COULEUR DE LA CROIX
La croix est historique et symbolique, ou réelle et idéale; d'un côté c'est un gibet, et de l'autre un attribut de gloire. La croix historique, le gibet que le Christ porte sur ses
* «Les premiers chrétiens, dit M. Cyprien Robert, Cours d'hiérogly. chrét. déjà cité, ne se signaient point, comme ceux d'aujourd'hui, avec toute la main et de manière à embrasser la moitié du corps, mais simplement avec le premier doigt de la main droite; et, comme font encore aujourd'hui les Grecs et les Russes, ils traçaient ce signe trois fois de suite, au nom des trois personnes divines. Chez les Hébreux et les païens, on bénissait déjà par trois doigts étendus :
. Digitis tria thura tribus sub limine ponit. (Ovide.)
C'est pourquoi la malédiction se répandait avec la main fermée. »
ICONOGRAPHIE CHRÉTIENNE. 121 épaules en allant au Calvaire et sur lequel il est crucifié, est un arbre; en conséquence elle est de couleur verte. Sur les vitraux de Saint-Étienne de Bourges, sur ceux des Notre- Dame de Chartres et de Reims, sur ceux de la Sainte-Chapelle de Paris, dans nos manuscrits à miniatures, la croix est un arbre ébranché, revêtu de son écorce verdâtre. Les sculptures elles-mêmes confirment ce fait; ordinairement, quand elles ont été peintes, la couleur en a disparu; mais l'arbre rond, couvert d'écorce, l'arbre ébranché y est très-visible encore, comme au portail occidental de Notre-Dame de Reims. Chez les Pères et dans la liturgie, on trouve fréquemment des invocations à la croix, arbre divin, arbre noble et dont nulle forêt ne pourrait produire le semblable, arbre éclatant et précieux, arbre couvert de feuilles, étincelant de fleurs et chargé de fruits ?.
La couleur verte persista même lorsque la croix fut équarrie et dépouillée de son écorce pour être transformée en gibet par la hache du charpentier. Ce n'est plus un arbre, mais un madrier, une poutre, et cependant elle est verte encore. IL y a mieux : sur cette poutre ainsi équarrie, on figure des rinceaux verts ou noirâtres, comme si la croix était un support, une treille épaisse où s'attache et se développe la vigne. Le raisin, qui donne sa liqueur pour nourrir les hommes, est perpétuellement l'image de Jésus-Christ, qui verse son sang pour sauver le monde. Des rinceaux dé vigne montent donc et se déroulent sur la croix à laquelle Jésus est attaché dans les vitraux de nos cathédrales. Un vitrail de Saint-Denis, exécuté sous les ordres de l'abbé Suger, celui qui porte deux vers que nous transcri-
! Vitraux de Saint-Étienne de Bourges, par MM. Martin et Cahier, pl. I, IL, etc. * Voir le Vexilla regis prodeunt et le Pange lingua du vendredi saint, qu'on attribue à Fortunat et à Claudius Mamert. Voir les Poëmes de Prudence, les OEuvres de Pierre
Damien, etc.
rons plus bas, est particulièrement remarquable para beauté des rinceaux verdoyants qui s'étalent sur la croix.
Probablement, et par suite de la même métaphore, la couleur verte teignit quelquefois la petite croix symbolique-dont le nimbe du Christ est orné. Sur:les:vitraux de Bourges, à la cène de Jésus, au lavement des pieds, àla prise dansde jardin des Oliviers, à la descente aux enfers, ‘etc. la croix du nimbe est verte. Cependant, comme: cette petite croix estpresque aussi souvent blanche, rouge et jaune, le vert n'est peut-être pas aHégorique.
L'arbre de la croix ayantété couvert du sang-de Jésus-Christ, cette verte écorce que nous venons de’signaler a été très-souvent peinte en rouge : « La croix rougit et se teint dans le sang du Seigneur, » écrit à Sulpice-Sévère saint Paulin de Nole, quimet ces parolesien inscription: près de deux croix rouges . Le sang qui coule du corps de Jésus, levinquitcoule du raisin dont Jésus est le modèle éternel, ont donc teint fréquemment la croix en rouge; nous ne pouvons en citer les exemples, tantils sont nombreux, surtout à partir du x1v° siècle jusqu'à nos Jours *.
Quant à la couleur de la croix idéale, elle est idéale ellemême: rouge comme! celle dela ‘croix réelle; par extension métaphorique; bleue, parce que la croix est céleste ; blanche, parce que le blanc est la plus lumineuse de toutes: les couleurs, et que la lumière est l'image visible de l'invisible divi-
* Voyez plus haut, p: 399, le distique de saintPaulin. Dans. le Vexilla regis, saint Fortunat s’écrie :
Arbor decora et fulgida, Ornata regis purpura, Electa digno stipite Tam sancta membra tangere:
* Lisez plusieurs textes recueillis par M. Cahier (Vitr. de S. Êt. de Bourges, P. 49 et
50), et où le sang et le vin, la vigne et le corps du Christ, le pressoir et le Calvaire sont curieusement mis en parallèle.
ICONOGRAPHIE CHRÉTIENNE. 1923 nité. Cest pour faire de la croix un foyer de lumière qu'on la représente chargée de diamants et de pierres flamboyantes ; cest pour l'inonder de feux qu'on l'entoure d'étoiles, comme à Ravenné; mais même alors la croix est plus brillante encore que les'constellations, et l'Église s'écrie : «O crux splen- «didior:astris !»