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AGNEAU DE DIEU EN BÉLIER

Sculpture française, dans la cathédrale de Troyes, fin du xni° siècle.

C'est bien un bélier. D'un autre côté c'est vraiment l'agneau de Dieu, puisqu'il porte la croix de résurrection comme l'agneau pascal, et le nimbe crucifère comme les personnes de la Trinité. Jusqu'à présent on ne connaît pas d'autre exemple d’une pareille particularité; mais cet exemple est en Champagne, où, comme à Reims et à Troyes, l’art est tout exceptionnel, on pourrait même dire schismatique, relativement à l’art chrétien des autres provinces de France. Ce dessin est de la dernière exactitude, il a été exécuté après un examen minutieux des formes les plus imperceptibles”. Les cornes sont le caractère de la force matérielle; elles signifient peut-être que ce bélier divin est le symbole de la puissance divine du Fils. Dans ce cas, ces cornes seraient à l'agneau ce que le double nimbe triangulaire? est au Père éternel, ou le nimbe croisé et

* M. Fichot, dessinateur de Troyes, a fait ce dessin après avoir constaté avec moi, au moyen d'une excellente lunette, que les cornes étaient réelles et aussi prononcées en forme et dimension que le dessin l'indique. Cette sculpture orne une clef de voüte placée à douze mètres du sol, dans une chapelle du latéral méridional de la cathédrale de Troyes. C'est un fait curieux que l'agneau se soit changé en bélier dans la Champagne, province qui nourrit de nombreux troupeaux de moutons.

? Planche 21, p. 61.

ICONOGRAPHIE CHRÉTIENNE. 333 recroisé à l'agneau donné dans le chapitre du nimbe (pl. 13, p- A6); elles annonceraient la puissance absolue.

L'art ne s'est pas contenté, dans les premiers siècles du christianisme, de représenter Jésus-Christsous la forme d'un agneau ; il figura ainsi, ou sous celle dela brebis, d'autres personnages de l'Ancien et du Nouveau Testament : Abraham, Moïse, saint Jean- Baptiste, les apôtres. Pour les apôtres, on les voit fréquemment sous cette forme sur les anciens sarcophages, sur les fresques des catacombes, surlesanciennesmosaïques des basiliques romaines. Un dessin donné ici représente Jésus, sous forme humaine, debout sur la montagne du paradis, et donnant ses dernières instructions à ses apôtres. La personne divine est accompagnée de son symbole, l'agneau qui porte une croix sur la tête ”.

86.— LE CHRIST ET LES APÔTRES SOUS FORME D'AGNEAUX OU DE BREBIS. Sculpture Iatine, premiers siècles de l'Eglise.

d'après un sarcophage en marbre blanc

! Le Christ aux sept agneaux est dessin

Au bas de la montagne, et tournés vers Jésus, se voient six agneaux, qui figurent les apôtres; la place manquait pour les sculpter tous les douze. Aucun de ces agneaux, pas même celui de Dieu, n'a de nimbe, parce qu'à cette époque cet insigne nétait pas encore adopté par le christianisme. La personne même du Christ n'a pas de nimbe. Ici, nous n'avons que sept agneaux; mais plusieurs mosaïques latines, à Rome et à Ravenne surtout, offrent bien les douze agneaux sortant six de Jérusalem, six de Bethléem, et se rendant vers Jésus, qui a la figure de l'agneau divin et qui est debout près du Jourdain; c'est vers ce fleuve que semble venir converger tout le christianisme !, Dans le Rational des divins offices, Guillaume Durand dit : « Quelquelois on peint les apôtres sous la forme de douze brebis, parce qu'ils ont été tués à cause du Seigneur, ainsi que des brebis. Maïs en outre on peint quelquefois les douze tribus d'Israël sous la forme de douze brebis. Quelquefois on en voit plus ou moins autour du trône de la majesté divine; mais, dans ce cas, ils figurent autre chose, suivant ce

provenant du cimetière du Vatican. Tout le sarcophage est gravé dans Bosio ( Roma sotierr. p. 63 de l'édit. ital. Rome , 1632). À droite et à gauche du Christ s'élèvent deux palmiers; sur celui de droite est un oïseau, une colombe, peut-être le Saint-Esprit. Dans ce cas, ce serait, avec la petite colombe sculptée sur la frise du tombeau de Junius Bassus, la plus ancienne représentation de l'Esprit divin.

! Voyez Ciampini, Veter. monim. passim. Dans la Rom. sotterr. p. h11, les douze Apôtres et Jésus au milieu d'eux, en pasteur, sont debout sur un sarcophage trouvé près de Saint-Laurent-hors-les- Murs , à Rome. Chaque figure est accompagnée de son agneau , et Jésus caresse le plus gros d’entre eux, celui qui figure l'agneau de Dieu. En outre, aux deux extrémités du sarcophage, deux pasteurs (ils figurent encore le Christ) sont accompagnés de cinq agneaux. Celui de droite en a trois, et il en caresse un avec tendresse; celui de gauche en a deux, qu'il bénit à la manière latine. 1 y a donc dix-huit agneaux dans cette jolie scène. Lisez dans l'Évangile tous les textes où Jésus se compare au bon Pasteur, et assimile les hommes à des brebis; où, avant de mourir, il se compare au berger qui sera frappé et dont les brebis se disperseront; où 1l confie à Pierre, pour les mener dans de bons pâturages, ses brebis si chères. (S. Jean, ch. x; S. Luc, ch xv; S. Matthieu, ch. xxvi.)

ICONOGRAPHIE CHRÉTIENNE. 335 texte de saint Matthieu : « Lorsque le Fils de l'homme viendra «dans sa majesté, alors il sera assis sur le siége de sa gloire, «plaçant les brebis à sa droite, et les boucs à sa gauche.» Ainsi les apôtres, les tribus israélites et les fidèles étaient symbolisés par l'agneau et la brebis !.

On a été plus loin encore, avons-nous dit; on a figuré des personnages de l'Ancien Testament, et même de simples Hébreux, sous la forme de l'agneau. Des scènes entières de la Bible ont été représentées par des acteurs religieux transformés en agneaux. Il semble voir les apologues anciens et les fables de La Fontaine mis en action par les animaux allégoriques qui prêchent la sagesse. Ainsi le tombeau de Junius Bassus, en marbre blanc, qui date du 1v° siècle de notre ère, et qu'on voit dans le musée chrétien du Vatican, représente quelques sujets de l'Ancien et du Nouveau Testament : la chute d'Adam et d'Éve, le sacrifice d'Abraham, Job raillé par sa femme, Daniel-entre deux lions, Jésus entrant dans

* «Pinguntur etiam quandoque (Apostoli) sub forma duodecim ovium, qui tanquam «bidentes occisi sunt propter Dominum; sed et duodecim tribus Israël quandoque sub «forma duodecim ovium pinguntur. Quandoque tamen plures, vel pauciores oves circa «sedem majestatis pinguntur, sed .tunc aliud figurant, juxta illud Matth. : Cum venecrit Filius hominis in majestate sua, tunc sedebit super sedem majestatis suæ, statuens «oves a dextris , et hædos a sinistris. » (Guiïll. Durand, Rationale divin. offic. lib. I, cap. ur, edit. de Venise, 1572.) — Durand, par ce texte, semble laisser croire que de son temps on peignait sous la forme de la brebis lés apôtres, les tribus d'Israël et les justes ressuscités; mais il nous reste de l'époque où vivait et écrivait Durand (le xrn° siècle) une foule de monuments tout peints et tout sculptés. Or, dans ces monuments, qui sont entre autres les cathédrales de Reims, d'Amiens, de Paris, de Chartres, de Sens, il n'y a pas une seule brebis qui figure, soit un apôtre, soit une tribu, soit un juste près du trône de Dieu. Bien antérieurement à cette époque, depuis le 1v° siècle jusqu'au 1x° environ, mais cela en Italie à peu près exclusivement, on donnait la forme de l'agneau ou de la brebis aux personnages dont parle Durand, et les agneaux que nous avons signalés sortant de Bethléem et de Jérusalem pour venir boire au Jourdain, près duquel est le Fils de Dieu, pourraient bien être les tribus d'Israël plutôt que les apôtres encore. Dans une lettre {c’est la douzième du recueil) à Sulpice-Sévère, évêque de Tours, saint

Jérusalem, ou comparaissant devant Pilate, ou triomphant et donnant ses instructions à saint Pierre et à saint Paul. Tous les personnages de ces différentes scènes sont debout dans des cadres en plate-bande ou dans des niches circulaires et triangulaires. Mais ni les antiquaires ni les graveurs n'ont fait attention à la frise, aux pendentifs qui relient entre elles les arcades de l'étage inférieur; du moins, ils n'en ont pas compris le système d'ornementation. En allant de gauche à droite, comme quand on lit, on voit d'abord trois agneaux dans les

Paulin, évêque de Nole, dit qu'il avait fait exécuter une mosaïque dans l’abside de la basilique de Fondi. Cette mosaïque représentait la Trinité. La croix y symbolisait le Christ, et cette croix était portée sur un rocher, une élévation :

Et quia celsa (crux) quasi judex de rupe superstat, Bis geminæ pecudis discors agnis penus hædi Circumstant solium ; lævos avertitur hædos

Pastor, et emeritos dextra complectitur agnos.

C'est bien la le troupeau d’agneaux et de boucs mentionné par Durand. I faut donc en conclure que notre évêque de Mende parlait de l’art italien et non de l’art français, et de plus qu'il en parlait d’après des lilurgistes antérieurs à lui, et non d’après les monuments figurés de son époque. Du reste, bien d’autres faits légitiment cette conclusion ; on ne doit pas accepler sans critique et comme des usages constants et contemporains de Durand tous ceux que ce liturgiste nous détaille avec complaisance. Durand est un compilateur qui fait son ouvrage avec des livres anciens et très-souvent étrangers à nolre pays: Ainsi, dans ce même chapitre 111 du livre Î de son Rational, ïl dit qu'on représente honorés d’un nimbe carré tout prélat et tout homme vertueux, lorsqu'on les peint de leur vivant. Mais, nous l'avons déjà vu dans l'Histoire du nimbe, cet usage est spécial à l'Italie et n’a jamais été adopté en France. Du reste, voici lé texte de Durand; il complétera ceux que nous avons déjà donnés sur le nimbe : « Cum vero aliquis prælatus aut sanclus vivens pingitur, «non in formam sculi rotundi, sed quadrati, corona ipsa depingitur, ut quatuor cardinali- «bus virtutibus vigere monsiretur,prout in legenda beati Gregor habetur. » — Si l'étude des monuments figurés ne venait pas limiter cette pratique à l'Italie, on croirait, d’après Durand, qu’on a peint en France des nimbes carrés. I faut done contrôler les textes par des œuvres de l’art, et faire de l'archéologie plutôt avec les monuments sous les yeux qu'avec des livres dans les mains. On remarquera le nom de couronne et de bouclier que Durand donne au nimbe; cet attribut est en effet une couronne religieuse, et, d’après les idées mystiques du moyen âge, c'est un bouclier de tête, une espèce de casque qui protége les saints, comme s'exprime l'Hortus deliciarum de l'abbesse Herrade.

ICONOGRAPHIE CHRÉTIENNE. 337 flammes ; puis un agneau tenant une baguette au pied droit de devant et frappant un rocher d’où s'échappe une’ source, tandis que deux autres agneaux, dont l'un s'apprête à boire et dont l'autre est couché, regardent se passer l'action; puis un agneau levant son pied droit de devant, comme pour recevoir un livre tendu par une main qui sort des nuages; puis un petit agneau plongé dans l’eau et sur la tête duquel un agneau plus gros étend son pied gauche de devant; puis un agneau frappant avec une baguette trois paniers pleins de pain; enfin un agneau touche avec une baguette un mort debout dans son tombeau. Ces scènes, qui ont des agneaux pour acteurs, sont la copie de scènes semblables exécutées par des hommes, et qu'on a sculptées constamment sur les autres vieux sarcophages. C’est l'histoire de l'Ancien et du Nouveau Testament, choisie dans les principaux épisodes et figurée par des êtres allégoriques. Gette ornementation multiplie et continue les sujets représentés par les figures humaines placées dans les arcades.

D —— AGNEAUX REPRÉSENTANT DES SCÈNES DE L'ANCIEN ET DU NOUVEAU TESTAMENT. Sculpture latine du 1v° siècle.

Les trois agneaux dans le feu sont les trois enfants que Na-

338 "#4 4INS TRUCTIONS.

buchodonosor a fait jeter dans la fournaise”. Au n° 1, Moïse en agneau.frappe l’eau du rocher. Au n° 2, Moïse, sous la même forme, reçoit les tables de la loi. Jésus-Christ en petit agneau est plongé dans le Jourdain, et, tandis que le Saint-Esprit, qu'on voit. sous la forme d'une colombe, souflle la grâce sur cette petite tête de l'agneau divin , saint Jean-Baptiste, en gros agneau, verse sur la même tête l'eau du baptême : cest le n° 3. Jésus en agneau multiplie les pains, au n° 4, avec la même baguette dont il se sert, au n° 5, pour ressusciter Lazare.

La faveur pour l'agneau était telle alors, qu'on avait presque abandonné la figure humaine du Christ pour y substituer celle de son emblème. L'Église s'inquiéta de cette tendance à lidéalisme; elle craignit que l'allégorie ne finît par engloutir la réalité et l'histoire. En 692, sous l'empereur Justinien JE, un concile appelé Quini-Sexte décréta formellement qu'à l'avenir la figure historique de Jésus-Christ, la physionomie humaine du fils de Dieu, serait substituée, dans les peintures, à l'image de l'agneau. Voici le texte, quin'est pas sans importance : « Dans certaines peintures et images vénérables, on représente le Précurseur montrant du doigt l'agneau. Nous avons adopté cette représentation comme une image de la grâce; pour nous, c'était l'ombre de cet agneau, le Christ, notre Dieu, que la loi nous montrait. Donc, accueillant d'abord ces figures et ces ombres comme des signes et des emblèmes, nous leur préférons aujourd hui la grâce et la vérité, c'est-à-dire la plénitude de la loi. En conséquence, pour exposer à tous les regards ce qui est parfait, même dans les peintures, nous décidons qu à l'avenir il faudra représenter dans les images le Christ, notre Dieu, sous la forme humaine, à la place du vieil agneau. Il

* Ce sujet, mal gravé dans Bosio ( Rom. sotterr. p. 45 }, n’a pas été reproduit ici; les cinq autres sufhisent pour la démonstration. |

ICONOGRAPHIE CHRÉTIENNE. 339 faut que nous contemplions toute la sublimité du Verbe à travers son humilité. 11 faut que le peintre nous mène comme par la main au souvenir de Jésus vivant en chair, souffrant, mourant pour notre salut, et acquérant ainsi la rédemption du monde !.»

Malgré cette défense positive, on n'a cessé, tant les artistes sont indépendants ou tant est puissante une idée ancienne, de représenter Jésus sous la figuré d'un agneau. Il est' vrai que, depuis cette époque, on n'a pas abusé de l'agneau pour en travestir, comme avait fait le sculpteur du tombeau de Bassus, tous les personnages de l'Ancien et du Nouveau Testament, mais l'agneau divin fut peint et sculpté aussi souvent qu'auparavant. À Bourg, au xvi° siècle, l'agneau de Dieu boit à une coquille l'eau que lui présente saint Jean; de nos Jours, sur la porte des tabernacles de nos églises, sur le dos des chasubles que portent nos prêtres, est figuré l'agneau couché endormi ou égorgé sur le livre des sept sceaux. En effet, Jésus est représenté en agneau, surtout quand saint Jean- Baptiste le montre du doigt et quand il brise les sceaux du

* «In nonnullis venerabilium imaginum picturis, agnus qui digito Præcursoris mons- «tratus, depingitur, qui ad gratiæ figuram assumptus est, verum nobis agnum, per «legem Christum Deum nostrum, præmonstrans. Antiquas ergo figuras et umbras, ut « verilalis signa et characteres Ecclesiæ traditas, amplexantes, graliam el verilatem præ- «ponimus, eam ut legis implementum suscipientes. Ut ergo quod perfectum est, vel «colorum expressionibus 6mnium oculis subjiciatur, ejus qui tollit peccata mundi, « Christi Dei nostri humana forma charactérem etiam in imaginibus deinceps pro veteri “agno erigi ac dépingi jubemus, ut per ipsum Dei Verbi humiliationis celsitudinem «mente comprehendentes, ad memoriam quoque ejus in carne conversationis, ejusque «passionis et salutaris mortis deducamür, éjusque quæ ex eo facta est mundo redemp- « tionis. » (Voyez le P. Labbe, Conciliorum Collectio maxima, tom. VI, col. 1177. «Conci- «lium Quini-Sextum. ») Saint Jean Damascène (Oratio III de Imaginibus), rappelle textuellementie canon 82 de ce concilé Quini-Sexte, ou in Trullo, qui interdit de représenter l'agneau. Le concile voulut substituer entièrement l'histoire au symbolisme ; mais la figure symbolique persista toujours, particulièrement chez nous, à côté de la figure historique.

livre apocalyptique. Dans le premier cas, l'agneau est naturel; dans le second, il est symbolique, idéal et monstrueux, relativement à la réalité. Ainsi, il a sept cornes sur la tête et sept yeux sur le front ou sur le cou. Ce nombre est mystique comme celui des têtes et des cornes des bêtes infernales de l'Apocalypse. Il désigne, dit saint Jean, les sept esprits de Dieu envoyés sur toute la terre. Les sept dons du Saint-Esprit, qui remplissaient l'agneau, s'appellent : la vertu, la divinité, la sagesse, le courage, l'honneur, la gloire, la bénédiction !

88. — AGNEAU DE DIEU À SEPT YEUX ET SEPT CORNES ‘. Miniature française du x1n° siècle.

Aïnsi chaque œil désigne la faculté, chaque corne est l'emblème de la puissance qui éclaire et fortifie l'agneau divin.

* «Et vidi... AGNuM stantem tanquam occisum, habentem cornua septem et oculos «seplem, qui sunt septem spiritus Dei, missi in omnem terram..... Et audivi yocem an- «gelorum..…... dicentium voce magna : Dignus est AGNuS, qui occisus est, accipere virtu- «tem, et divinitatem, et sapientiam, et fortitudinem , et honorem, et gloriam, et bene- « dictionem. » (Apocalyp. cap. v, v. 6, 11 et 12.) — Rhaban Maur (de Laudibus sanctæ Crucis, figuraxv) a dessiné un agneau armé de sept cornes. Sur les cornes on lit :« Septem «spiritus, » et sur le corps de l'agneau : « Ecce agnus Dei, ecce qui tollit peccata mundi. » Cet agneau porte un nimbe crucifère, car il est le symbole de Dieu; mais il n’a ni les PP! yeux, ni la plaie de notre platehe 88.

* Cet agneau à sept yeux et à sept cornes est tiré d’une Apocalypse manuscrite qui

Les antiquaires doivent faire une grande attention à la place qu'occupent ces yeux et ces cornes, non moins qu à leur nombre. La place est ordinairement la tête ; mais souvent le cou se hérisse de ses cornes comme d’une crinière, et se perce des sept Yeux comme de taches ocellées. Quant au nombre, 1l devrait être invariable; mais, par erreur, indifférence, défaut de place ou inattention, on voit quelquefois six !, cinq et même quatre cornes seulement. D'autres fois, et c'est extrêmement fréquent , l'agneau apocalyptique est rabaissé à l'état d'agneau naturel, et, en conséquence, n'a que des cornes en germe et invisibles ; alors il n'a plus que deux yeux. On sent toujours la volonté et l'indépendance de l'homme; l'artiste traduit à sa fantaisie les textes sacrés et ramène le mystique au réel, lorsque son caractère spécial l'y pousse. Sur un manuscrit carlovingien, écrit et peint sous Charlemagne, on lisait ces vers composés par Alcuin:

Omnia quæ præsens tellus producit alendo

Et maris hæc facies limbo circumvenit amplo,

Agne, Deum solio semper venerantur in alto.

Sanguine qui fuso tersisti crimina secli In cruce, tu Karoli detergas vulnera regis.

Ces vers étaient écrits au-dessous d'une miniature qui représentait l'agneau, les vingt-quatre vieillards de l’Apocalypse, la terre et la mer. Sous une autre miniature, où

est à la bibliothèque de l’Arsenal (théol. lat.) et qui date du xrrr° siècle. L'ouvrage est de médiocre exécution, cet agneau apocalyptique surtout ; mais je n'avais pas sous la main d'autre exemple aussi complet. Dans la cathédrale d'Auxerre, sur un vitrail, on voit un de ces agneaux exécuté avec beaucoup plus de soin. Un vitrail de Saint-Étienne-du- Mont, qui porte la date de 1614 et qui est dans la nef, côté du nord, donne un curieux exemple de cet agneau mystérieux et de toute la scène apocalyplique où il figure.

* À Auxerre, sur un vitrail de la cathédrale, je crois bien n'avoir aperçu que six cornes sur la tête d’un agneau apocalyptique, qui se dresse et qui pose les pieds sur le livre des sept sceaux. Ce vitrail, qui est du xiu° siècle, est placé dans le collatéral méridional du

l'agneau seul était peint, on lisait ces deux autres vers composés également par Alcuin :

Hunc Moyses agnum monstravi lege futurum

Cunctis pro populis perferri vulnera mortis.

Le poëte ne décrit pas l'agneau qui se rapportaità la première ou à la seconde inscription ; maïs il est probable que même l'agneau du premier sujet, l'agneaw apocalyptique, était naturel et n'avait que deux cornes et deux-yeux, comme l'agneau existant encore dans la bible de Charles le Chauve. Le Charles, nommé dans le dernier vers de la première: inscription, est Charlemagne”.

Ainsi donc, malgré le concile Quini-Sexte, on continua à figurer Jésus par l'agneau. Que ce fait se constate dans TOccident, dans l'Église latine, qui a toujours été en froidiavec l'Eglise grecque, même à l'époque du concile Quini-Sexte , il ne faudrait pas trop s'en étonner : une prescription partie de Constantinople pouvait être regardée comme non avenue à Rome. Mais en Grèce même, on semble avoir ignoré ou méprisé , si on le connaissait, le canon du concile; on y rencontre , peinte à fresque et en mosaïque , la figure de l’agneau représentant le Christ. Sous cette figure, j'ai lu dans les églises d'Athènes, aux Météores et au mont Athos : o auvos Trou Seoù |. Du reste, en Orient comme en Occident, on n’a cessé de chanter à la messe : «Agneau de Dieu, qui enlèves les péchés du monde, aïe pitié de nous°.» On a toujours invoqué dans les prières et on a toujours figuré en sculpture et

chœur. À Saint-Étienne: du- Mont, l'agneau apocalyptique a sept cornes et sept ÿeux; mais il est sans nimbe et n’est pas blessé au côté.

! Baluze, Miscellunea, IV° vol. Carmina Alcuini’, in fronte’codicis.

* Au couvent de Philothéou, dans le mont Athos , est peint en grand'un agneau de Dieu , avec l'inscription à épvds ro Seoÿ.

* « Agnus Dei, qui tollis peccata mundi, miserere nobis. »

ICONOGRAPHIE CHRÉTIENNE. 343 en peinture l'agneau divin, sans s'inquiéter du concile Quini- Sexte, Enfin, au xm'siècle, même à cette époque où l'histoire cherchait à dominer l'allégorie , on indiqua un moyen de figurer la personne et tout à la fois le symbole du Christ. Avant le xrn° siècle, on préfère le symbole; après, on affectionne la réalité. Mais du temps de Guillaume Durand, on trouve à peu près un Juste milieu; alors l'agneau, bien qu'au second-plan, n'est pas trop sacrifié à la personne du Christ. Voici le texte de Durand qui complétera celui du concile. «Parce que Jean-Baptiste montra du doigt le Christ, et dit : «Voici l'agneau de Dieu», quelques-uns peignaient le Christ sous d'apparence d'un agneau. Mais cependant, parce que l'ombre s'est écoulée, et parce que le Christ est un homme réel, le pape Adrien” déclare que nous devons le peindre sous la forme humaine. Ce n'est pas l'agneau de Dieu, en effet, qui doit être peint sur la croix; mais, après avoir figuré l’homme, rien ne s'oppose à ce qu'on représente l'agneau, soit au. bas, soit au revers de la croix. ?. » — Il faut le dire, on a peu profité de la permission que l'évêque de Mende donne de figurer en même tempsde Christ et son symbole sur la croix; car les monuments de cette espèce sont assez rares, et l'on devrait

* Adrien [”, au vrn° siècle. Ce qui est curieux, c’est que le pontife de Rome s'adresse à Barasius , patriarche de Constantinople, en exprimant cette opinion.

* « Sciendum autem est quod Salvatoris imago tribus modis convenientius in ecclesia «depingitur, videlicet : aut residens in throno, aut pendens in crucis patibulo, aut ut «residens in matris gremio. Quia vero Johannes Baptista Christum digito demonstravit «dicens : « Ecce agnus Dei », ideo quidam depingebant Christum sub specie agni. Quia «vero tamen umbra transivit, et Christus verus est homo, dicit Adrianus papa ( de Con- «secratio. distinct. IIT, cap. vi), quod ipsum in forma humana depingere debemus. «Non enim agnus Dei in cruce principaliter depingi debet; sed, homine depicto, «non obest agnum in parte inferiori vel posteriori depingi, cum ipse sit verus agnus «qui tollit peccata mundi. His quidem et aliis diversis modis Salvatoris imago depin-

«gitur proper diversas significationes.» (Guill. Durand, Rationale divin. offici. Hib.T, cap. 11). — Guillaume Durand, nous l'avons déjà vu, prend tous ces exemples dans

signaler avec soin ceux qu'on découvrirait. Mais, si le Christ et l'agneau n'ont pas été souvent représentés ensemble, sur le même subjectile, on n'a jamais cessé de figurer à part l'agneau de saint Jean-Baptiste ou celui de saint Jean évangéliste.

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