JÉSUS-CHRIST EN AGNEAU
Jusqu'à présent il n'a été question que de Jésus représenté sous la figure d’un homme jeune ou âgé ; mais il est une forme symbolique qui lui a été prêtée dès l'origine du christianisme, qui a traversé tout le moyen âge et qui persiste encore de nos jours : c'est celle de l'agneau. Souvent les quatre évangélistes, et nous en avons vu des exemples, sont figurés : saint Matthieu par un ange, saint Jean par un aigle, saint Marc par un lion, saint Luc par un bœuf; leur maître est figuré tout aussi souvent par un agneau. En effet, saint J ean-Baptiste, en voyant paraître Jésus, s'est écrié : « Voici l'agneau de Dieu ”. » Le Christ, en mourant sur la croix, est l'agneau symbolique dont parlent les prophètes, l'agneau qui marche à la mort et se laisse égorger sans se plaindre ?. Le Christ, en répandant le sang qui nous a rachetés, c'est l'agneau égorgé par les enfants d'Israël, et avec le sang duquel on marque du tau céleste les maisons qui seront préservées de la colère de Dieu‘. L’agneau pascal mangé par les Hébreux, la veille de leur sortie d'É-
change de métaphore, et l'on a le vaisseau et non plus le char de l'Église ; mais le motif est exactement le même, et la composition du personnel ou des passagers est semblable à celle de Brou. Un vitrail de Saint-Étienne-du-Mont, à Paris, offre un de ces triomphes maritimes du Christ ; mais il est bien moins complet que le triomphe terrestre de Brou. On peut comparer cette procession de Brou à celle des Panathénées qui couvre une des frises du Parthénon. La conception de Brou, l'ordonnance des personnages, l'ensemble enfin de la composition nous semble supérieur à la procession antique de Phidias. Quant à l'exécution, le vitrail de Brou est d’une rare beauté.
Saint Jean, ch. 1, v. 28.
* Voyez cà et là, dans les prophéties, cette assimilation de Jésus en croix et de l'agneau sous le couteau du boucher. Les offices de la semaine sainte sont remplis de ces comparaisons. «Sicut ovis ad occisionem ducetur et quasi agnus coram tondente se obmu- «tescel et non aperiet os suum. » (Cf. Isaïe , cap. zirr, v. 7 ; S. Matthieu, cap. xxvr, v. 63, et les Actes des apôtres, chap. vrr, v. 32.)
* Comparez la Prophétie d'Éréchiel, cap. 1x, v. Let 6, et l'Exode, cap. xx, v: 7 et 15.
gypte, est la figure de cet autre agneau divin que les chrétiens doivent manger à Pâques pour s'affranchir de la captivité où le vice les enchaîne ”. Dans Apocalypse, saint Jean vit le
Christ sous la forme d'un agneau blessé à la gorge, et qui ouvrit le livre des sept sceaux *.
Le Christ, enfin, c'est l'agneau qui s'est offert comme vic-
time pour laver dans son sang les taches de notre nature et pour effacer nos actions charnelles :
Carnales actvs tvlit agnvs hic hostia factvs,
comme dit l'inscription gravée autour du cercle où l’on voit l'agneau de Dieu que nous offre la planche suivante:
* Exode, cap. xu, v. 7 et 13. — M. l'abbé Cahier a fait de savantes remarques sur l'immolation de l'agneau prophétique. Les artistes chrétiens ont figuré très-souvent ce sujet, qui est peint sur verre, particulièrement dans les cathédrales de Bourges et de Chartres. Voyez les Vitraux peints de Saint-Étienne de Bourges, par MM. Arthur Martin et Charles Cahier, prêtres, ch. 1, pl. 1. Dans le même ouvrage, planche vit, on voit le vitrail de Bourges où est figurée la mission que Jésus-Christ donne à ses apôtres de prècher, de convertir et de baptiser les nations. Tout en haut, dans le dernier tableau et en face de la personnification de l'Église ou de la Religion qui allaite deux fidèles à ses deux mamelles et les couronne avec les deux mains, est peint l'agneau, de couleur bleuâtre sur fond d'azur et entouré d'un nuage ou d’une auréole nébuleuse d’un jaune d'or. L’agneau porte un nimbe à fond de gueules et croisé d’or. Du pied droit de devant, il tient une croix d’un rouge de feu, à laquelle flotte un étendard. La pointe de l’étendard est coupée en lanières qui figurent commeles grosses plumes d’une aïle. Le champ de l'étendard est marqué d’une croix noire cantonnée de l'A, de lQ@, d'un X et d’une autre petite croix. Ce dernier canton résume les trois premiers qui nomment le Christ et son attribut d’éternité, de principe et de fin de toutes choses. L'agneau porte vivement les regards vers l'étendard qu'il tient avec fierté. Ces deux médaillons de l'Agneau qui nous a rachetés et de la Religion qui nous nourrit, couronnent d’une façon sublime ce remarquable vitrail.
see Et Uvidi nur agnum stantem tanquam occisum, habentem cornua septem, et «oculos septem.....» (Apocal. cap. v.) — D'après ce texte, on comprend que les cornes, même très-puissantes, comme nous en verrons deux exemples plus bas, pages 332 et 340, planches 85 et 88, puissent armer la tête d'un agneau; car elles sont allégoriques et non pas naturelles. Cependant il en faudrait sept, comme à la planche 88 ; lorsqu'il n y en a que deux, l'explication est plus difficile à donner.
82. — AGNEAU DE DIEU, SYMBOLE DE-JÉSUS CRUCIFIÉ. Cuivre gravé, x1° siècle.
Le monument d'où est tiré ce dessin est du xr° siécle; c'est une plaque de cuivre ciselée et découpée à jour. Cette plaque était probablement appliquée sur la couverture d'un livre d'évangiles. De forme carrée, elle montre l'agneau dans le centre, et sur les côtés la personnification des quatre fleuves du paradis : le Tigre, l'Euphrate, le Phison et le Géhon …. Les vers suivants, gravés sur les côtés de la plaque, expliquent le sens allégorique attaché à la présence des quatre fleuves :
Fons paradisiacus per flumina quatuor exit; Hec (sic) quadriga levis te Xpe per omnia vexit.
L'agneau de Dieu, ainsi entouré des fleuves mystiques , ou dominant la montagne d'où sortent les quatre sources, est bien antérieur au x1° siècle : la planche 23, page 68, nous en
* Ce monument fait partie de la coïlection de M. du Sommerard. Les fleuves sont nommés Gyon, Phison, Tygris, Eufrates, et sont représentés à la manière antique : ce sont des hommes presque nus, coiffés du bonnet phrygien, et tenant une urne d'où s’'échappent des flots. C’est à peu près ainsi qu'ils sont sculptés au portail occidental de la cathédrale de Reims. |
ICONOGRAPHIE CHRÉTIENNE. 327 a donné un exemple tiré des catacombes et qui date du v° ou vi siècle de notre ère *. De nos jours, sur les chasubles ou les devants d’autel, on voit fréquemment l'agneau couché comme mort sur le livre aux sept sceaux, ou debout et tenant avec l'un de ses pieds, tantôt de derrière et tantôt de devant, l’étendard de la résurrection. Cette seconde manière de le figurer est plus populaire et plus fréquente que la première; elle entre même comme armoiries dans le blason de plusieurs villes et de plusieurs familles nobles : la ville de Rouen porte de gueules, à un agneau pascal d'argent, et la famille Pascal possède l'agneau également d'argent, mais sur champ d'azur*.
Saint Jean-Baptiste est très-souvent représenté tenant l'agneau de Dieu; c'est même lattribut par lequel on le distingue plus particulièrement. Ainsi la planche suivante donne le dessin d'une statue colossale qui orne les parois du portail septentrional de la cathédrale de Chartres. Saint Jean, pieds nus, comme sil était un apôtre du Nouveau Testament, nimbé comme un saint, vêtu d'une robe en poil de chameau”, montre de la main droite l'agneau quil tient avec la main gauche.
! Dans les monuments de la primitive Église, on voit fréquemment l'agneau debout sur la montagne d’où s’écoulent les quatre fleuves du paradis terrestre, ou bien entouré de la personnification de ces fleuves. L’agneau, c'est le Christ; les fleuves, ce sont les évangélistes : « Quatuor flumina, quatuor evangelistæ, » comme disent les docteurs chrétiens. On a.été plus loin dans l'assimilation, et G. Durand (Rat. div. off. lib. VIT) dit. que le Géhon est saint Matthieu ; le Phison, saint Jean; le Tigre, saint Marc: l'Euphrate, saint Luc. Durand et le pape Innocent II trouvent de curieuses ressemblances entre les qualités de chaque évangéliste comparé à son fleuve correspondant. « Per Physon Johannes, «per Gion Matiheus, per Tigrim Marcus, per Eufratem Lucas designati sunt. Sic enim «clare probat Innocentius III de evangelistis in sermone. »
* L’Art héraldique, par Baron ; m-12, Paris, 1695.
* «Ipse autem Johannes habebatvestimentum de pilis camelorum, et zonam pelliceam «circa lumbos ejus... » (Saint Matthieu, ch. rx, v. 4.) — À la ceinture de cuir et à la robe en poil de chameau les Grecs ajoutent constamment, dans leurs représentations de saint Jean- Baptiste, les cheveux incultes ou hérissés. Nous en avons vu un exemple planche 24, p.72.
83. — SAINT JEAN-BAPTISTE TENANT L'AGNEAU DE DIEU. Statue du xn° siècle, à la cathédrale de Chartres.
L'agneau est inscrit dans une auréole. Il ne porte pas le nimbe crucifère, parce que la sculpture ne se prêtait pas à le décorer de cet insigne; mais il devrait l'avoir. Il en est orné sur la planche 82 qui précède, et sur une grande statue de saint Jean-Baptiste qui se dresse contre les paroïs du portail occidental de la cathédrale de Reims.
Au x1v° siècle, cet agneau, qui était volontiers symbolique jusqu'alors, tombe dans la réalité, dans le naturel. Le saint Jean qui suit, et qui est de cette époque, tient l'agneau, non plus dans un disque, dans une divine auréole, mais absolu-
ment comme un berger tiendrait une petite brebis qui serait fatiguée ou qu'il chérirait.