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Michel-Ange, on le voit, a copié le geste d'Orcagna, mais sans le comprendre. Le Christ du Campo-Santo ne menace pas les
ICONOGRAPHIE CHRÉTIENNE. 269 méchants; 1] leur montre la plaie de son côté, qu'il découvre de la main gauche, et le trou de sa main droite, qu'il lève et qu'il ouvre en même temps. Michel-Ange a cru, dans sa rudesse, que ce Christ fulminait quand il se contentait de faire voir ses plaies. Le Christ d'Orcagna est assis; mais celui de Michel-Ange est debout, et cette attitude donne à son Dieu guêrrier un caractère plus redoutable encore. Enfin le Christ de Pise, coiflé d'une tiare, vêtu de somptueux vêtements, la tête toute pétillante de lumière, est un pape, est un Dieu, et, par cela même, pacifique et assez bienveillant encore; mais le Christ de la chapelle Sixtine, sans nimbe, sans auréole, et nu-tête, n'est qu un homme et un homme de la classe la plus vulgaire. Jamais Dieu n'a été plus abaissé que par le dur artiste de Florence.
À partir de la renaissance jusqu'à nos jours, on a cherché à rendre à cette grande figure du Christ toute sa douceur de physionomie, toute sa bonté ineffable, et Ton a fini par tomber dans l'excès contraire à celui qui avait égaré Michel- Ange, c'est-à-dire à faire des Jésus fades et langoureux, aux cheveux blonds, aux yeux bleus, à la figure plutôt sentimentale que grave et sereine. Il faut reconnaître cependant que par de louables tentatives on cherche à ramener le Christ au beau type qui le caractérisait aux xr° et xin° siècles. On ne peut qu'applaudir à cette réaction intelligente contre la réalité brutale et farouche des xv° et xvr‘‘siècles.
Il résulte de ce qui précède, que divers types figurés, et non pas un type unique, ainsi qu'on le dit à tort, ont été appliqués à Jésus-Christ. Mais cependant toutes ces variétés de figures peuvent se ramener à deux : ou Jésus-Christ est jeune et imberbe, ou ilest barbu et à l’âge d'homme. L'absence de barbe et la grâce de la jeunesse caractérisent les représentations du
Fils de Dieu depuis les premiers siècles du christianisme jusqu'aux approches du xr°. À partir du xrr° siècle et jusqu'à nos jours, Jésus porte la barbe plus ou moins fine et courte; pour l'âge, il a de trente à quarante ans. Mais, du x1° au xvr' siècle, on rencontre quelquefois des Jésus imberbes, et du 1v° aux x1rr° et xiv°, on voit des Jésus barbus. De plus, les imberbes de la seconde période sont très-rares, tandis que les barbus de la première, même dans les catacombes, sont très-fréquents. Il convient, à cette occasion, de signaler une question qui s'est agitée particulièrement dans les premiers siècles de l'Église, et qui est relative à la beauté ou à la laideur du Christ. Certains Pères, ceux de l'Église africaine particuhièrement, ont donné à quelques expressions de saint Paul une extension quelles ne comportaient pas. L'apôtre écrit aux Philippiens, et leur dit : « Jésus s'est anéanti lui - même en . recevant la forme d'un esclave et en prenant la ressemblance des hommes; à l'extérieur on ne voyait qu'un homme en lui”. » Un Dieu qui se fait homme s'anéantit comme Dieu, mais cet homme peut cependant se revêtir d'une très-belle forme humaine. Les chrétiens d'Afrique, extrêmes en tout, exagérerent la pensée de saint Paul; ils appliquèrent à l'humanité ce que l’apôtre entendait seulement de la divinité. D'ailleurs, il faut le dire, 1ls s'appuyaient sur le texte suivant d'Isaïe, qui dit, en parlant du Messie : «Il est sans beauté et * sans éclat; nous l'avons vu, et il n'avait rien de beau, et nous l'avons méconnu. C'était un objet de mépris, le dernier des hommes, un homme de douleurs et connaissant l'infirmité. Son visage était comme caché et méprisé; aussi ne l'avonsnous pds estimé. Lui-même il a pris nos langueurs; lui-même
* «Semetipsum exinanivit (Jesus-Christus) formam servi accipiens..…., etc.» (Epist.
ad Philipp. cap. 11, v. 8. )
il a porté nos douleurs. Nous l'avons considéré comme un lépreux frappé de Dieu et humilié.’ Il a été blessé lui-même par nos iniquités; 1l a été broyé pour nos crimes. Le châtiment, cause de notre salut, est tombé sur lui, et nous avons été guéris par ses meurtrissures ”. » Les docteurs d'Afrique entendirent ces paroles à la lettre, et, malgré le signalement que nous avons donné plus haut, et qui fait du Christ un homme d'une rare beauté, ils soutinrent que le Verbe, en venant au monde, et en se chargeant de toutes les misères humaines pour les guérir, avait assumé sur lui seul toutes les laideurs physiques afin de les transfigurer.
Suivant cette opinion, ces maladies de l'âme se seraient traduites au dehors par les difformités du corps, et Jésus aurait été le plus laid des enfants des hommes. Ce corps, où aurait circulé le venin de toutes les misères humaines, se serait altéré et défiguré. La peau décolorée, les muscles amaigris, toutes les formes appauvries, auraient témoigné du dévouement de Jésus. Le Fils de Dieu se serait inoculé la laideur comme on s'inocule le poison en suçant une plaie envenimée.
D'autres, les Pères de l'Église latine surtout, déclarèrent que Jésus avait été le plus beau des enfants des hommes. Même sur terre, Jésus était le Fils de Dieu, et Dieu c’est la beauté suprême. Dieu est beau comme il est bon, comme il est puissant, comme il est intelligent; il est beau à l'infini. Les infirmités et les vices que Jésus était venu expier n'avaient pu déformer son beau corps, pas plus qu'un rayon de soleil,
! C’est au chapitre £u1, versets 2, 3, 4 et 5, qu'on lit ces remarquables paroles du prophète Isaïe : «Non est species ei neque decor ; et vidimus eum, et non erat aspec- «tus, et desideravimus eum : despectum et novissimum virorum, virum dolorum et «scientem infirmitatem, etc.» — S. Pierre ( Epist. [, cap. 11, v 24), dit aussi : «Qui «peccata nostra ipse pertulit in corpore suo super lignum, ut peccatis mortui , justitiæ « vivamus ; cujus livore sanati estis. »
qui touche ou traverse un objet immonde,. ne se salit au contact. Les apôtres et les saints, qui guérissaient de la fièvre, de la peste et de la lèpre, qui redressaient les boiteux et ressuscitaient les cadavres en putréfaction, ne contractaient pas cependant la corruption, les difformités, la lèpre, la peste ou la fièvre ; pourquoi donc le Christ, qui était venu racheter l'homme de la damnation et le guérir du vice, aurait-il revêtu la livrée des vicieux et la laideur des coupables? Jésus, au contraire, tua la mort et mit en fuite les horreurs qui l'accompagnent. En s'incarnant dans le sein d'une vierge , Jésus prit de l'homme la beauté et la grâce; sa divinité resplendissait à travers son Corps.
Devant ces deux opinions si divergentes, les antiquaires demandèrent à l'art le parti qu'il avait pris. Maïs, pour résoudre ce problème intéressant, on étudia les livres au lieu de voir les monuments; on lut au lieu de regarder, et l’on tira les conclusions que les monuments n’admettent pas. Les artistes chrétiens n'ignorèrent certainement Pas les controverses qui se firent sur cette question; ils durent ÿ prendre une part plus ou moins directe et la résoudre ou dans un séns ou dans un autre. Puisque les écrivains et les théologiens étaient partagés, les artistes aussi durent se diviser au moins en deux camps; l’un se composa des partisans de da laideur, et l'autre des partisans de la beauté. On doit donc retrouver dans les œuvres de l’art chrétien tantôt des Christs beaux, tantôt des Christs laids.
La laideur et la beauté n'ont pas besoin d'être définies; tout le monde attache à ces deux mots des formes parfaitement reconnaissables, impossibles à confondre. Or, au sens qu'on attribue à ces deux expressions, il ny.a pas de Christ peint ou sculpté, à aucune époque, qui soit réellement très-beau; surtout 1l n'y en a pas qui soit réellement laid. Ces Fils de Dieu,
figurés par l'art, ne sont absolument ni laids ni beaux. Ce sont des hommes tout simplement, des hommes assez bien conformés; mais n1 la laideur ni la beauté ne les rendent remarquables. Jésus, quand il est un jeune et gracieux adolescent, comme on le remarque dans les monuments des catacombes, ne surpasse pas en beauté les jeunes gens de cet âge. Tout Jeune homme de quinze à vingt ans vaut cette figure du jeune Dieu, quelque gracieuse qu'elle soit. Quand on le représente‘ âgé et triste, 1l nest pas plus laid que tous les hommes de trente ou de quarante ans. Sur les monuments du x siècle, à la cathédrale de Paris, par exemple, au tympan de la porte gauche du portail occidental, on voit Jésus assistant, avec ses apôtres et ses disciples, à la mort de Marie, sa mère, et recevant dans ses bras l'âme de la Vierge, qui se dirige vers 1e ciel; le Christ de cette sculpture n’est pas plus beau, n'est pas plus laid que les apôtres qui sont à ses côtés, que les rois et les patriarches de la voussure qui sordonnent en plusieurs cordons autour du tympan. Il y a mieux, c'est quil serait impossible de distinguer le Christ de ses apôtres, ou de ses ancêtres, rois ou patriarches, sans le nimbe dont sa tête est ornée; cette tête divine a le nimbe crucifère, tandis que celle des apôtres a le nimbe uni, et que celle des personnages de l'Ancien Testament ne porte aucun ornement. Jésus est un homme et un homme comme les autres. La renaissance a bien cherché à idéaliser, à embellir le Christ, mais elle n’en a pas fait la plus belle de ses créations. Le précurseur de Jésus, saint Jean- Baptiste, enfant ou homme, est aussi beau dans l'œuvre des maîtres italiens, allemands et français, que les Jésus hommes ou enfants. Saint Jean évangéliste est souvent plus beau que le Christ, son divin ami.
Quand, par hasard, on voit une laide figure du fils de
Dieu, on peut se convaincre aisément que cette laideur n'est pas physiologique, mais provient de l'inhabileté seule de l'ouvrier. L'artiste, incapable et mauvais, a fait une laide figure, parce qu'il n'a°su ni pu en faire une belle; c'est à un défaut dans l'exécution, et non pas à une intention dans la doctrine qu'il faut attribuer cette laideur*. Sur les médailles laides Île Christ est laid: il est beau sur les belles médailles. C'est-à-dire que le Fils de Dieu est mal exécuté sur celles-là et bien exécuté sur celles-ci; mais réellement 1l n’est ni beau ni laid dans un sens philosophique.
Est-ce donc à dire que les Pères auraient discuté la beauté et la laideur-mystiques de Jésus, etque les artistes auraient été sourds à tout ce-bruit qui se faisait autour d'eux ? Pendant que les uns auraient pris chaudement parti pour la beauté, et que les autres auraient soutenu avec acharnement la laideur, l'art, qui traduit toujours les idées de l'époque où il vit, serait-il resté neutre? Cela ne peut être assurément et cela n’a pas été; nous allons en avoir des preuves. Les artistes, al èst vrai, entendent la moindre rumeur qui bruit à leurs oreilles ; ils reflètent, au moyen des dimensions, des lignes, des couleurs, des sons, des syllabes et des gestes, par l'architecture, la sculpture, la peinture, la musique, la poésie et l'orchèse, toutes les images, tant vagues soient-elles, qui passent devant leurs yeux. [ls répètent, eénrle ‘précisant, en le grossissant, tout ce qu'ils entendent, tout:ce-qu'ils voient, ‘tout ce qu'ils touchent; mais ils le répètent en se l'appropriant, en lui faisant subir une série de transformations qui le purifient et l'embellisent. Ils
: Voyez un Christ en émail sur cuivre, dela fin du xi° siècle, qui appartient à M. du Sommerard. Le travail en est des plus grossiers, et l'extrême laideur de la figure se reproduit dans le reste du corps et jusque dans l'ornementation. On sent bien que c'est un Christ mal fait, mal exécuté, et non pas un Christ laid.
ICONOGRAPHIE CGHRÉTIENNE. 275 connaissaient ces audacieuses expressions de T'ertullien : « Jésus: Christ fut dégradé d'aspect, et son corps ‘humain n'était pas présentable; mais tout vulgaire, tout ignoble, tout déshonoré quil est, c'est mon Christ à mot.» Ils savaient que saint Cyrille ENT RETE avait déclaré que le: Fils de Dieu était le plus laid des enfants des hommes”, Des artistes vulgaires, partisans de la laideur, auraient représenté un Christ difforme, usé d'organes, appauvri de: muscles, ignoble d'expression; mais en eux vivaient les traditions antiques perfectionnées par les nouveaux sentiments apportés avec le christianisme. Ils comprirent parfaitement qu'un Dieu laid serait encore un homme très-beau, et par conséquent qu'un Dieu, sous la figure d'un homme, quelque beau qu'il fût, serait toujours un Dieu laid, pourvu que les caractères de l'humanité fussent nettement accusés. Or l'un des plus visibles de ces caractères, l'un des plus frappants, c'est la barbe assurément; car, par sa couleur et sa forme, la barbe imprime à la physionomie un cachet tout particulier qui trahit l'âge et le tempérament. Donc les artistes représentèrent Jésus avec une barbe, comme un homme, lorsqu'ils voulurent le figurer laid; ces natures délicates transfgurèrent, en les interprétant dans le sens de l'humanité, les énergiques paroles de Tertullien. Par contre, ceux auxquels répugna cette interprétation, et qui prirent parti pour la beauté du Sauveur, le représentèrent sans barbe et par conséquent dégagé, autant que possible, de tout ce qui caractérise l'humanité. Enfin , pour les premiers, le Christ laid fut un homme; pour les seconds, le Christ beau fut un Dieu.
! « Ne aspectu quidem honestus.» (Ado. Jud. cap. x1v.) «Nec humanæ honesiatis fuit «corpus ejus. » (De carnat. Christ, cap. 1x.) « Si inglorius, si ignobilis, si inhonorablis,
«meus erit Christus. » (Ade. Marcian. lib. TIT, cap. xvir.) ? AAA ro eldos adroù äriuoy éxdumov rap mévras rods viods Tv drÜpwrewwr. (S. Cy-
rille d'Alexandrie, de Nudatione Noe, lib. IL, t.1, p. 43.)
Pour les uns, ce fut un être indiquant un âge; pour les autres, les partisans de la beauté, ce fut un Dieu qui n'était ni d'hier, ni d'aujourd'hui, ni de demain, un Dieu qui n'a pas d'âge, parce qu'il a toujours été et qu'il sera toujours *. Jésus barbu, c'est le Christ laid des Pères de l'Eglise d'Asie et surtout d'Afrique; Jésus imberbe, c'est le Christ des Pères de l'Église latine et de tout notre Occident.
Les œuvres d'art sont conformes à notre explication. Aïnsi, dans un même monument, un manuscrit est couvert de deux ivoires qui sont de la même époque. Sur la couverture du recto, on voit ce Jésus en croix. |
68.— CHRIST SOUFFRANT, BARBU, HUMAIN OU LAID. Sculpture en ivoire, x1° siècle, Bibliothèque royale.
NS
* «Jesus-Christus heri, hodie et in sæcula. » (S. Paul, Epist. ad Hebræos, cap. 1v, v. 8.
ICONOGRAPHIE CHRÉTIENNE. 277 Les pieds posés sur un calice” où doit couler son sang, il semble jeter un dernier regard sur sa mère avant de rendre
* l'est probable que ce calice est le graal si célèbre dans nos romans du moyen âge, et à la recherche duquel Perceval consacre une vie traversée de mille aventures étranges. Le graal, dit-on, avait servi à la Cène; c’est dans ce vase que Jésus aurait changé le vin*en son sang. Ensuite Nicodème, le Juif converti, ou plutôt Joseph d'Arimathie recueillit dans ce divin calice le sang qui coula des plaies du Sauveur. Puis, par la suite des événements, le mystérieux graal passa en France, où il devint le sujet de nombreuses et très-longues épopées. On dit que la fable de ces épopées et que l’origine du graal sortent de la Bretagne, grande ou petite : il n’en est rien. Le graal est né dans les livres apocryphes, qui sont tous d’origine asiatique ou grecque. C’est en France, dans la Champagne, à Troyes, que les événements dont il est l’objet se sont développés, et c’est à la France que les Bretons ont emprunté ce beau sujet. Il en est du graal et de toutes les épopées du moyen âge comme du style ‘ogival. Le système gothique est né et s'est développé en France, ou pour mieux dire en Picardie, en Champagne et dans l'Ile-de- France; c'est de là qu'il est allé en Angleterre, en Suède, en Allemagne, en Italie et en Espagne. Quant au graal, que nous avons possédé quelque temps à Paris, sous Napoléon, de 1809 à 1815, il est retourné à Gênes, où il est précieusement gardé dans le trésor de la cathédrale, sous le nom de sacro carixo. Cette précieuse coupe, en verre et non en émeraude, de forme hexagonale, et munie de deux anses, a un mètre quinze centimètres de circonférence ; elle s’est fendue dans le trajet de Paris à Gênes.
Dans les monuments figurés des xu°, x1n1° et x1v° siècles, la Religion chrétienne, personnifiée sous les traits d’une reine, reçoit dans un calice, toujours le graal, le sang qui coule du côté percé de Jésus en croix. Gori ( Thes. vet. dipt. tom. INT, p. 116) a fait grayer une ancienne couverture d'un psautier de Fréjus, où l’on voit ce sujet. Là, au bas de Jésus à la croix, la Religion chrétienne tend une coupe pour recevoir le sang qui coule des pieds; mais, de plus, le sang des mains est recueilli par les archanges Michel et Gabriel, qui tendent également chacun un:calice. Nous avons, dans cet exemple, trois graals pour un. Outre Gênes, les villes d'Auxerre et d'Angers réclamaient l'honneur de posséder le Graal; il a pu y avoir en effet, non pas une coupe, mais plusieurs qui auraient servi, pendantla Cène, à différents usages. Dans la cathédrale de Beauvais, à la chapelle de la Vierge, qui est au fond de l'abside, on voit un vitrail du xt siècle, dans la rosace duquel est peint un crucifiement. Adam, qui est.enterré au pied de la croix, suivant la légende, sort tout entier du tombeau; une draperie verdâtre est jetée sur sa tête et autour de ses reins. De la main gauche il tend une coupe d’or, où tombe le sang qui coule des pieds de Jésus. On appelle l'attention des antiquaires sur ces diverses coupes: c’est de là qu'est sorti le graal, c’est là qu'est le germe de ces épopées dont le graal est l'objet. Les apocryphes d’abord, puis les monuments figurés, enfin les épopées de nos poëtes champenois et picards, voilà où les Brelons ont puisé à pleines mains ce qu'on a tort d'appeler leurs inventions. Les pieds, dans le Christ de notre dessin, ne sont pas croisés et attachés par un seul clou, mais libres et percés de deux clous. Jusqu'au xi1°
l'âme. En bas, sur terre, Marie et saint Jean ‘pleurent la mort, l'une de son fils, l'autre de son ami, tous deux de leur Dieu. En haut, dans le ciel, cernés par une auréole circulaire et onduleuse, le soleil, sous la forme d'un jeune homme imberbe, la lune, sous celle d’une femme portant un croissant sur la tête, s'attendrissent aux souffrances du maître de la nature. Le nimbe du Christ est crucifère, maïs sans ornements. De l'autre côté, au verso, et par opposition, est le Fils de Dieu assis * dans le ciel, environné d’une auréole elliptique, orné d'un nimbe que des perles décorent à la circonférence. Les quatre symboles des évangélistes, l'ange, l'aigle, le lion et le bœuf, escortent le héros divin de l'Évangile. Au recto, Jésus estsoutffrant ; il est triomphant au verso. Là il est attaché à la croix, gibet infâme; ici 1l est enveloppé de l'auréole, gloire divine. La nature, par l'homme et les constellations, compâtit à ses douleurs et à sa mort dès l'entrée du manuscrit; à la fin, les évangélistes, leurs attributs, célèbrent son triomphe, et le lion de saint Marc rugit de joie et de bonheur. ?
siècle, on a attaché indifféremment le Christ avec trois ou quatre clous. G Durand est pour quatre clous encore, comme Grégoire de Tours l'était bien avant lui. Après le xur° siècle l'usage de ne mettre que trois clous l'emporte définitivement.
* Saint Jean est barbu ainsi que les Grecs le représentent constamment, tandis que chez nous c'est un beau jeune homme encore imberbe. Dans cet ivoire, qui est latin, on sent, à l’âge de saint Jean et à la personnification du soleil en Apollon et de la lune en Diane, une influence byzantine incontestable.
* « Marcus frendens ore leonis, » comme disent les symbolistes du xurr° siècle. « Marcus «ut alta fremit vox per deserta leonis ,» comme s'exprime un évangéliaire du 1x" siècle, que possède la bibliothèque de l’Arsenal. (Quatuor evangelia, théol. lat. 33.)—Ces expressions justifient bien le rugissement de notre lion. Un évangéliaire in-folio, provenant de la Sainte-Chapelle de Paris, à laquelle il avait été donné en 1379 par Charles V , contient ces vers qui expliquent les quatre attributs des évangélistes :
«Quatuor hæc Dum signant animalia Xp:
«Est homo nascendo, vitulusque sacer moriendo, «Et leo surgendo, cœlos aquilaque petendo; «Nec minus hos scribas animalia et ipsa figurant.
69. — CHRIST TRIOMPHANT, IMBERBE, DIVIN OÙ BEAU. Ivoire du xr° siècle, Bibliothèque royale.
1 “P:H:D VRAND:
Ce Jésus, ce fils de l’homme transfiguré en Fils de Dieu, donne au monde la grâce et la science : la grâce avec la main
Ainsi ces attributs figurent à la fois le Christ et ses quatre évangélistes. Quant à la place qu'ils occupent et aux livres qu'ils tiennent tous quatre, voici ce que Guillaume Durand en dit au chapitre mx, livre [, du Rationale divinorum officiorum : « Quandoque etiam eir- « cumpinguntur quatuor animalia secundum visionem Ezechielis et ejusdem Johannis. « Facies hominis et facies leonis a dextris, et facies bovis a sinistris, et facies aquilæ «desuper ipsorum quatuor. Hi sunt quatuor evangelistæ. Unde pinguntur cum libris «in pedibus , quia, quæ verbis et scriptura docuerunt, mente et opere compleverunt. » — Durand confond le tétramorphe d'Ézéchiel avec les quatre attributs séparés. Dans le tétramorphe, l'aigle est tout en haut, mais l'ange ou l’homme est au centre, ei dans ce casles attributs ne portent aucun livre. Durand ne s’est pas compris lui-même, ou bien, ignorant les représentations , il a voulu renchérir sur le cœlos aquila petendo. H faut toujours à Durand, même aux dépens de la raison, un sens symbolique exagéré. La place que, sauf erreur, les attributs des évangélistes occupent et doivent occuper invariable-
droite, qui bénit, la science avec les livres qu'il tient à la main gauche et dans son giron. La science est là, représentée dans sa plénitude, dans le livre carré et dans le livre rond, ou volume. Ces deux formes, les seules connues alors, étaient usitées simultanément chez les Romains. Les symbolistes du moyen âge, Guillaume Durand entre autres, déclarent que le rouleau signifie la demi-science et que le livre carré signifie la science entière ; pour cette raison, ajoute-t-il, les sculpteurs et les peintres donnent aux prophètes le rouleau (volumen), parce que ces prophètes n'ont aperçu la vérité qu'à moitié, qu'en énigme et en image, et comme dans un miroir ; mais quelques apôtres et les évangélistes, qui ont vu la vérité directement, qui l'ont connue tout entière et l'ont enseignée, portent le livre. Jésus-Christ, qui est venu compléter le passé, qui a résumé en lui l'Ancien et le Nouveau Testament, lui que les prophètes ont prédit et que les apôtres ont vu, lui la lumière et la vérité incarnées, devait se montrer porteur à la fois du livre et du rouleau ’.
ment est celle-ci, en prenant Jésus-Christ comme point de départ : en haut, l'ange est à droite et l'aigle à gauche; en bas, le lion est à droite et le bœuf à gauche. La nature des attribuls et le sens qu'on leur donne exigent cel ordre. En ligne ascendante, le bœuf, qui est le plus lourd et le plus grossier, est en bas; au second degré rugit le lion; l'aigle vole au troisième, et l’anges’élève touten haut.Cetordre est quelquefois interverti, mais c'est par ignorance. Les erreurs commises à cet égard n'ont pas plus de valeur que celles dontse rendent jourdellement coupables les restauraleurs modernes de nos églises.
* G. Durand, Rat. div. off. lib. TI, cap. r11. — Suger a fait exécuter à Saint-Denis un vitrail peint de divers sujets dont 11 donne la description et pour l'explication desquels il avait composé lui-même des vers. L'un de ces sujets, qui existe encore, représente le Christ enlevant un voile qui cachait la figure de la Synagogue personnifiée ; les vers suivanis, dont on ne voit plus que quelques letlres, indiquent cette action :
Quod Moyses velat, Christi doctrina revelat ; Denudant legem qui spoliant Moysen.
L'Ancien Testament, la loi de Moïse, est une doctrine voilée que Jésus-Christ est venu éclairer d'une vive lumière; avec le Christ, nous voyons la vérité en elle-même et face à face. Cette action de dévoiler Moïse et les prophètes a donné lieu à plusieurs compositions peintes; un manuscrit de la Bibliothèque royale en offre un exemple douze fois répété.
L'intention est évidente : l'artiste a fait un Christ laid dans le patient sur la croix, un Christ beau dans le triomphateur sur le trône. Or le premier est barbu, et le second est imberbe; donc la laideur et la beauté discutées par les Pères de l'Église ont été exprimées dans l'art chrétien, l'une par la présence, et l'autre par l'absence de la barbe. Ce fait est capital; 11 explique ces Jésus barbus et imberbes qu'on voit simultanément dans les monuments analogues, de style et d'époque, aux fresques et aux sarcophages des catacombes de Rome et des Aliscamps d'Arles. Toutes les fois donc que l'on trouve un de ces Jésus ‘ adolescents, imberbes, souriants, posant les pieds sur la personnification de la terre ou du ciel, debout sur la montagne du paradis ou sur les eaux du Jourdain, faisant des miracles ou comparaissant devant Pilate, on peut dire que l'artiste, partisan de la beauté dans la question qui nous occupe, a fait beau Jésus, même considéré comme homme et accomplissant sa mission évangélique. Toutes les fois, au contraire, et le cas est assez fréquent, quon rencontre un Christ barbu, même quand il remplit des fonctions divines plutôt qu humaines, et quand, debout sur le mont aux quatre fleuves symboliques, 1l donne ses dernières instructions à ses apôtres, on peut dire que l'artiste était partisan de la laïideur, et qu'il a fait un Christ laïd, c'està-dire un Christ humain.
Du reste, le manuscrit de la Bibliothèque royale n'est pas le seul monument qui appuie la solution qu'on vient de donner. Il existe à Saint-Guillem-du-Désert, en bas Languedoc, un autel dont le devant, formé d'une mosaïque blanche et noire, représente d’un côté le crucifiement, et de l’autre le triomphe de Jésus. Sur la croix, le Christ estbarbu etâgé; mais, environné de l'auréole, qui est ovale comme dans l'exemple quon vient de donner, il est imberbe et jeune. Ce curieux monument date
probablement du xr siècle, et paraît avoir été J'autel même de Saint-Guillaume, dédié par un légat de Grégoire VII”. Cette discussion élevée sur la beauté et la laideur du Fils de l'homme, ou, pour nous exprimer plutôt comme les artistes que comme les Pères, cette question relative au Christ envisagé dans sa nature divine et dans sa nature humaine n'eut d'importance et de retentissement réel que dans la première période de l'art chrétien , du v° siècle au xn°. Alors on prend parti pour la laideur ou la beauté, sans que l'Église adopte une décision à cet égard, et l'on exécute des œuvres où tel système est préféré ici, et tel autre ailleurs. Cependant le parti de la beauté ou de la nature divine, plus fort dans le principe, finit par fléchir de plus en plus; vers le xn° siècle, au xtH1° surtout, c'est la laideur ou la nature humaine qui triomphe exclusivement. Un manuscrit déjà cité”, qui date de la fin du xiv° siècle, montre le prêtre Éléazar brûlant une vache rouge hors du camp des Hébreux, pour détourner la colère de Dieu. En regard, une miniature représente Jésus attaché à la croix, Jésus entièrement nu et dont la chair est rouge ou laide, dit la glose, parce qu'il s'est chargé de nos péchés. Ici le Christ est non-seulement barbu, mais dans une complète nudité et de couleur rouge ; il est homme, il est pauvre, il est laid°. On à donc ici une preuve nouvelle de la réalité et de la tristesse qui
* Découverte et restitution de l'autel de Saint-Guillaume , par M. R. Thomassy, dans le XIV° vol. des Mémoires de la société royale des antiquaires de France.
? Biblia sacra, n° 6829. |
* Chez nous, la couleur rouge de la peau, de la barbe et des chéveux est considérée comme un signe de laideur. Depuis trois cents ans à peu près , on représente le Christ à barbe et cheveux roussâtres, parce qu'on croit se rapprocher davantage du type juif. Le peuple est persuadé, contrairement à la tradition ancienne et au texte de saint Jean Damascène, que Jésus était roux, et, dans un dicton fort répandu en Champagne et en Picardie, les gens du peuple déclarent que Dieu a fait plus beau que lui, parce qu'il était roux, tandis qu'il a créé des hommes bruns et des hommes blonds.
ICONOGRAPHIE CHRÉTIENNE. 283 semparent du monde et qui passent de la société dans l'art. Alors Jésus, même exerçant les fonctions divines , est presque constamment barbu. Il porte la barbe quand il remonte au ciel après sa résurrection, quand il s'assied à la droite de son Père dans le paradis, quand il bénit la terre du haut du ciel, quand il descend sur les nuages pour juger les hommes à la fin du monde. À plus forte raison est-il barbu lorsqu'il est baptisé par saint Jean, lorsqu'il est enlevé au désert par Satan, lorsqu'il prêche, lorsqu'il entre dans Jérusalem, lorsqu'il meurt sur la croix. Le voici emporté par Satan sur le sommet d'une montagne d'où le génie du mal lui montre tous les royaumes et toutes les richesses du monde. Satan dit à Jésus qu'il lui donnera tout ce qu'il a sous les yeux s'il veut l'adorer, et Jésus lui répond : « C’est toi qui dois adorer ton Dieu. » Jésus est barbu et porte le nimbe croisé, comme tous ceux que nous avons vus’.