MEMBRE DE L'INSTITUT
Mon cHER CONFRÈRE,
M. de Souancé vient d'entreprendre, avec la collaboration de M. Blanchard et la mienne, une Iconographie des Perroquets non encore figurés par les auteurs, accompagnée d’un Synopsis général de tous les Perroquets connus. Vous avez bien voulu rédiger l'introduction de cet important ouvrage, qui formera la suite et le complément des Iconographies de Levaillant et de M. Bourjot-Saint-Hilaire. Votre précieux concours, dont nous vous remercions bien cordialement, est une nouvelle marque de votre bonne amitié pour nous et de votre vif intérêt pour l’Ornithologie.
Ce nouvel ouvrage m'a inspiré l’idée de composer un travail analogue pour les Pigeons. La belle Iconographie de madame Knip (mademoiselle Pauline de Courcelles), dont le texte a été rédigé d’abord par M. Temminck, et plus tard par M. Florent Prévost, se trouve aujourd’hui très incomplète, par suite des découvertes modernes ou récentes qui ont augmenté considérablement le nombre des Pigeons de nos musées.
Nous avons parlé plusieurs fois, ensemble, de l'importance et de l'opportunité de cette publication. Vous m'avez fortement encouragé dans son entreprise. Permettez-moi de vous présenter, dans cette lettre, quelques considérations sur les caractères organiques et physiologiques particuliers à ces intéressants oiseaux, sur le nombre des espèces signalées par les divers auteurs, sur leur classification et sur leur distribution géographique, et de vous exposer brièvement quelques-unes des vues d’après lesquelles j'ai conçu mon ouvrage et les moyens qui se sont trouvés à ma disposition. C’est la meilleure manière de vous le dédier.
Vous savez que les Pigeons se font distinguer par leur bec médiocre, comprimé, voûté, à pointe courbée au sommet (1), et garni à la base de la mandibule supérieure d’une peau molle plus ou moins renflée, dans laquelle sont percées les narines: celles-ci paraissent médianes et oblongues (2). Leurs pieds présentent trois doigts devant, entièrement divisés, et un doigt postérieur s’articulant au niveau des doigts antérieurs; ces pieds sont, le plus souvent, rouges. Les ailes varient en longueur ; la première rémige est généralement un peu plus courte que la seconde, qui se trouve la plus longue.
Les Pigeons habitent les forêts et se perchent sur les plus grands arbres; quelques-uns se tiennent dans les buissons, quelques autres parmi les rochers.
Ils se nourrissent de fruits et de graines. Certaines espèces exotiques mangent des Hélices et d’autres petits Mollusques.
Les Pigeons vivent par couples, quoique plusieurs espèces se réunissent par bandes. Les deux époux restent unis toute la vie. Les poëtes ont chanté leur douceur, leur prétendue fidélité et leurs amours (3). Vous avez lu la page brillante écrite par M. Toussenel sur la galanterie des Pigeons et sur la tendresse des Pigeonnes. Ces oiseaux construisent leur nid sur des arbres élevés ou dans les crevasses des rochers, plus rarement au milieu des taillis. Ils font en général deux pontes, et dans chaque ponte deux œufs (geminipariens). Ces œufs sont un peu allongés et d’un blanc pur. Le mâle et la femelle couvent alternativement (h). Les petits naissent revêtus d’un léger duvet. Leur première nourriture consiste en une espèce de bouillie presque liquide, blanchâtre, sécrétée par le jabot, et comparée, dans ces derniers temps, au lait des Mammifères. La mère leur dégorge cet aliment dans le bec, en le saisissant avec le sien. Lorsque les petits sont plus forts, les parents leur distribuent des grains à demi-digérés (5). Ce n’est guère qu’au bout d’un mois qu’ils sont capables de pourvoir eux-mêmes à leur nourriture. C’est alors seulement qu’ils abandonnent leur nid.
Parmi les Pigeons se trouvent des espèces qui émigrent chaque année, souvent par troupes, d’une contrée dans une autre. Ce phénomène, sans contredit un des plus remarquable dans l’histoire de ces oiseaux, s’accomplit
(4) Rostrum rectum, versus apicem descendens. (Linn.)
(2) Nares oblongæ, membrana molli tumida semitectæ. (Linn.) — Linné ajoute : Lingua integra. (3) Antequam coeant, primum osculantur. (Linn.) |
(4) Mas et femina alternis vicibus incubant, alterque alteram compellit. (Linn..)
(6) Intra ingluviem macerata grana in os pulli evomunt. (Linn.)
avec une sorte de régularité. Audubon évalua un jour à plusieurs millions un vol de Pigcons voyageurs sur les rives de l'Ohio, qui éclipsaient les rayons du soleil dans l’espace de plusieurs milles carrés. Tout le monde sait que ces oiseaux volent avec une rapidité vraiment extraordinaire. Certaines espèces peuvent parcourir plus de 1000 kilomètres dans un jour.
Linné, dans son Systema Naluræ (1), énumère 40 espèces de Pigeons qui se réduisent à 98, parce que 11 de ces espèces ne sont que des variétés domestiques d’une seule, et que les 2 à longue queue de l’Amérique septentrionale sont comptées chacune deux fois.
Gmelin (2) a porté ce chiffre à 71, et distingué un grand nombre de variétés domestiques; mais il ne faut pas perdre de vue que cet auteur a donné au moins une dizaine d'espèces nominales.
Latham (3) réunit 79 espèces; mais en comptant toutes celles de ses divers suppléments, on arrive au chiffre de 87. Comme Gmelin, il admet aussi plusieurs espèces nominales.
À la fin de son Tableau élémentaire d'Ornithologie, Sébastien Girardin (1806, t. IT, p. 435) donne, dans un appendice, l'exposé des différentes races de Pigeons connues, soit exotiques, soit indigènes, dans un ordre alphabétique, avec un précis abrégé de leur histoire. L’auteur rassemble 95 espèces.
Wagler, dans son excellente Monographie, décrit 113 espèces de Pigeons (4), plus 17 douteuses (a se non visæ) ; il en à ajouté plus tard quelques autres dans différents suppléments publiés dans l’Jsis.
Selby, dans son élégante compilation, qui forme le cinquième volume du Naturalist's Library (Bibliothèque du naturaliste), ne fait pour ainsi dire qu’un choix de Pigeons qu’il figure au nombre de 30, en comptant les variétés et les espèces fabriquées (5).
Temminck, dans son mémorable ouvrage sur les Pigeons et les Gallinacés (6), en compte 90, dont plusieurs espèces nominales et même falsifiées, c’est-à-dire composées de toutes pièces par des amateurs peu délicats ; et les figures de ses Planches coloriées (7), faisant suite aux Planches enluminées de Buffon (8) (qui en avaient donné 28, plus une variété domestique), nous en représentent AA.
Dans le premier volume in-folio des Pigeons publié par madame Knip (9), on voit figurées 80 espèces (10 Colombars, 57 Colombes ou Tourterelles et 13 Colombi-Gallines).
Dans le second volume de ce remarquable ouvrage (10), nous trouvons 60 autres espèces (dont 5 Colombars et une Colombi-Galline), rapportées, pour la plupart, des expéditions francaises autour du monde.
Ces deux volumes forment donc un total de 140 espèces.
Ce sont tous les Pigeons non représentés dans cet ouvrage que j’entreprends, aujourd’hui, de publier dans le même format, soit qu’ils n’aient jamais été figurés, comme le Trerolæma leclancheri, le Peristera mondetoura et l’Osculatia saphirina, soit qu’ils l’aient été ailleurs, comme le Ptlopus mariæ, le Phalacrotreron crassirostris et le Columba albitorques. Le nombre des Pigeons connus s'élevait, d’après mon Coup d'œil, à 288; d’après mon dernier recensement, publié dans les Comptes rendus de l’Académie, il atteint aujourd’hui le chiffre de 300.
Il est impossible de ne pas être frappé du défaut de précisioh avec lequel a été traité, par les naturalistes, le groupe d’oiseaux si important que nous nous accordons tous à désigner sous le nom de PrGeons.
Buffon, tout en considérant le Ramier comme spécifiquement distinct du Biset, réunit à ce dernier, à titre de simples variétés, les Ectopistes de l'Amérique septentrionale, les Zénaïdiens du Mexique, les Phapiens d'Asie et jusqu'aux TréRonies de lOcéanie. Il rapporte au Pigeon sauvage des espèces tout aussi éloignées du premier que du second type. Aïnsi les CocomBr-GaLuines de la Martinique et de la Guyane ne lui paraissent que de très légères variétés de notre Pigeon commun, tirant, dit-il, leur origine, suivant toute apparence, de nos Pigeons fuyards. Les Carpophagiens des grandes Indes ne sont, à ses yeux, que des variétés du Ramier ; et c’est à peine si le Ramiret d'Amérique, le Founingo, ce brillant Alectrénadien, le Calène et le Goura, types chacun d’une famille à part, ont pu trouver grâce devant lui. Ses vues sur la Tourterelle ne sont pas plus heureuses. Assurément, on conviendra qu’il était difficile de se tromper plus complétement, et quant au point de départ, et quant à l'application.
Le naturaliste illustre qu’on n’a pas craint de surnommer l’Aristote moderne n’a pas mieux réussi sur ce terrain que celui auquel nul ne contestera le titre de Pline français. Sans tenir compte de la décision de
(1) 1766. Holmiæ, page 279.
(2) Syst. Nat. Rudolphipolis, 14788, p. 769.
(3) Index Ornithologicus. Londini, 1790, p. 589.
(4) Systema Avium. Stutigartiæ, 1827.
(5) Edinburgh, W. H. Lizars, etc., 1835.
(6) Hist. nat. gén. des PIGEONS et des GALLINAGÉS. Amsterdam, 1813-1815.
(7) Nouveau recueil de planches coloriées d'Oiseaux, pour servir, etc. Paris, 1838.
(8) Planches enluminées de Buffon. Paris, 4770.
(9) Les Pigeons, par madame Knip, née Pauline de Gourcelles, le texte par L.-J. Temminck. Paris, 1808 à 4841. (10) Les Pigeons, par madame Knip, née Pauline de Courcelles, le texte par Florent Prévost. Paris, 1838 à 1843.
Linné (1), en dépit des caractères physiologiques et des mœurs de ces oiseaux , il les a rangés violemment dans les Gazrinacés (2). Serait-ce parce que la manière dont les jeunes prennent la nourriture dégorgée par leurs parents ne lui aurait paru qu'une simple modification de celle des poussins, qui, dès leur éclosion, vont en courant la becqueter çà et là? Quoi qu’il en soit, Cuvier réunit tous ces prétendus Gallinacés en un seul genre, qu’il consent pourtant à diviser en trois ou quatre sections (3).
Tous les Ornithologistes s'accordent aujourd’hui à regarder les Pigeons comme formant un Ordre séparé (4). Cet Ordre est plus voisin des Passereaux que des Gallinacés ; et soit qu’on déduise de l'articulation de tous les doigts au même niveau (Insessorss nec Grallatores), soit de la physiologie (AzLrrices vel Srrisræ nec Præcoces vel Autophagæ), les deux grandes divisions, ils appartiennent toujours à la première. L'opinion contraire de Cuvier, qui est aussi celle de Blumenbach, de Duméril, d'Illiger, de Girardin, de Vigors, de Swainson, de Blasius, de van der Hoven.…..…, pourrait s'appuyer, il est vrai, sur le fait incontestable, à savoir que les apophyses épineuses des vertèbres dorsales se réunissent, dans ce groupe, en une lame comprimée, comme chez les Gallinacés. Mais les raisons qui rapprochent les Pigeons des Passereauæ, indépendamment de celles qui ont été présentées par l'illustre naturaliste suédois, sont plus nombreuses et plus fortes : aussi Latham, Pallas, Ranzani, Gray, Toussenel.….…., n’ont pas hésité à reconnaître ce rapprochement. Je l'ai adopté moi-même dans plusieurs de mes ouvrages, et j'ai vu tout récemment, avec un vif plaisir, qu'il était pleinement confirmé par les belles et nombreuses dissections du professeur Jourdan, de Lyon, quoiqu’elles assignent un rang très inférieur à l’ordre des Pigeons, dans l'échelle des Oiseaux, graduée suivant le développement du système nerveux.
Les Picrons sont donc et restent plus que jamais un de ces Orpres bien circonscrits, sans transition et sans passages, comme ceux des PErroquers où Préhenseurs, des Aurrucues ou Ratites, et des Ores ou Palmipèdes, et tout aussi compactes que certaines grandes familles de Passerraux, tels que les Oiseaux-Mouches où Trocnrnes, les Martins-Pécheurs ou Aucéniwes, et les Pics ou vrais GRIMPEURS...…. De pareils groupes présentent les éléments des plus splendides Monographies, et on les étudie avec autant de fruit que de plaisir.
Du reste, considérés comme Ordre, comme Famille ou seulement comme Genre, les Prérons ont toujours été nettement distingués des autres oiseaux, même par les observateurs les plus superficiels. Les gigantesques Gouras eux-mêmes, malgré leur grande huppe verticale, n’ont jamais été séparés du groupe; il en est de même de la Colombe passerine, qui est le pygmée des Picrons. Personne n’a eu l'idée de mettre le premier parmi les Gazuwacés, ni le second parmi les PASSEREAUX.
Vous savez que j'ai divisé l’ordre des Picrons en cinq familles : les Didonculides, les Tréronides, les Colombides, les Calénides et les Gourides. Je conserve intacte cette classification, qui me paraît fondée sur les rapports les plus naturels. Ces familles présentent 12 sous-familles, distribuées de la manière ci-après :