’attributions divines.

Au surplus, les représentations gravées et données plus haut attribuent aux personnes divines les propriétés que nous avons signalées. Aujourd'hui surtout, la formule que nous adoptons gagne les esprits, et nous redirons encore que Daniel, évêque de Lacédémone en 1839, nous donna l'explication suivante du signe de la croix tel que les Grecs l'exécutent. «On le fait en ouvrant les trois premiers doigts de la main droite, avec le pouce, l'index et le doigt majeur. On y emploie les trois doigts en l'honneur de la Trinité et pour la figurer. Le doigt puissant et actif par excellence, le seul opposable aux quatre autres, l'organe principal de l'action manuelle, le pouce enfin représente le Père. Le grand doigt, qui domine tout et qui est à la droite du pouce lorsque la main est vue par le dos, cestle Fils. Dans l'index, qui unit le pouce au doigt majeur, on voit le Saint-Esprit. L'index en effet dirige les regards, enseigne la place des êtres; c'est l'organe de l'intelligence et l'instrument de la notion. » On sent tout ce qu'il y a d'ingénieux et de subtil dans cette interprétation byzantine.

Chez nous, aux xu° et x1r1° siècles, on pensait ainsi, et les liturgistes Durand et Beleth, entre autres, déclarent que c'est en l'honneur de la Trinité qu'on exécute avec trois doigts le signe de la croix. L'idée fondamentale est, chez les Latins, la même que chez les Byzantins. Il n'est pas certain que le développement de cette idée n'appartienne pas en commun aux deux Églises et que même il ne provienne pas de la nôtre. Dans les rituels des x11°, x et xiv° siècles, à la cérémonie du mariage, l'anneau nuptial se passe successivement aux trois premiers doigts de la main droite de l'époux et de l'é-

ICONOGRAPHIE CHRETIENNE. 39 pouse. Lorsqu'il est au pouce, on dit: In nomine Patris; à l'index, et Filu; au grand doigt, et Spiritus-Sanctr. Ici l'index est attribué au Fils et non à l'Esprit, maïs cette particularité n'a peut-être rien d'essentiel”.

En résumé : le Père, c'est la force suprême, et on doit le caractériser en lui donnant le globe, l'univers, qu'il a créé; le Fils, c'est l'amourinfini, et la croix est son symbole; l'Esprit, c'est l'intelligence, et il faut lui donner le livre. Dans les représentations on voit ordinairement le Père avec le globe, le Fils avec la croix ou le livre, mais plus souventencore avec le globe, et le Saint-Esprit sans attribut. Ainsi le Fils absorbe les trois facultés divines; car les artistes du moyen âge lui donnent en propre la puissance, que désigne le globe ; l'intelligence ou la sagesse, que marque le livre, et l'amour, que Îa croix symbolise, tandis qu'on semble déshériter complétement le Saint- Esprit. En matière aussi grave, il ne faut rien laisser à l’arbitraire; on doit définir les idées et les termes pour que les artistes contemporains ne s'égarent pas et pour qu'ils représentent les personnes divines selon toute la rigueur du dogme.

Nous devons demander pardon d'avoir fait, à propos d’archéologie, une pareille invasion dans le domaine théologique ou philosophique. Mais l'archéologie chrétienne est appelée peutêtre à rendrede grands services à la théologie et à la philosophie. L'archéologie n'est pas une simple science de nomenclature, ni une science purement descriptive; c'est de l'histoire surtout, et de l’histoire qui doit donner l'interprétation des faits. Nous ne voulons rien résoudre assurément; mais nous disons

! Voyez, dans le Bulletin archéologique du comité historique des arts et monuments, vol. II, p. 498, 499, des Notices de M. l'abbé Poquet et de M. Lucien de Rosny, correspondants historiques, sur deux rituels qui ont appartenu à la cathédrale de Soissons (Aisne) et à l'abbaye de Barbeau (Seine-et-Marne).

quon ne peut faire d'archéologie chrétienne un peu utile et qu'il nest même possible de comprendre les monuments figurés du christianisme sans s'être occupé de théologie. A la vue de certains monuments, il faut absolument he les questions principales et les faits essentiels de l’histoire ecclésiastique. La théologie, grande science qu'on n'étudie pas assez et quon a le grave tort d'abandonner aux ecclésiastiques, comme si le clergé seul y était intéressé, doit être remise en honneur. De nos jours tout marche, et toutes les sciences doivent être scrutées profondément dans leur partie historique et dogmatique à la fois. Nous serions heureux si notre travail contribuait à raviver le goût de cette noble étude qui sinquiète, pour les creuser, des questions les plus difficiles et les plus profondes.

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