‹ Iconographie voltairienneChapitre 2 sur 30 · LE GENEVOIS HUBER ET M. DE VOLTAIRE · texte numérisé non relu

LE GENEVOIS HUBER ET M. DE VOLTAIRE

M"" du Chàtclct mourait en 1749. Voltaire avait cinquante-cinq ans, sa vie galante était close. Dans les fréquentes éditions de ses livres, le libraire mettra en tétc de l'ouvrage le portrait de l'auteur; et ce sera presque invariablement le pastel de La Tour défiguré à plaisir. Désormais le poète, qui sait qu'il n'a plus ni un beau ni un frais visage à produire, non-seulement ne sera point tenté de se ("aire peindre, mais repoussera obstinément toute proposition de ce genre. Aussi ne rencontrera-t-on plus guère que charges, caricatures et calotincs en images. L'une des premières que nous connaissions est une satire, très-fine comme composition, relative aux Eléments de h philosophie de Newton qui parurent a Amsterdam, elle/ Ledet; cela nous reporte à 1 7^8 ou 1 7 >9- Kort probablement ce petit dessin fut inspiré par les discussions que le livre souleva dans le public et le monde savants, par une réfutation de Banièrcs notamment, répandue cette dernière année, lïornons-nous à copier la légende qui pourrait être plus laconique : Lranie présente des lunettes à Voltaire, qui lit Newton de travers. A cùté de ce célèbre écrivain sont deux sylphes, dont l'un brise des tuyaux capillaires et l'autre manie mal un compas. Un génie caché derrière Lranie se moque de leur maladresse. >> Nulle indication de graveur. H. 0,16. L. o"\!i.

La mort de M ' du Chàtclct rit un grand \ide dans l'existence de

22 tSSAi D'ICONOGRAPHIE \ OIT Air

Voltaire. 11 n'avait toutefois aucune envie, malgré les coquetteries du roi de Prusse, de quitter la France et de brûler ses vaisseaux. Ses succès, ses intérêts, tout semblait même river davantage la chaîne qui l'attachait à la cour. .Mais le bon vouloir de la marquise de Pompadour ne put rien contre l'invincible antipathie du roi pour son gentilhomme de la Chambre : et Voltaire, froissé, ulcéré, se décidait à partir pour Berlin où l'on saurait mieux reconnaître son mérite. Ce coup de tète ne réussit point dans le public, il y lut envisagé sévèrement. Nous trouvons la trace de cette désapprobation dans une caricature a laquelle fait allusion M" du Hausset. et que les colporteurs criaient à travers les rues de Paris : « Voltaire, ce fameux Prussien, le voyezvous avec son gros bonnet de peau d'ours, pour n'avoir pas froid ? A six sous le fameux Prussien '. » Nous avons vainement cherché cette estampe dans les trois volumes de gravures et de dessins relatifs à Voltaire, de la bibliothèque Richelieu.

Après un séjour de trois années en Prusse, Voltaire disparaissait en fugitif; il se réfugiait d'abord en Alsace, et se déterminait enrîn à demander à la Suisse une retraite moins brillante, plus assurée en revanche contre les caprices et les coups de la fortune. Mais il ne savait pas, en s'installant à Lausanne, puis aux Délices, ce qui l'y attendait, tous les agacements, toutes les colères rentrées que lui causerait un plaisant et spirituel Genevois, infatigable, inexorable dans son rùle de tortionnaire. Qui n'a entendu parler do Huber, de ses découpures vives, fines, déliées comme un crayon, reproduisant tous les objets avec une vérité saisissante? Nature animée, nature morte, tout lui était bon. tout lui était propre: mais cette fantaisie qui s'intéressait à tout ce qui frappait ses regards, se tîxera impitoyablement et n'aura plus qu'un but, nous devrions dire une victime. Huber s'attachera à l'auteur de ZSirc comme à une proie légitime; il était reçu à toute heure, accueilli avec faveur; c'était le cas d'user et d'abuser, et il n'y manquera guère. Bientôt l'attitude, les traits du

1. Voltaire et la société française au XVIII* siècle, t. III. Voltaire i U cour. p. 4,2.

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poète lui devinrent si familiers qu'il taisait sa silhouette derrière le dos sans qu'il y parût, avec une telle prestesse et une telle sûreté qu'on eût dit. selon l'expression heureuse de Marmontel. qu'il avait des yeux au bout des doigts. Quelque chose d'autrement incroyable : il présentait à son chat un morceau de fromage ou de mie de pain, et, en le retirant des dents de l'animal par des soubresauts calcules. il arrivait à faire reproduire à cet artiste inconscient le profil anguleux du poète auquel ce talent si incongrûment appliqué donnait de l'humeur, sans que Huber arrivât jamais à résipiscence. Cela n'est rien. Les découpures de Huber sont de vraies compositions dont les qualités exquises échappent à l'analyse. Citons pourtant celle-ci, dont on devine les écueils, autrement scabreuse à reproduire par le crayon, le pinceau ou les ciseaux que par le récit, bien que nous nous sentions assez empêché de décrire cette scène un peu vive. L'une des ambitions de Voltaire eût été d'avoir un haras, un haras sérieux. 11 avait fait l'acquisition d'un étalon danois, dont il attendait merveille; il avait une demi-douzaine de vieilles juments qu'il voulait marier ; et tous les jours, après diner. il fallait que la compagnie, quelle qu'elle fût, allât de ce côté du jardin et vît les grands parents de la génération à venir, qui ne vint pas, disons-le à regret. Nous ne pouvons entrer dans des détails trop réalistes, que Grimm donne tout au long, et qui, en effet, révèlent les plus rares qualités de l'auteur comique; cela est plein de mouvement et d'intrépidité. Le sujet, quelque peu cru, est sauvé, atténué du reste avec un art, un tact qui font pardonner la liberté de la conception. Qu'on n'oublie pas qu'il s'agit ici, non d'un crayon au secours duquel viennent la lumière et la couleur, mais d'une simple découpure. Huber, longtemps, n'avait songé qu'à son plaisir; le succès lui inspira l'idée bien naturelle de profiter de cet heureux et rare talent, et il avait fini par expédier ces mignonnes œuvres à un commissionnaire de Paris qui l'en débarrassait. Celle dont il est ici question dut être vendue dix ou douze louis; c'est du moins le prix que le fondé de pouvoir de l'artiste genevois crut devoir exiger et qu'apparemment

il obtint'. Ce ne serait pas une petice tâche serait-ce une tâche possible'-) de rassembler dans sa totalité l'œuvre découpée de Huber. Ces petites compositions étaient achevées en un tour de main, et l'on en obtenait de lui plus qu'aisément. ■■ Il me manque beaucoup, dit le Danois Biœrnstaehl, dans une de ses lettres datées de Fernev, il est à présent à Paris. J'espérais avoir de lui plusieurs Voltaires en découpure. Celui qui me fut donné par le prince de Mecklembourg est dans le plus piteux état, par le lait de mille curieux de toutes classes qui se le sont déchiré en Italie (i" octobre 177 j)*. » Sauf quelques exceptions, toutes ces découpures, véritables travaux d'Arachné, enlevées au moment même, dorment éparses dans les collections particulières si riches et si nombreuses du Royaume-Uni \

Grimm, plus flegmatique d'ordinaire, se passionnera pour ces petits ouvrages et se dépitera de ne les voir pas appréciés comme ils le méritent; il en envoie à Berlin, il en envoie à Gotha.

a Je suis charmé, monseigneur, écrit-il au duc héritier, de savoir enfin les découpures arrivées sans accident à Gotha ; j'espère qu'on n'aura pas oublié ce double verre qui est nécessaire pour les bien voir et qui les fait paraître avec avantage, surtout à la lumière. Je m'en tiens au jugement que Votre Altesse Sérénissime en a porté, il confirme le mien. Le grand Frédéric n'a pas eu le temps de les bien voir; il n'a vu que de la patience, un morceau de vélin, des ciseaux. Il nous auroit fallu auprès de lui une main habile pour présenter ces

1. Grimm, Corrtspo:J^:ct liu.r^irt (Paris, Eurne), t. IV, p. 59, 40: août 1-64.

a. Lttttre ni suoi Vi^ggi Str^nitn (Poschiavo, 1 — 8 5 >, t. IV, p. 13e.

\. Malgré toutes nos recherches, nos trouvailles se bornent a un ensemble de huit bons hommes taillés sur Ues cartes a jouer : « Voltaire dansant et autres personnages. Découpures faites a Ferney, vers 1775, par Huber de Cologny qui se donnait le nom de peintre de Voltaire. • Nous reproduisons ludaïquement l'indication du résident, parce qu'elle révèle, chez l'artiste genevois, certaines prétentions d'appropriation qui faisaient du patriarche sa proprechose, et expliqueraient le mécontentement, l'irritation de sa victime. Voltaire, de prolil, sur une jambe, les deux bras en l'air, danse comme un perdu. Plus bas, une femme debout, entre deux personnages assis et lisant. Plus bas encore, quatre autres, qu'il est plus malaisé de désigner. Ce n'est qu'un coup de criyon, et il y a sans doute un abime entre cette pochade et la véritable composition dont nous parle Grimm. Bibl. nat., Collection Hennin, t.CXIX, p. 61.

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LPPKt DE VUE DE FER^ET.

h — Al UTCONOGR Al'HIK VOLTAIRIEXNE. 25

différents morceaux avec art sans en accabler le roi; alors il en aurait pu sentir le mérite...

Lf, six semaines plus tard :

" J'ai mandé à mon ami Huber, écrivait-il au même prince le 26 janvier 1-65, son succès auprès de Votre Altesse. Il le dédommagera du succès médiocre de Potsdam, dont au reste il avoit des pressentimens, car il ne s'est prêté qu'avec peine à ma proposition et il m'avoit prédit que le roi regarderoit ses ouvrages comme des misères difficiles. Le peu d'impression qu'ils ont fait sur le héros du siècle ne me fait pas changer d'avis sur leur mérite, et l'approbation de Votre Altesse me confirme dans mes idées. Les hommes de génie sont faits pour être jugés et non pour être juges. Quand mon ami Diderot veut me rendre compte de quelque chose qu'il a lu ou de quelque fait historique, je lui dis : Souvenez-vous que Dieu vous a fait créateur et non rapporteur ; aussi dites des choses et jamais des faits, et lorsqu'il persiste à vouloir conter, je dis : Messieurs, voilà qui est fort beau, n'est-il pas vrai, eh bien, il n'y a pas un mot de vrai. La plupart du temps j'ai raison et nous rions. L'homme de génie de Potsdam n'a vu que du vélin découpé avec patience, et n'a pas daigné y regarder mieux. Si j'y laissois regarder Denis Diderot, il y verroit cent choses qui n'y ont jamais été et nous tourneroit la tète par ces récits'. »

Mais cet artiste si fin, d'une imagination si vive, devait-il se renfermer à tout jamais dans ce genre borné (cela peut-il s'appeler un genre?) sans chercher à étendre un peu son horizon?

Il y avait l'étoile d'un peintre dans Huber, d'un peintre doublé d'un observateur sagace, très-ouvert au cùté comique et même philosophique des choses ; il se décida à laisser là les ciseaux pour le pinceau, et personne n'eut à le regretter. Mais tableaux, aussi bien que découpures, ont disparu depuis longtemps; et, quoique Senebier

1. Etienne Charavay, Revue des documents historiques (Paris, lemerre, |8~), 5* année, p. 1 et 32. Lettres Je Grimm au dut héritier de G >tha ; drs 13 décembre i-6.| et 26 janvier 176c.

j6 ES-U D'ICONOGRAPHIE VOLT.AIR IEXXE.

dise qu'Us ont été graves, ce que la gravure nous a transmis se résume en cinq ou six épaves qui sont loin de représenter, au moins comme conception, ce qu'il a fait de plus remarquable et de plus

original.

On peut voir encore dans la salle à manger du château de Mezeri, appartenant à M. Constant, des panneaux originairement peints pour le château d'Hermanches. Sur l'un d'eux est figuré le théâtre de Monrepos. Voltaire assiste â une représentation des hôtes du châtelain transformés en acteurs de société, tous très-stylés et très-hab.les. On joue Zaïre; il est assis dans la coulisse. Mais, renversé par le jeu merveilleux de M. et de M- d'Hermanches. il ne se possède plus, il n'y tient plus: il tend les bras, entraine avec lui son fauteuil, chemine ainsi jusque sur la scène, et se trouve, sans s'en douter, en plein théâtre, entre Zaïre et Orosmane, qui ne peut donner son coup de poignard. Grâce a lui Zaïre est sauvée, mais le dénouement est manqué. Toutes les figures sont des portraits, et Voltaire, particulièrement, est rendu avec une vérité surprenante. Telles seront toutes ces conceptions qu'il ne faut pas, non plus que les chefs-d'œuvre de notre Meissonier, mesurer à la taille. « Cet Huber est un homme plein de génie et d'un talent unique, s'écrie le baron Grimm avec un lyrisme qui ne lui est pas habituel. Il peut dire hardiment à Voltaire, à Greuze et à tous les peintres du monde : anch'io son pittorc. »

Ces jolis dessins, ces incroyables découpures, ces pastels agréables, ces petits tableaux si réels, sont en quelque sorte l'histoire familière et intime de l'auteur de la Henriade. Au moindre prétexte, au moindre incident plaisant ou grotesque, Huber de saisir son crayon et de croquer son hùte, non sans le faire crier: mais rien ne l'arrêtait, bon gré, mal gré, le coup était fait, et Voltaire n'avait plus qu'à se résigner, en grognant. « Puisque vous avez vu M. Huber. écrit-il à M™ du DetFand, il fera votre portrait, il vous peindra en pastel, à l'huile, ex-me^o tinto; il vous dessinera sur une carte avec des ciseaux, le tout en caricature. C'est ainsi qu'il m'a rendu ridicule

I— AI D'ICONOGRAPHE VOLTAIR I F.XNE. 2-

d'un bout de l'Europe à l'autre ec> août \~~i . ■ Il écrivait quatre mois après, à l'impératrice Catherine : < Madame, votre oiseau. qu'on appelle /laminant, ressemble assez aux caricatures que mon ami M. Huber a laites de moi; il m'a donné le cou et les jambes, et même un peu ta physionomie de ce prétendu héron blanc (11 décembre). » 11 fait allusion ici à un dessin de Huber, l'un de ceux qu'il lui pardonna le moins et pour l'œuvre en elle-même et pour les malignités qu'elle lui attira. Cela est intitulé le Lever du philosophe de Ferner. On voit le patriarche sortant du lit et « sautant dans ses culottes » tout en dictant à son secrétaire. Ces deux fuseaux, taisant entrée dans leur étui, sont pris sur le lait, et l'on assiste à cette scène, qui n'est grotesque qu'à la réflexion : car \ oltaire est tout à ce qu'il dicte et l'on est soi-même tenté de surprendre au vol ce qui s'échappe de ses lèvres minces comme des lames de couteau. Le tableau, alors la propriété de M. Bover de Fonseolombe, d'Aix, fut gravé à Londres, et parut d'abord chez Rob'. Sayer. (H. 0% 10. L. o'",oq.) Cette première gravure est devenue rare: la contrefaçon s'en était vite emparée, non sans renchérir sur la pensée de Huber : elle ajouta une chambrière tenant les vêtements de son maître et glissant sur lui un regard sournois, ainsi qu'un portrait de Fréron, qu'on ne se fût pas attendu à trouver là. Mais ce n'est rien ; et. pour le plus grand débit de l'estampe, l'on avait jugé convenable d'y joindre des vers aussi bètes qu'orduriers où d'Alembert et l'auteur de l'Année littéraire jouent chacun un rôle1. L'on conçoit le mécontentement de Voltaire, qui, fâché déjà de passer par les facéties du crayon de Huber, était plus que fondé à se plaindre du peu de prudence et de réserve d'un ami qui n'ignorait point son peu de goût pour ce genre de publicité, lors même que cette plaisanterie peu décente ne se fût pas aggravée par l'adjonction de gravelures au gros et trop gros sel.

Les Adieux de Claude Gar. In quaker de Philadelphie, du

1. Mai» ces vers ligurent également au bas Je la première gravure.

a8 ESSAI P'KONOGR APM!F. voltairiexne.

nom de Claude Gay, voyageant en Europe, s'arrêta quelque temps à Genève où l'on ne parla plus que de ses manières simples, selon la nature et l'Evangile. Voltaire, désireux de le voir, de converser avec ce représentant d'une secte dont il avait eu occasion d'observer les mœurs pendant son séjour en Angleterre', le fait prier de venir dîner avec lui. De banal l'entretien ne devait pas tarder à devenir militant et agressif. L'auteur de Mahomet, qui ne pouvait s'empêcher de parler de religion à tout propos et hors de propos, ne pouvait davantage se contenir sur ce chapitre délicat, trop vif, trop emporté pour prendre en considération les opinions et le caractère de ceux en présence desquels il se trouvait. Ainsi fit-il à ce dîner. Le quaker répliqua sans se tacher, mais sans céder, sans paraître s'apercevoir de la raillerie dont on assaisonnait la discussion. Ce flegme imperturbable exaspérait, plus encore que la résistance, l'irascible poète, qui bientôt ne se posséda plus; ses yeux flamboyaient, sa voix tonnait, ses bras s'agitaient dans le vide. La dispute fut poussée à un tel point que Claude Gay se leva et, s'adressant à son hùte : « Ami Voltaire, lui dit-il, peut-être un jour entendras-tu ces choses-là; en attendant, trouve bon que je te quitte. Dieu te soit. » Et il reprit tranquillement et pédestrement, malgré tout ce qu'on fit pour le retenir, le chemin de Genève5. Huber était à ce dîner et ne perdit rien, comme on le pense, de cette étrange scène, qu'il reproduisit dans un dessin où le flegme de l'un et l'emportement de l'autre sont saisis avec la verve, l'accent de vérité, l'art qu'il mettait dans tous ces petits drames bourgeois dont il était le Callot.

Une chose assez plaisante, c'est que Voltaire, quelle que fût son humeur, se vit contraint en quelque sorte d'endurer, de subir cette exploitation burlesque et grotesque de sa personne. Huber avait proposé à l'impératrice de Russie de retracer à son intention, dans

i. Voir dans ses Lettres philosophiques (première lettre' ce que Vo!tiirc dit des quakers et le récit de sa piquante entrevue avec André Pciit.

a. Simond, Foyjçe en Suisse (Paris, Treuttel et Wiirtz, 1822), tome I", page* 623, 624.

ca.pitrs'h a turc-

ESSAI D'ICONOGR UMIIE YOI.T.A IR IENXE. 29

une suite de tableaux la vie domestique de M. de Voltaire: et la proposition avant été agréée, il s'était mis aussitôt à l'oeuvre.

Son début est solennel et tout relatif, du reste, à la ezarine. 11 a pour titre : Réception de l'ambassade impériale à Fertiey. L'auteur de la Henriade est dans son lit, mourant ou peu s'en faut, comme toujours. On lui annonce le prince Koslowski, lieutenant des gardes, porteur de présents magnifiques, dignes en tout de celle qui les lui envoyait. Le patriarebe se dresse alors sur son séant et tombe en extase devant ce cotiret d'ivoire tourné par la propre main de la souveraine, devant cette superbe pelisse qui ne sera pas de trop pour le protéger contre les rigueurs glacées du mont Jura. 11 a oublié ses maux, les années, il a oublié qu'il y eût au monde des Fréron, des La Beaumelle et des Nonotte ; il a retrouvé tout le l'eu de sa jeunesse. Ce premier tableau, Huber s'était empressé de l'envoyer, comme on l'y avait autorisé, à la cour de Saint-Pétersbourg, qui trois ans après, en 1772, en était encore à donner signe de vie. Assez incertain sur ce qu'il devait faire, l'artiste, que ce silence de mauvais augure n'avait pas découragé, avait transporté à Paris cette sorte d'Odyssée humoristique, d'une observation si fine, si spirituelle et si maligne; et Grimm nous apprend qu'il n'eût pas été éloigné de la faire graver, s'il eût rencontré un chili're suffisant de souscripteurs. Mais la cour de Russie se décidera, bien qu'un peu tardivement, et la petite galerie prendra le chemin de Saint-Pétersbourg.

Mentionnons ce qui en a survécu pour le public et ce que le curieux rencontre encore dans les ventes, nous entendons les estampes; quant aux tableaux eux-mêmes, rien n'est jusqu'ici sorti, que nous sachions, des collections privées. On connaît ce dessin à l'eau-forte où l'artiste a rassemblé à la même table tous les amis de Voltaire qui ont été ses visiteurs : d'Alembert, Marmontel, Diderot, La Harpe, Condorcet, l'abbé Maury. Huber ne s'est pas oublié et figure parmi les convives avec l'indispensable pire Adam'. Citons

1. Huber tic s'est préoccupé ici que de meubler sa table Je personnages célèbre* alors.

jo KSSAI D'ICONOGRAPHIE VOLTAIRIEXNE.

encore le Déjeuner du patriarche qu'il ne faut pas confondre avec un autre plus connu de Denon, dont il va être question. Le poète, debout, prend son café qui lui est servi par la femme de chambre de Mm' Denis, celle que Voltaire mariera à M. Perrachon, mais qui est encore M"' Agathe, la belle Agathe, à laquelle son maître dira invariablement, tous les matins : « Belle Agathe, vous charmez tous les yeux > ; ce qui fera, invariablement aussi, baisser les yeux de la belle Agathe et colorera son teint, invariablement, d'un aimable incarnat1.

Nous serions impardonnable d'omettre un petit tableau, l'un de ceux que nous signale Grimm et qui ont disparu, mais dont nous avons retrouvé la gravure. Voltaire au milieu d'un groupe de paysans: un peu à gauche un homme assis, qui nous tourne le dos et le regarde ; une femme debout, la main devant les yeux, comme pour se protéger contre l'éclat de la lumière1 un marmot pendu à ses jupes: deux autres femmes, la première plus âgée, la seconde une jeune tille, accroupies près d'elle; derrière Voltaire, mais plus au fond, un homme, une femme, un enfant nu, auquel celui-ci semble donner une claque, et l'auteur de Zaïre, sur ses jambes, perruque et bonnet, les mains croisées, en admiration devant la riche moisson qu'il a plu à Dieu de donner à ces braves gens. Il s'extasie à l'aspect de cette heureuse abondance; et ses naïfs auditeurs de l'écouter avec un étonnement où se mêle une sensible pointe de moquerie. C'est assurément ce que nous avons vu de plus remarquable de l'artiste genevois ; il y a là plus que de l'esprit et de la ("messe; il y a du philosophe et du penseur. L'attitude attentive et attendrie du poète est pleine de vérité et d'expression, elle nous le livre tout entier. Xi crudité, ni recherche de l'effet; une composition d'une sobriété à laquelle ne nous avait point habitué Huber, et qui fait de cette jolie page quelque chose de complètement à part dans son œuvre '.

En réalité, ni Maury ni DiJerct n'ont jimais tait le voyage de Ferney, et !e poète ne les a connus qu'à sou ret.iur à Pari-;, en i— 8. In-folio, e:i travers.

I. Grirara, Correspondjnce ïaitriirt (Paris, Kur.-ic, t. VIII, p. 91. 9;, novembre 177a.

a. Bibl. nat. Estampes. Collection Hennin, t. CVH, p. jo. H. om,5o. L. o"',j4.

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