‹ Iconographie photographique de la SalpêtrièreChapitre 20 sur 23 · XXXIV · texte numérisé non relu

XXXIV

2° Période clonique : Après un repos, d'ordinaire court, la malade est prise de grands mouvements cloniques de flexion et d'extension du tronc qui se fléchit en avant et retombe brusquement sur le lit, avec mouvements des jambes, etc. Parfois, le corps se met en arc, ne reposant plus que sur la nuque et les talons.

3" Période de délire : Durant les premiers temps du séjour de la malade dans le service, nous avions toujours observé un délire triste, occasionné par des hallucinations effrayantes; mais, quelques se-

maines plus tard, nous avons noté des hallucinations gaies :

« Ne le tuez pas... J'irai le sauver. . . [Effroi). Il vient encore pour me faire du mal, celui-là. . . tout uniment pour ça... ') A... crie, se débat, lutte pour fuir un danger qui la menace. . .

Ensuite, la scène change :

A... se soulève, se recouche, pousse des cris de joie, rit, s'agite, a quelques mouvements lubriques, et tombe dans un état extatique. (Pl.

XXXV). Bientôt elle cause à demi voix: « Gaston!... Tu ne m'aimes plus!.. » La physionomie se modifie subitement, effroi : « Va donc ! ... »

La malade revient tout d'un coup à elle. Interrogée sur ses hallucinations, elle est extrêmement discrète. Ce qu'on peut en arracher, c'est qu'elle revoit des scènes de la guerre, des hommes morts, des incendies, une femme qui jette son enfant dans le feu, etc.

Consécutivement, A... a quelquefois des hallucinations de Vouie et de la vue. Des voix lui commandent toutes sortes de choses, ce qui l'agite et la fatigue. Les voix semblent sortir du nez (?). Bien qu'elle apprécie ces troubles, elle n'en

est pas moins effrayée. Nous croyons que ces hallucinations se montrent surtout quand la déciiarge n'a pas été complète et que la malade est encore sous le coup de son mal.

Les attaques se présentent par séries, durant plusieurs heures; quelquefois, elles se succèdent sans intervalles ; d'autres fois, il y a un intervalle pendantlequel la malade offre une contracture, tantôt de tous les membres, tantôt des membres du côté droit seulement ; enfin, les attaques peuvent être séparées par des rémissions complètes avec retour de la connaissance, mais persistance des phénomènes de l'aura ; alors, elle se plaint, se lamente, etc.

Modifications, variétés des attaques. — Dans quelques attaques, rares d'ailleurs, nous avons observé Vattitude du cmcifiement (Pl. XXXVI.) — Dans plusieurs autres, exceptionnelles, nous avons noté des phénomènes lubriques ; ils sont légers, à l'état d'ébauche.

La variété d'attaques la plus commune chez A..., c'est celle que nous avons désignée sous le nom (Vattaqîies épilepti for-

mes [attaques avortées ou incomplètes) et qui se composent uniquement de la période épileptoïde. Quelquefois, les attaques se bornent aux deux premières périodes, une nouvelle crise éclatant avant l'apparition de la période de délire.

Nous avons vu aussi des attaques dans lesquelles la période ctonique faisait défaut et, en sortant de la période épileptoïde, la malade tombait dans la période de délire : cris, eii'roi, agitation, lutte, etc. — Enfin, un jour, nous avons assisté à des attaques constituées exclusivement par le délire; ces attaqim de délire ne se sont pas produites primitivement, mais à la suite d'attaques ordinaires.

Signalons encore diverses particularités de la période de délire, consistant en extases plus ou moins parfaites (Pl. XXXVII), exprimant quelquefois une sorte de béatitude, de concentration de la malade en elle-même.

(Pl. XXXVIII).

Ârrét des attaques. — Les attaques out pu être suspendues ou arrêtées à toutes les périodes : 1" par l'application des pôles de la pile Trouvé sur

le Trout ci la jambe, avec iolerversion brusque ; 2° par une décharge de la ionteille de Leyde ; 3'' par un coup sur le \\sage\h:°])&v\Qnitrited''ainyle, le chloroforme, Yéther; 5° par le compresseur. {Fig. S).

Vijnin. — A la suite d'attaques, A... conserve, pendant une demi-heuro, une contracture de lajamhe droite.

%j juin. — La malade a vu, cette nuit, le cuisinier nègre de la maison.

26 juin. — A... est prise d'accidents d'un genre particulier : oppression très-marquée, connaissance abolie, resolution complète, spasme de l'estomac, des muscles, du cou et du pharynx; palpitations des paupières qui sont closes, globes oculaires dirigés en haut, pupilles moyennement dilatées, contractiles, écume, expression de dégoût.

Sous l'influence de la compression de la région ovarienne ■droite, retour incomplet de la connaissance ; les spasmes continuent. T. R. 38»,5. — Inhalation de chloroforme : les spasmes, le hoquet cessent et sont remplacés par du délire :

« Gaston!.. Je suis moins bien. . . Vilaine fille. . . J'aime bien M. X... Vous êtes tou-

jours ensemble, etc. '> Les spasmes ayant repris, on administre de nouveau le chloroforme.

27 juin. — Le hoquet a reparu, accompagné, de même qu'hier, d'un état nauséeux.

A... se plaint d'avoir sans cesse des envies de vomir.

Elle a plusieurs petites attaques qui ne changent pas le hoquet. Inhalation de chloroforme suivie de' de'lire : A...

chante, appelleGaston, le voit, etc.

28-29 juin. — Persistance du hoquet qui a été momentanément arrêté par l'application d'une vessie de glace sur la région ovarienne droite. — Chloroforme : disparition des spasmes.

3 juillet. — Une pression légère, exercée sur les apophyses épineuses des vertèbres hyperesthésiées, provoque une attaque. A... dit que cette pression détermine une sensation de compression douloureuse dans le côté droit du ventre, sensation qui remonte, l'étouffé, etc.

Août-Décembre (1 ).— On pro-

(l) Le 23 novembre, contracture du pied droit, qui a disparu par le chloroforme.

voque aisément chez celte malade des phénomènes de somnambulisme, de catalepsie, etc. Nous ne les décrirons pas ici, nous réservant de consacrer le volume suivant de V Iconographie à tous les phénomènes de cet ordre présentés par elle, par la malade de rOusERVATiON II et par quelques autres hystériques de la Solpèlrière. — Nous dirons seulement que le'i'è novembre, sous l'action du bruit produit par un violent coup de tamlam, elle est tombée en catalepsie, et que, au réveil, elle a offert une sorte de folie caractérisée par un délire maniaque, qui a persisté cinq ou six jours. Il s'agissait là d'une l'olie à part et non pas d'une (iliaque de délire semblable à celle que nous avons décrite plus haut (p. 186), car le désordre le plus complet régnait dans les discours de la malade et n'était nullement comparable à la période de délire de ses attaques.

Pendant les quatre derniers mois de l'année 1878, la ma-

lade a présenté assez souvent des accès d^agilation , exigeant l'emploi de la camisole, car il n'y a pas de cellules dans le service. Plusieurs fois, aussi, elle a essayé de s'étrangler. (Manie hyslérique).

Les attaques ont affecté la marche suivante : du 1.5 au 30 jvÀii, 707; — eu juillet, 272;

— en août, 113 ; — eu septembre, ii9 ; — en octobre, '18 ; — mais elle a eu des accès d'agitation maniaque tous les jours du 13 au 20 ; — en novembre, 29; — eo. décembre, ijO.

Règles. Rien en juin et juillet; ■— du 13 au 20 août ; — du 3 au 12 septembre; — du 26 septembre au l»"" octobre;

— du 21 au 'i8 novembre ; — du 12 au 16 décembre. Les accidents convulslfs, maniaques, etc., n'ont point paru influencés d'une façon particulière par les menstrues.

Relevons, toutefois, que les attaques ont été plus fréquentes dans les mois de juin ou juillet pendant lesquels les règles ont manqué.

I. — Les causes déterminantes de l'hystéro-épilepsie sont les mêmes, dans ce cas, que dans ceux que nous avons relatés. r)ans aur>un d'eux, ]s. consanguinifé di-

recte ne peut-être invoquée ; une seule fois (Obs. III;, nous l'avons rencontrée chez les ascendants.

II. — Les accidents ont suivi une marche progressive, au point de vue de leur gravité. A l'origine, A... était simplement impressionnable, sujette à des cauchemars (1) ; puis, à ces phénomènes, sont venus s'ajouter des attaq^ues syncopales \2) ; enfin, sous l'action d'émotions morales vives, ont éclaté attaques îiystéro-épileptkiues.

III. — Nous trouvons mentionné dans les antécédents de la malade, un symptôme, la mas/odynie ou mieux le sein hystérique, qui est très-rare et au sujet duquel nous croyons utile d'entrer dans quelques détails. « Astley Gooper, dit Landouzy, avait bien signalé, dans son Traité des maladies de la mamelle, une douleur très-vive au sein augmentant sous la moindre pression, sans tuméfaction, sans rougeur à la peau, et paraissant dépendre de l'affection hystérique, mais

(1) Les cauchemars-, quand ils sont fréquents chez les eufants, constituent quelquefois un signe d'une véritable gravité. Il est assez commun de les retrouver dans les antécédents des épileptiques, quelques années avant le début des accès. Bien déplorable est l'haLitude que l'on a, pour calmer ou dominer les enfants, de leur inspirer la peur d'êtres fantastiques. L'instruction se diffusant de plus en plus, le domaine de la peur va se rétrécissant, même dans les campagnes. — Reconnaissons aussi que beaucoup d'homme.s, à cet égard, sont des enfants. 11 y aurait là à faire une curieuse étude médico-sociale.

(2) Voir page 11G.

cette indication sommaire était restée sans résultat et sans développements, lorsque sir Brodie, médecin de l'hôpital Saint-Georg-es de Londres, donna à ce sujet une attention toute spéciale (1). »

Voici maintenant la description de B. Brodie: « La malade se plaint d'une douleur dans le sein et redoute singulièrement la moindre pression avec les doigts sur cet organe ; quelquefois l'examen de la partie suffit pour déterminer des tressaillements ou des mouvements du corps qui paraissent involontaires, mais qu'on peut ordinairement faire cesser en détournant l'attention de la malade. La sensibilité morbide n'est pas bornée au sein, mais s'étend à l'aisselle et au bras. On ne trouve pas de tumeur distincte dans la mamelle; cependant, quand la maladie a duré longtemps, tout l'organe offre un léger gonflement, résultat de l'afflux du sang dans les petits vaisseaux, mais sans rougeur de la peau qui au contraire est ordinairement plus pâle que d'habitude et un peu brillante. » Brodie ajoute qu'il ne faut pas confondre « cet état avec une autre affection également exceptionnelle, la tumeur irritahie de la mamelle, ni avec d'autres douleurs qu'on observe dans le même organe chez les femmes de tout âge, qui n'ont aucune disposition à l'hystérie, et qui probablement ont été spectatrices des souffrances de quelqu'une de leurs connaissances (2) . »

(l) Traité complet de rhystérie, 184G, p. 93.

('2'! Des affections locales qni di^pendent de V hystérie.

Landouzy a été consulté « pour deux malades hystériques, l'une de vingt-trois ans, Fautre de trente-cinq ans, qui éprouvaient des douleurs intolérables au sein gauche, et auxquelles des chirurgiens distingués de Paris et de Châlons, conseillaient l'amputation de la glande, bien qu'on n'eût pu trouver aucun changement de volume ou de consistance, aucun signe de dégénérescence, aucun des caractères propres aux tumeurs squirrheuses ou fibreuses (1), »

Les accidents locaux de l'hystérie induisent souvent les chirurgiens en erreur. Bien des fois, notre maître, M. Ciiarcot, en signalant dans ses leçons, les recherches de B. Brodie, a fait ressortir les dangers d'une intervention chirurgicale dans les accidents de ce genre, en particulier les contractures hystériques, etc.

M. P. Briquet a noté chez cinq de ses malades une douleur de la peau s'étendant à toute l'épaisseur de la mamelle, quatre fois la douleur existait dans la mamelle gauche (2).

Notre ami H. Liouville a observé, en 1875, deux exemples de sein hystérique. Le premier est relatif à une femme de 21 ans. « Le 14 septembre, après quelques jours de suspension des accès, elle a été prise d'une douleur dans la région mammaire qui a promptement acquis une grande intensité. Les seins étaient

(l) Loc. cit, p. 92.

(al Traité clin, et thémp. dt Vkyst^rit, p. 207.

tuméfiés et augmentés du tiers environ de leur volume. La peau était rouge, chaude et tendue. Malgré cette tension, on percevait, mais difficilement, à la palpation les divisions glandulaires. Le mamelon était très-développé et brunâtre... » Le gonflement et la douleur disparurent le 22 septembre. Plusieurs fois auparavant, la malade avait présenté les mêmes accidents.

Le second cas de M. Liouville concerne une femme de 23 ans. « Les deux seins sont gonflés, douloureux. On y perçoit, à la palpation, de petites nodosités. La peau qui les recouvre est pâle. On constate chez elle une coïncidence entre l'exagération des phénomènes douloureux des seins et la manifestation des symptômes généraux de l'hystérie (1). »

La description tracée par nous est conforme à celles que nous venons de reproduire d'après les auteurs : début brusque du gonflement qui atteint son maximum en quelques heures : Le sein triple de volume, il est tendu, luisant, mais sans chaleur ni rougeur. Pendant 24 heures, le gonflement et la douleur persistent au même degré, puis diminuent peu à peu et finalement disparaissent au bout de huit jours.

IV. — Les attaques d'A... ressemblent, quant à la succession des périodes, aux attaques des malades dont

(l) Ces deux observations ont servi de point de départ à la thèse de M. Connant, Paris, 1875.

nous avons parlé jusqu'ici. Nous nous bornerons à faire remarquer qu'on y retrouve tous les caractères que M. Charcot a décrits dans les leçons (1) qu'il vient de faire à la Salpêtrière. Cela est tout naturel puisque c'est sur ses conseils et sur ses indications qu'a été entreprise la tâche que nous poursuivons en publiant V Iconographie.

(l) Leçons de novembre et décembre 1878.

OBSEIWATION lY.

Succube.

Eu rapportant l'histoire (1) d'une des liystéro-épilepliques les plus intéressantes du service de M. Charcot, Geneviève, nous avons mentionné les singulières hallucinations qu'elle éprouve pendant la nuit et qui l'auraient fait considérer, il y a moins de deux siècles, comme une jiossédée. Nous croyons devoir compléter les renseignements que nous avons donnés précédemment et, de plus, signaler quelques particularités culùeuses au point de vue de la disparition et du retour de Vanesthésie.

Sommaire. — Début des visites nocturnes. — Transformation de M. X... en Camille. — Détails sur les visites. — Tentatives faites pour démontrer à la malade l'insanité de ses récils. — Amour et haine. — Idées mélancoliques : refus de manrjer, mutisme, — Influence de la compression ovarienne. — Avortemtnt jjrélendu. — Disparition de Vanesthésie, de la rachialgie, et de l'ovarie à la suite d'attaques et d'émotions vives.

Les visites nocturnes de son I mencé il y a bientôt deux ans. amant imaginaire ont com- I Selon elle, M. X... venait la

,l) Toms I, p. 49 à 1U8.

voir sous prétexte de faire des expériences et surtout afin de s'assurer si elle sentait génitalement. Tout d'abord , elle résista, jugeant criminel d'avoir des rapports avec un homme marié. Fatiguée de l'insistance de M. X..., elle a fini par lui céder deux ou trois fois ; puis, elle a refusé toute nouvelle relation. Alors, M. X..., pour obtenir son acquiescement, lui dit : « Je suis ce Camille que tu regrettes tant, que tu pleures depuis si longtemps! » Cette déclaration l'a rendue si heureuse qu'elle a consenti à avoir des rapports sexuels.

\8~n. 18 octobre. — Celte nuit, G... a reçu la visite de M. X... On rit de ses prétentions ; elle se fâche et prend à témoin Dieu et les hommes que « c'est vrai. » — On a remarqué qu'elle dormait trèspeu.

30 octobre. — G... est en cellule, assise sur le bord de son lit , habillée de vêtements sombres; elle est profondément triste, le visage est décomposé. Elle refuse de manger, ne veut parler à personne. Nous la faisons coucher et nous pratiquons la compression : G... seréveiile.

— « Vous me faites mal, ditelle. » — Qu'avez-vous ? — <t Je ne puis le dire, cela m'est défendu. » Elle pleure, puis elle reprend : « S'il m'avait au moins laissée dans l'incertitude ! » — Tout ce que nous en tirons, c'est qu'elle a vu M. X... cette nuit, qui lui a répété encore « qu'il était son Camille et qu'il avait disparu du pays ( Loudun ) , parce qu'elle était malade. » — La compression n'étant plus exercée, G... retombe dans sou immobilité et sa tristesse. Dans la journée, elle a pleuré abondamment.

Novembre-décembre. — Mêmes phénomènes. La tristesse tient à ce que M. X... lui a déclaré qu'il était mécontent de l'avoir retrouvée et qu'il voulait se défaire d'elle. « Estce drôle, dit- elle, qu'il s'acharne comme ça après moi ? »

— La nuit, elle a toujours la visite de M. X... Ils ont des rapports sexuels répétés dans lesquels elle assure sentir comme autrefois; elle est toute en sueur et les parties génitales sont humides.

1878. Janvier-août. — Les relations nocturnes conti nuent, jusqu'à six reprises chaque nuit : c'est pour co

inolil' qu'elle est si fatiguée, si pùle, si abattue le matin.

14 septembre. — Elle jure que M. X... la visite toujours ; cependant, il n'est pas venu la nuit dernière, afin de la laisser reposer; aussi est-elle moins fatiguée. M. X... lui fait remarquer qu'elle est insensible par tout le corps. — « Ail! c'est vrai, mais pas pour tout le monde... tu le sais bien. »

Elle ajoute que M. X... lui a promis de l'épouser dès que sa femme serait morte. Sur les dénégations ironiques de M. X..., elle s'écrie : « Est-il possible de se dédire ainsi...

d'oublier le jour ce qu'il dit la nuit !» — Sa physionomie change selon les sentiments qu'elle éprouve.

A la remarque que M. X...

n'est pas le père de son enfant, elle répond : ?< Il vaudrait mieux qu'il m'en fasse un ; mais il n'y a pas de danger ; il prend ses précau lions. »

Avant que M. X. . ne lui eût déclaré, la nuit, qu'il était Camille, elle s'en doutait déjà; elle était frappée de sa ressemblance avec Camille, mais cela lui paraissait impossible.

20 octobre. — M. X... n'est pas venu depuis trois nuits.

C'est ce qui l'afllige et c'est pour cela qu'elle a été malade hier : De 4 à 9 heures, attaqîies épUeptiformes , attaques de contracture, attaque de crucifiement. Ce matin, elle est allée se rouler dans la cour, par la pluie. On l'a fait rentrer et nettoyer. Elle prétend que Camille va venir la chercher et l'emmener au bain.

« Je crois, dit-elle, que je suis enceinte. » Puis, elle est absorbée , mélancolique. Elle sort brusquement de cette absorption, en poussant un cri aigu, sauvage et en se cognant violemment au fauteuil sur lequel elle est assise [secoîisse). Interrogée sur la cause de ce cri, elle répond qu'elle ne peut pas le dire. Puis, elle ajoute : « Une misérable créature comme moi ne mérite aucune pitié... Lui n'en mérite pas davantage. Mais, il est plus utile que moi à la société... Moi, je ne sers qu'à donner de mauvais exemples. »

23 octobre. — Contractures, agitation , cris dans l'aprèsmidi du 22. Ce matin, elle s'est couchée par terre dans la cour. Ensuite, elle s'est levée, promenée, la tête encapuchonnée, refusant de parler, ayant l'air triste. Par la

compression nous parvenons à la faire causer et à lui faire poser, par M. le D"" Casse (de Bruxelles) un certain nombre de questions sur la maison de Louise Lateau et les maisons environnantes. Les détails qu'elle donne sont, paraît-il, exacts (1).

26 octobre. — Elle assure que M. X... vient la trouver à minuit, qu'il reste avec elle pendant une heure environ, qu'elle est amoureuse comme une chatte et lui comme un chat ; qu'ils ont de nombreux rapports. Aux objections qu'on lui fait sur l'impossibilité de semblables visites, elle répond que le directeur est de connivence avec M. X..., que le concierge a le mot de passe, que la soussurveillante de nuit laisse la porte entr'ouverte. « Gomme il y a d'autres hommes dans la maison, ajoute-t-elle, on ne s'aperçoit de rien. » Elle met une chaise à côté de son lit, pour que M. X... dépose ses habits; elle a de Teau dans un bassin....

On se moque d'elle, on fait

(l) On se rappelle que G... est allée en Belgique afin de rendre visite à l'hystérique belge.

ressortir le ridicule de ses idées, elle s'excite peu à peu et soutient énergiquement que M. X... est Camille, qu'ils sont du même pays. M. X... lui dit qu'il est né à Paris et non pas dans son sale pays, rien n'y fait. Elle nous confie que, le matin, après ses nuits amoureuses, elle est fatiguée et souffre au niveau des ovaires. Dès le matin, sa toilette faite, elle coud sa chemise, craignant, dans ses crises, de se découvrir.

31 octobre. — Elle est jalouse d'une autre malade A..., dont on s'occupe au point de vue des recherches sur le magnétisme, l'hypnotisme, etc. (1).

M. Charcot lui a adressé une vive réprimande. Elle en a été profondément mortifiée.

Sous l'influence de cette vive émotion, la racliialgie a complètement disparu et on ne peut plus provoquer d'attaques (2). — En temps ordinaire, quand la malade aU

(1) 11 s'agit là de la malade de I'Obs. III.

(2) Nous avons observé une disparition momentanée de la rachialgie en 1876, également après une grande colère.

longe les bras et les roiclit ea tendant le tronc, elle rend plus difficile la production d'une attaque; quelquefois même, lorsqu'elle prend cette position, les tentatives échouent.

\8 novembre. — G... a pleuré cette nuit. Elle reçoit toujours les visites de M. X..., mais il y a souvent des disputes entre eux, de telle sorte qu'elle est partagée entre Vamour et la haine. Elle est encore trèsvivement contrariée d'avoir eu le dessous dans sa lutte contre A... La vue de M. X...

le matin, à la vérité, ne lui produit plus une impression aussi forte; elle ne devient plus paie comme autrefois, n'a plus de battements de cœur aussi violents. — Les règles ont paru du 9 au 10 novembre et du 26 au 27.

Les visites nocturnes sont quelquefois agitées par des discussions violentes. M. X...

lui adresse des reproches. De là, ses tristesses, le costume bizarre qu'elle revêt, le long voile noir dont elle se couvre.

(Pl. XXXIX).

30 novemlre. — En revenant de ses attaques d'hier, G...

s'est aperçue qu'elle sentait.

Nous constatons, en effet, le retour de la sensibilité par

tout le corps, et la disparition de la rachialgie. Le ventre n'est plus douloureux. Enfin, G... déclare que M. X... ne lui rend plus de visites nocturnes.

1'"' et 3 décembre. — On a noté des oscillations entre l'aneslhésie et la sensibilité à diverses reprises.

9 décembre. — La sensibilité est normale des deux côtés (peau, muqueuses, sens). G. .

est un peu excitée, dit que, elle, elle n'exagère pas son hystérie qu'elle a depuis son enfance, qu'elle veut guérir, qu'il faut qu'on la laisse tranquille, parce que la vue des hommes excite les hystériques. Elle reconnaît queM. X..

n'est pas Camille.

12 décembre. — Persistance de la sensibilité. Le sommeil est très-court (2 ou 3 heures).

13 décembre. — G... a eu 25 attaques épileptiformes. — A 2 heures du matin, elle a retiré sa chemise, voulant se sauver. On l'a recouchée et rechemisée; elle a été tranquille jusqu'à ce matin, 10 heures. A ce moment, elle s'est levée, habillée et est allée se coucher dans la cour.

Elle était triste, ne voulait pas parler et avait une contracture du 2wifjnet gauche.

V aimant est appliqué auprès du poignet droit ; au bout d'une douzaine de minutes, la contracture disparaît à gauche et s'empare du poignet droit. L'expérience ne peut être poursuivie, parce que G... est prise d'attaques.

On les arrête par la compression ; G... revient à elle, conservant sa contracture artificielle; elle divague, raconte que Camille est encore venu la visiter cette nuit, et comme elle ne voulait pas céder à ses désirs, il l'a mordue à l'avantbras gauche. (Elle présente là, en effet, une morsure profonde, qu'elle s'est faite ellemême dans ses attaques d'hier.) Ils ont eu trois fois des rapports. Elle en est mécontente, son confesseur lui ayant défendu d'écouter les propositions de Camille, puisqu'il est marié. « Mais, ajoutet-elle, je veux être sa femme, je ne veux pas rester ici... Je l'aime et je le hais à la fois...

J'en avais bien besoin... Ça été plus fort que moi... J'ai fini par lui céder. » Elle dit qu'elle a voulu s'en aller avec Camille, qui s'y est refusé, Va mise toute nue et Va traînée 'par terre, v C'est lui qui m'a ridée, vieillie, amaigrie par tous les chagrins qu'il m'oc-

casionne... J'ai fait une fausse couche, il y a quelques jours. »

(Les dernières règles ont été très-abondantes, et G... a rendu des caillots.)

Vanesthésie totale, la ra~ chialgie et ïovarie ont reparu.

18 décembre. — G... est toujours insensible (10 heures).

Elle vient au laboratoire et, comme elle est insupportable, M. Gharcot la renvoie. C'est, pour elle, une grave insulte; elle est vivement contrariée, elle pâlit étrangement, les traits sont altérés : elle a tout à fait l'aspect d'une personne sous le coup d'une colère concentrée.—A 11 heures, nous remarquons que, sous l'action de l'émotion qu'elle vient de ressentir, la sensibilité est entièrement revenue, que la rachial- (jie n'existe plus, et qu'il est impossible de provoquer des attaques.

19 décembre. — G... a pleuré pendant toute la nuit. La sensibilité est conservée.

G... est contente d'être en cellule, parce que M. X... est plus sûr de n'être pas dérangé dans ses visites. — Elle a eu soin de choisir, dans la salle, un coin, et de n'avoir pour voisines que des malades trèsdormeuses : « Elles dorment

comme des souches. » Un jour, M. Le Bas, directeur de la Salpêtrière, lui ayant dit qu'elle avait l'air fatigué, G..., faisant allusion à la connivence qui, d'après elle, existe entre le directeur et M. X..., répartit : « Si vous ne le laissiez pas entrer si souvent, je ne serais pas si fatiguée. »

2ë déc. — Les visites conti-

nuent : tantôt il y a de violentes querelles ; tantôt tout se passe bien ; les rapports sont multipliés; elle éprouve plus de volupté qu'elle n'en a jamais eu avec les autres hommes et Camille déclare, de son côté, qu'il n'a jamais ressenti autant de jouissance qu'avec elle

I. — L'histoire de Madeleine Bavent, l'une des principales victimes de la possession de Lonviers, nous fournit de nombreux points de comparaison avec celle des malades de la Salpêtrière et en particulier avec celle de Geneviève.

Madeleine était sujette à de fréquentes liallucinations de la vue. « Le Démon, dit-elle, m'apparut pour » la première fois sous la figure d'un chat de la Mai- » son, qui mit deux de ses pâtes sur mes genoux et » les deux autres sur mes épaules, et approchant sa » gueule assez près de ma bouche, avec un regard » affreux sembloit me vouloir tirer la communion (t).»

«... l'y ai veu assez souvent comme un petit cerf- » volant arresté sur la petite grille fort noir, qui se » jettoit sur mon bras quand je voulois commencer à

(l) Histoire de Madeleine Bavent, religieuse du monastère de St-Louisde Louvicrd ; Rouen, J. Lemoiinyer, 1878, p. 2'».

» parler, me pesoit autant qu'vne maison ; me frappoit » la teste contre les parois ; me renversoit par terre » au parloir. Si je cliangeois de place, en espérance » d'estre plus libre, je ne le voyois pas néant moins » toujours, et cela n'empesclioit pas que je ne fusse » mal-traittée, jusques à faire compassion, et donner » de la pitié aux personnes. Les coups qu'on me don- » noit estoient oûis, et on me voyoit toute meurtrie et » livide ; toute noire et plombée ; toute gâtée et mal » accommodée, sans scavoir d'où pouv oient venir mes » hattures. » (Loc. cit., p. 30.)

Les hystériques, fait souvent relevé par M. Briquet, M. Charcot et par nous, ont des hallucinations à peu près analogues à celles qui caractérisent le délire alcoolique, en ce sens qu'elles voient des animaux (chats, rats, serpents, insectes) ou des bêtes monstrueuses. Les citations qui précèdent et la suivante témoignent que Madeleine Bavent est tout à fait dans la règle :

Elle raconte un de ses « enlèvements » : le recon- » nus le lieu, et vis bien que j'étois au Ménil-Iourdain : » Boullé (le vicaire) et sa grande amie y parurent, et » nous estions auprès du cadavre de Picard, où je vis » vne beste effroyable grande comme v-n cheval; et je » croy que c'est la mesme qui parut après en l'air vers » la Court de la Maison de Bouviers, et qui tit de si » horribles cris. . . » {Loc. cit., p. 30.)

D'autres fois, aux hallucinations de la vue s'ajoutent,

chez Madeleine, des hallucinations de l'ouïe : « l'en- » tendis de mon lict vne voix, comme de quelqu'vne » des Religieuses qui m'appeloit. Il pouvoit estre près » d'onze heures, et j'avois dormi. le me levay, m'en » vay vers la porte de ma Cellule, et incontinent je me » sens enlevée sans sçavoir par qui, ny comment, per- » dant toute connoissance pour lors, jusques à ce que » je me vis en certain lieu, qui m'est inconnu, où il y » avoit plusieurs Prestres et quelques Religieuses ; et « me trouvay auprès de Picard (1). Il me parle aussi- » tost et me dit: He' bien, mon cœur, favois-je pas » dit avec vérité, que nous nous verrions aujour- » d'huy ? » etc. (P. 25.)

Madeleine assure qu'on la venait toujours appeler pour aller au Sabat, de même que Geneviève prétend que M. X. . . l'appelle pour aller le trouver soit dans une autre partie de l'hôpital, soit même à l'extérieur.

Autre caractère ; le délire de Madeleine, ainsi que celui de nos hystériques, repose sur des scènes de la vie réelle : elle voit au Sabat des religieuses de sa communauté, pratiquant avec le Démon « les mesmes nuditez et ordures spécifiées de la Maison ( 1).»

Les hallucinations génésiques, que nous avons signalées et décrites avec discrétion chez Geneviève, se

(l) Voir page 216.

sont reproduites bien des fois, et sous diverses formes, chez un grand nombre de « Possédées. »

« Le démon qui fut expulsé par St-Bernard avait imposé pendant six ans ses impures caresses à la même personne ; une fille âgée de 18 ans, qui fut brûlée à Cerdène, se prostituait à un esprit ; la sorcière qui fut brûlée en 1556, dans le voisinage de Laon, partageait son lit avec Satan. . . (1). »

D'après Delancre, les démonolâtres « ont trouvé le moyen de ravir les femmes d'entre les bras de leurs époux, et faisant force et violence à ce saint et sacré lien du mariage, ils ont adultéré et joui d'elles en présence de leurs maris, lesquels comme statues et spectateurs immobiles et déshonorés voyaient ravir leur honneur sans y pouvoir mettre ordre : la femme, muette, ensevelie dans un silence forcé, invoquant en vain le secours du mari, et l'appelant inutilement à son aide ; et le mari charmé et sans aide lui-même, contraint de souffrir sa honte à yeux ouverts et à bras croisés. »

Jeanne Herviliers, dont la mère, poursuivie comme démonolâtre, avait été brûlée vive à Senlis vers 1548, « déclara qu'elle avait été vouée à Beelzébuth au moment même de sa naissance ; qu'à l'âge de 12 ans, elle avait commencé à se prostituer à un diable qui se pré-

(l) Calmeil, loc. cit., t. I. p. 182.

sentait à elle botté, éperonné, l'épée au côté, et qui était toujours prêt à lui prodiguer ses faveurs aussitôt qu'elle ressentait quelque désir. Personne n'apercevait jamais ce singulier amant qui s'introduisait depuis plus de 30 ans dans le lit conjugal sans que le mari de Jeanne se doutât de ses assiduités. Un jour, cet incube proposa à l'accusée de la rendre mère d'un petit démon ; mais elle ne crut pas devoir se prêter à un pareil désir (1). »

Les hallucinations génésiques, l'accouplement avec le diable, ont torturé également l'infortunée Madeleine Bavent. Nous les décrirons avec détails par ce qu'elles se rapprochent beaucoup des hallucinations de Geneviève :

« Mais, dit-elle, entre les choses principales qui me » sont arrivées, il y en a vne qui me donna beaucoup » de peine, de douleur, et de confusion, et qui m'en » donne encore et m'en donnera tant que je vivray. » Je pense avoir dit que les Démons m'affligeoient « avec cruauté^ me battoienten ma cellule, et en d'au- » très endroits; me jettoient en terre, et melaissoient » assez peu en repos : Mais j'étois bien plus importu- » née du Démon, qui me suivoit presque partout sous » la forme d'vn chat. Car ce chat infernal à peine me » permettoit-il de manger ; et il m'ostoittout de devant

(1) Cal'neil, loc. e t., t, I, p, 28S-2S9.

» moi ; me le tiroit mesme hors de la bouche, et vou- » loit tout avoir. . . Mais voici bien quelque chose de » pire. Il m'est arrivé par deux fois d'avoir rencontré » entrant dans ma cellule, ce maudit chat sur mon lict » en vne posture la plus lascive qui se puisse dire, » et portant tout le semblable des hommes. Il m'effraya, » et je pensay à m'échaper; mais en vn moment il » saute vers moy, m'abat violemment sur le lict, et y> jotiit de moy par force, me faisant sentir des tour- » mens étranges. . . » [Loc. cit. p. 61.)

C'est au Sabat que Madeleine avait le plus fréquemment des rapports sexuels : ils s'opéraient d'ordinaire avec le curé Picard qui, en réalité, l'avait pour maîtresse.

« le dis donc que la malice des Prestres principale- » ment qui se trouvent à ces assemblées nocturnes, va » jusques à ce poinct, d'y apporter souvent de grandes » Hosties consacrées à l'Eghse, lesquelles ils posent » sur une forme d'Autel, qui y est, puis disent leur » Messe^ les reprennent après, lèvent le rond du mi- » lieu de la grandeur d'un quart d'écu ; les appliquent » sur vn velin ou parchemin percé et accommodé de la » mesme sorte, les y font tenir avec une sorte de » graisse qui ressemble à de la poix ; les passent en- » suite à leur partie honteuse jusques près le ventre, » et s'adonnent en cet étatà la compagnie des femmes. » Certainement telles actions méritent d'estre oubliées » plustost que remémorées. Mais comme je fais icy ma

» confession générale, je n'y dois pas taire un de mes » plus énormes crimes, puis que ce malheureux » Picard m'a connue de la sorte en ces lieux d'ini- » quité. , . . » {Loc. cit., p. 44.)

Et ce n'était pas seulement avec le démon sous forme de chat et avec le curé Picard que Madeleine avait des rapports sexuels, ceux-là imaginaires, mais encore avec un autre prêtre :

« Boullé, Vicaire de Picard, a eu vne fois ma com- » pagnie en ce lieu là (le sabat), par l'ordre et le » commandement de Picard, qui dit qu'il falloit que » cela fust, et qui me tenoit les mains pendant que se » commettoit cette ordure. » [Loc. cit. p. 48.)

Le délire de Geneviève, au fond, ressemble tout à fait à celui de Madeleine Bavent. La seule différence est celle-ci : Madeleine, le plus souvent, était « enlevée » au Sabat, c'est-à-dire que les rapports avaient lieu, dans son imagination, en dehors de sa cellule ; tandis que le démon de Geneviève, M. X..., vient, d'habitude, la trouver dans son ht même. Toutefois, G..., elle aussi, a été « enlevée ». Voici comment elle s'exprime elle-même, dans une lettre adressée à M""' X...

Salpêlrière, 28 décembre 1878.

Madame, Ah ! madame, puissiez-vous jamais me pardonner, car je suis bien coupable euvers vous; car je vois que vous savez tout ; je vais être franche à voire égard, je vais tout vous avouer. Rappelez-vous du soir

le 15 août, cette femme voilée que vous avez vue sortir de votre chambre, à qui vous avez livré passage, Eh! bien, c'était moi. Et je vois que vous m'avez reconnue et vous m'avez laissé passer, tandis que vous auriez pu me fuire arrêter comme une vile créature que je fuis et vous

avez gardé le silence, tout étant ma rivale. Je ne puis m'empêcher de vous trouver le cœur noble et généreux d'avoir encore le courage de me parler quand vous venez à la division. Mais ne lui faites jamais sentir ; que son union soit bénie et que moi je reste malheureuse toute ma vie puisque c'est là ma destinée. Et si encore après avoir empoisonné mon existence, il me laissait vivre en paix, je ne me trouverais pas si malheureuse ; car ce que vous avez vu se passer dans votre chambre à

coucher, ce n'est pas tout, presque toutes les nuits il vient me trouver, me solliciter jusqu'à tant que je cède. Quand je ne veux pas, il me mord comme un enragé qu'il est et il me traine dans la cottr. Vous avez pu vous en rendre compte, car vous avez vu ses cruelles morsures toutes fraîchement faites et ce ne sont pas les premières, car je n'en manque pas sur le corps. Il a été jusqu'à me Irûler avec des allumettes dont je pourrais vous montrer toutes les cicatrices si vous ne me croyez pas. . .

Geneviève — et cela n'est pas rare chez les hystériques, se déshabille entièrement, soutenant ensuite que c'est M. X... qui lui a enlevé sa chemise. Même phénomène chez Madeleine Bavent :

« le sortois de ma Cellule, dit-elle, et rencontray la » Mère Sainte-Geneviève, qui me dit : Entrez vn peu >■> en cette chambre, pour rester avec ma sœur Barré » jusqu'à ce que je revienne. Elle étoit pour lors sur » vn lict, et commence de me dire en riant assez fort, » Tu n'es pas toute seule. Et qui est avec moy? lui » dis-je, elle me répondit, le Diable est auprès de toy. » le luy demanday, en faisant le signe de la Croix, » En quelle forme ? Elle me répondit , De jeune » homme tout nud. le luy dis, Cest vn vilain, je le re- » nonce. Tais toy, tais toy, me dit-elle, il sera bien- » tost vétu. La Mère de Sainte-Geneviève étant de re- » tour, je sorSj et dès que je fus sortie la porte de la

» chambre, on me dépouilla toute mië, sans que je » visse personne, et m'enfuis promptement en ma Cel- » Iule, où j'appelay du monde... » {Loc. cit., p. 79.)

Nous avons dit (p. 162, c) que Geneviève avait des gestes, des attitudes lubriques, qu'elle s'otFrait. C'est ce que faisait Madeleine Bavent dans la prison de l'évêché d'Evreux : «Après en dépit de luy (Jésus-Christ), » j'invoquois les Démons, je me promettois à eux de » bon cœur, et m'y donnois intérieurement : le les » conviay à prendre mon âme et mon corps, et à em- » porter tout : le les sollicitois par mes postures sales » àjouirdemoy, si cela servoit de quelque chose » pour les attirer... » [Loc. cit., p. 86.)

La maladie se traduisait donc chez Madeleine Bavent par des symptômes identiques à ceux que nous avons enregistrés chez les hystériques de la Salpêtrière, Entre Geneviève surtout et Madeleine Bavent, il n'y a pas de différence sérieuse. Ni l'une ni l'autre, d'ailleurs, n'avaient leur virginité. Madeleine, a dit que, à 14 ans, « un surnommé Bontemps, Religieux Cordelier.... » l'avait tellement attirée qu'il avait eu sa compagnie » charnelle diverses fois. »

Peu après, au couvent de Louviers elle devint tribade : le directeur, le curé David, accoutumait les religieuses à « se toucher les unes les autres impudiquement. . . (1). » et à communier dépouillées toutes nues jusqu'à la ceinture (1). David mort, son successeur le curé Picard, lui

(l) Loc. cit., p. 6 et 7.

témoigna, dès sa première confession, un amour passionné « et il commença de me vouloir caresser et mesme toucher impudiquement... » Et d'ordinaire, dans les autres confessions « il me tenait sans cesse les mains sur les parties honteuses...» Enfin, Madeleine eut des rapports réels avec le curé Picard (1).

Un dernier point doit être mentionné. Geneviève a prétendu un jour avoir fait une fausse couche. Dans son interrogatoire, Madeleine Bavent confesse «qu'elle » a eu habitation au Sabat avec diverses sortes de per- » sonnes, dont elle est devenue eiiceinle et en suitte » s'est provoquée à des décharges qui ont esté réelles » et effectives, parce qu'il y avoit des enfans formés, » ainsi qu'elle a auoiié{2). »

II. — délire hystérique n'a pas toujours pour fondement l'amour charnel. Chez certaines malades, le délire est, à la variété précédente, ce que l'amour platonique est à l'amour physiologique. Chez A. . . (Obs. III), il avait, à l'origine, un cachet naïf, en quelque sorte virginal,

(1) Cette pauvre hj-stérique était accusée par ses compagnes de toutes sortes d'actes criminels. Son imaRinatioa sans cesse en travail, lui en faisait découvrir de plus coupables. C'est ainsi que, sous l'influence de ses visions, elle déclara • qu'étant professe, et employée aux malades de l'hospital, Picard la renversant contre les balustres de la chapelle qui y est, et lui tenant les bras étendus, se mit en état, tout debout, d'avoir sa compagnie après avoir passé une hostie à ses parties honteuses. . . et puis pendant une telle action certain chat était accouplé par derrière avec lui.* [Loc. cit., p. 9o.)

(2) La piété affligée, etc., p. 370,

IcONonRAPHir. 12

sans aucune apparence de lubricité. Dans toutes nos observations, dans celles que nous avons empruntées à l'histoire des hystériques des siècles passés, on constate que le milieu social, l'éducation, la vie antérieure, exercent sur le délire, sur les hallucinations une action profonde.

Marguerite-Marie Alacoque nous en fournit un nouvel exemple. Raconter sa vie par le menu exigerait des développements que ne comporte pas V Iconographie : c'est là une tâche que nous entreprendrons peut-être un jour. Pour le moment, nous nous bornerons à quelques citations destinées à mettre en relief les traits principaux de sa maladie (1).

La Bienheureuse Marguerite-Marie Alacoque est née en 1647, l'année même du procès de la Malheureuse Madeleine Bavent. Dès son enfance, elle s'adonna avec ardeur aux pratiques de la religion, des austérités et des macérations par jeûnes, chaînes de fer, ceintures, etc. Elle passait les nuits en prières. Vers l'âge de 15 ans, elle fut sujette à des hallucinations de la vue : Jésus-Christ lui apparut « sous la figure ou de crucifié, ou d'Ecce Romo, ou. portant sa croix (2). » Elle se sentait tellement absorbée devant le saint Sacrement qu'elle y aurait passé les jours et les nuits sans boire ni man-

(l) Nous nous servirons exclusivement de l'Histoire de la bieiiheureus* Marqueriu-Marie, etc., de M. l'abbé Em, Bougaud, 4° édition, 1870. Baufraud, loc. cil., p. 72.

ger. < le ne savais bonnement ce que j'y faisais, sinon » que je me consumais en sa présence comme un cierge » ardent pour lui rendre amour pour amour. »

Quand elle eut 17 ans, sa mère, voulant la marier, la conduisit dans le monde. Par obéissance, elle cédait. « Mais au milieu des compagnies et des divertisse- » ments, ce divin amour me lancoit des flèches si ar- » dentés, qu'elles perçoient mon cœur de toutes parts » et le consumoient. La douleur que j'en sentois me » rendoit toute interdite ; et cela ne me suffisant pas » encore pour détacher un cœur aussi ingrat que le » mien, je me sentois comme liée avec des cordes et » tirée si fortement, qu'enfin j'étois contrainte de » suivre Celui qui m'appeloit. Il me conduisait en quel- » que lieu retiré, où il me faisoit de sévères répri- » mandes. Hélas ! il paroissoit jaloux de ce misérable » cœur ! » {Loc. cit., p. 80.)

De là, des luttes entre le mariage terrestre et le mariage céleste. Notre Seigneur lui vint en aide : « Un jour, dit-elle, après la sainte communion, il me fit voir qu'il éioiile plus beau, le plus riche, le plus puissant , le plus parfait et accompli des amants ; et que lui étant promise, d'où venait donc que je voulois tout rompre avec lui? » [Loc. cit., p. 92.)

A 24 ans, elle entre en qualité de novice au couvent de la Visitation de Paray-le-Monial. Au jour de son noviciat, Jésus lui dit : « C'est aujourd'hui le jour de » nos fiançailles. » Bientôt, on remarqua qu'elle était

« la plupart du temps absorbée comme s'il n'y eut plus eu que son corps sur la terre. » Les visions devinrent peu à peu plus fréquentes. Jésus « l'honorait de sesen- » tretiens quelquefois comme un ami ou comme un » époux passionné d'amour, ou comme un père blessé » d'amour pour son enfant unique et en d'autres qua- » lités. » Elle avait sans cesse devant les yeux l'objet invisible de son amour. Elle le contemplait, elle l'écoutait; elle vivait sous le charme d'une vision perpétuelle qui la faisait jouir de son céleste époux. Elle chantait en travaillant :

Plus on contredit mon amour.

Plus cet unique bien m'eollamme !

Que l'on m'afflige nuit et jour, On ne peut l'ôter à mou âme.

Plus je souffrirai de douleur, Plus il s'unira à mon cœur !

Ce qui étonnait les sœurs, c'était cette sorte d'absorption dont il fallait constamment tirer Marie Alacoque. Elle passait de longues heures à genoux dans la chapelle ou dans sa cellule, le visage lumineux, les yeux pleins de larmes... Tout lui tombait des mains... Son visage était tour à tour étincelant comme un astre, ou accablé et comme anéanti.

Pas plus, d'ailleurs, que les amours de Geneviève et de M. X..., les amours de Marguerite-Marie et de Jésus n'étaient exempts d'orages. Jésus lui adressait des reproches « et cela d'un ton tel, qu'il n'y a pas de dou-

leurs et de supplices qu'elle n'eût préférés. » Jésus était jaloux. « Comme elle s'était tendrement attachée à une de ses compagnes du noviciat, avertie intérieurement que cette douce liaison contristait l'amour jaloux de son divin maître, elle résolut d'en tirer son coeur. »

A 25 ans, « elle entra dans sa grande retraite pour se préparer à ses saints vœux. Dès le second jour, l'absorption devint telle, qu'on dut modérer un peu le grand brasier d'amour qui la dévorait. » Le 6 novembre 1572^ Marguerite-Marie prononça ses vœux. N.-S. lui apparut et lui dit : « Jusqu'ici, je n'étois que ton )) fiancé, à partir de ce jour, je veux être ton époux. » Il lui promit de ne plus jamais la quitter, de la traiter comme son épouse et il commença à le faire « d'une » manière, dit-elle, que je me sens impuissante à ex- » primer, et dont je dirai seulement qu'il me parloit et » me traitait comme une épouse du Thabor. »

Durant quelque temps, les amours de Jésus et de Marguerite-Marie continuèrent sans nuages. N.-S. la « combloit des caresses et des consolations de son amour. » Mais cela ne suffit pas à Marie Alacoque ; elle veut souffrir. Son époux calme ses ardeurs ; puis, il se décide à la satisfaire : les hallucinations gaies sont remplacées par des hallucinations tristes. « Alors, J.-G. lui montre une croix toute couverte de fleurs : « Voilà, lui dit-il, le lit de mes chastes épouses, où je te ferai consommer les délices de mon amour. »

A 25 ans, Marguerite-Marie était dans l'état suivant :

« Plus on avançait, plus cet amour de Dieu la consolait. Sa frêle et délicate constitution ne résistait pas à de telles émotions. Maigre, pâle, avec une chair transparente à travers laquelle on apercevait comme la flamme de l'esprit, elle réalisait de plus en plus le chant de son noviciat :

Je suis une biche harassée.

Qui cherche l'onde avec ardeur ; La main du chasseur m'a blessée, Son dard a percé jusqu'au cœur.

Aux absorptions se substituent de véritables extases : elle restait à genoux douze heures de suite, les mains jointes sur la poitrine, les yeux fermés, immobile, sans tousser ni faire le moindre mouvement, « comme marbre » et «la figure extasiée. » Elle aimait et s'oubliait en aimant. EUe n'entendait rien de ce qui se passait autour d'elle (1). {Loc. cit., p. 177, 179, 232.)

M. X..., l'amant invisible de Geneviève, Dagon, le diable de Madeleine Bavent, exercent sur leurs maîtresses « des battures, » les mordent, etc. L'amant de Marguerite-Marie produit chez elle des plaies invisibles : « Toute sa vie, elle eût une plaie invisible au

(ij Quelquefois, dans ses extases, • elle restait au chœur jusqu'à onze « heures prosternée sur le pavé, let bras en croia, le visage contre terre. • (Lec. cit.. page 280.)

côté, écrit M. Bougaud. « Cette plaie, dit-elle, dont la » douleur m'est très-précieuse, me cause de si vives » ardeurs, qu'elle me consume et me fait brûler toute » vive. »

Un jour « la sainte Hostie lui était apparue resplendissante comme un soleil, et au milieu de cette gloire elle avait vu Notre-Seigneur qui, tenant une couronne d'épines à la main, la lui posa sur la tête en disant : « Ma fille, reçois cette couronne en signe de celle qui » te sera donnée bientôt en conformité avec moi. » Et, en effet, à partir de ce jour, elle eût autour du front comme un cercle de feu. Elle ne pouvait pas appuyer sa tête, même sur un oreiller (p. 261). »

Les amours de Marguerite-Marie ont des caractères particuliers. « N.-S. lui apparut attaché à la croix et rayonnant d'amour. Comme elle le contemplait ravie, il détacha un de ses bras, attira la sainte contre sa poitrine adorable, et, toute défaillante de bonheur céleste, il lui fit mettre ses lèvres sur la plaie de son cœur (p. 199). »

Un autre jour : « Il me demanda mon cœur, lequel je » le suppliai de prendre ; ce qu'il fit, et le mit dans lo » sien adorable, dans lequel il me le fit voir comme » un petit atôme qui se consumait dans cette ardente » fournaise. Puis, l'en retirant comme une flamme ar- » dente en forme de cœur, il le remit dans le lieu où » il l'avait pris, en me disant : Voilà, ma bien-aimée, » un précieux gage de mon amour. Je renferme dans

» toa côté une petite étincelle des plus vives flammes » de mon amour, pour te servir de cœur et te consu- » mer jusqu'au dernier moment. »

L'état de Marie Alacoque inquiétait ses compagnes qui s'en entretinrent avec des prêtres. « Le résultat de toutes ces conférences fat qu'il y avait en tout cela beaucoup d'imagination, un peu de tempérament, et, qui sait même ? quelque illusion du mauvais esprit.... » (Loc. cit., p. 247.) Fort heureusement arriva le R. P. jésuite de la Colombière. Marguerite-Marie fut prévenue de son arrivée par une voixqm lui disait : « Prends patience et attends mon serviteur.» Le P. de la Colombière arriva. A peine eût-il ouvert les lèvres qu'elle entendît distinctement ces paroles : « Voilà celui que je t'envoie. »

Marie Alacoque se confesse au P. jésuite : « Et » comme je lui eus fait entendre que ce Souverain de » mon âme me poursuivoit de si près, sans exception B de temps et de lieu que je ne pouvois prier vocale- » ment.... Et lui ayant dit quelque chose des plus spé- » Claies caresses et unions (F amour que recevois de » ce Bien-Aimé de mon âme et que je ne décris pas » ici, il me dit que j'avais grand sujet de m'humilier, y> et lui d'admirer les grandes miséricordes de Dieu à i> mon égard. »

Si l'on en croit les théologiens, la mémoire de Madeleine Bavent, l'épouse du Diable, doit être honnie et conspuée, tandis que celle de Marie Alacoque, l'épouse

de Jésus, doit être honorée et vénérée. Cette opinion n'est pas la nôtre. Pour nous, ce sont deux malades qui ont subi la triste influence des superstitions de leur temps.

Tous les phénomènes mentionnés chez Marie Alacoque : hallucinations de la vue et de l'ouïe, tantôt gaies, tantôt tristes, absorptions, extases, plaies imaginaires, délire érotique, — se retrouvent à des degrés divers chez les hystériques delà Salpêtrière.

Sans l'intervention du P. de la Colombière, qui sait si Marie Alacoque n'eût pas subi le même sort que Madeleine de Cordoue ?

Celle-ci, en efïét, après avoir été considérée comme une sainte, honorée par les peuples, les rois, les inquisiteurs, etc., après avoir fait des miracles, fut emprisonnée, jugée et « condamnée à sortir de la prison en habit de religieuse et sans voile, la corde au cou, un bâillon dans la bouche, un cierge allumé dans les mains ; à se rendre dans cet état à la cathédrale de Cordoue, à paraître sur un échafaud dressé pour la cérémonie de sonauto-da-fé... (1).» Elle aussi recevait la visite du Christ qui l'avait prise pour fiancée. Mais ce n'était pas le vrai Christ ; c'était un chérubin déchu, nommé Balban...., auquel elle avait servi d'épousôpendant un grand nombre d'années.

(l) Calmeil, loc. cit., t. II, p. 248-251.

Nous terminerons là ces considérations sur les faits anciens et nous espérons que nos lecteurs nous sauront gré d'avoir profité des observations des malades du service de M. Charcot, pour leur montrer une fois de plus l'intérêt puissant qui s'attache à VÊtude de Vhystérie dans l'hisloire.

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