Idée d'un corps spécial pour l'armée italienne par le colonel Cluseret
Au moment où les éventualités de guerre et l'organisation du royaume d'Italie font une nécessité de constituer une armée en rapport avec les dangers à prévoir et la grandeur du pays, il est utile de jetter un coup d'œil sur les nouvelles conditions de la guerre résultant des perfectionnements apportés tout récemment aux armes à feu.
Ces perfectionnements ont eu pour effet immédiat de forcer les troupes à parcourir une plus grande distance sous le feu avant d'en venir aux mains et de rendre l'emploi de la cavalerie presque impossible. En Crimée, à la bataille de Traktir, la cavalerie russe ne put protéger la retraite de son infanterie, et la cavalerie an* glaise ne put la poursuivre; à Solférino, même
impuissance de la cavalerie autrichienne. Plus on ira, plus l'impuissance de cette arme deviendra manifeste. Tirons-en cette simple conclusion pour le moment, que les proportions de la cavalerie à l'infanterie doivent être diminuées dans toutes les armées et particulièrement dans l'armée italienne , la topographie du sol italien ne se prêtant pas à l'action de cette arme.
Je- m'occuperai actuellement des conditons de l'infanterie.
Plus la distance à parcourir sous le feu de l'ennemi est granlc, plus les troupes doivent être solides et agiles.
Le problème serait résolu si le moral des troupes augmentait en raison des perfectionnements apportés au tir; car tout le monde sait que c'est l'effet moral plus que l'effet réel de l'artillerie qui agit sur les masses , quelles que soient' la justesse et la précision du tir. Si tout ce qui n'était pas tué arrivait, il n'y aurait d'autre résistance possible que celle de la lutte corps à corps; on aurait tort de tant perfectionner les armes à feu, on en reviendrait tout simplement aux batailles du moyen âge. (Je fais ici abstraction du résultat des combinaisons stratégiques qui permettent en amenant de grandes masses sur un point déterminé de vaincre, grâce à la supériorité du nombre; je raisonne dans l'hypo-
thèse des proportions numériques ordinaires). Il faut remonter le moral du soldat et lui donner cette confiance, que fend à diminuer la précision et la portée de la nouvelle artillerie, en lui créant, soit des zones de sécurilé factices analogues aux anciens Thabors (problème que de nombreuses expériences peuvent faire croire à-peu-près résolu), soit en le faisant précéder de troupes qui attirant sur elles le premier feu , permettent au gros de l'armée de parcourir l'espace couvert des feux ennemis avec un peu moins de danger.
Les tirailleurs, précédant l'armée, avaient jusqu'à présent suffi dans la plupart des cas ; mais il est évident que l'usage du canon rayé étant devenu général , il faudrait les augmenter dans une telle proportion, qu'on tomberait dans l'inconvénient du système actuel d'attaque française. Ce système, très dangereux même avec la furia francese et notre expérience de 30 années de guerre en Afr ique, serait complètement désastreux pour tout autre peuple qui n'aurait pas au même degré l'entrain, l'énergie et le coup d'oeil que possède le soldat français. Il est à remarquer que, même avec la solidité reconnue des troupes françaises, il existe dans cette armée des corps destinés (avec ou sans préméditation) à diminuer le danger de parcourir l'espace couvert du feu ennemi. Les Zouaves et les Turcos
ne font pas autre chose : lancés sans cesse en avant dans un ordre qu'on peut appeler tirailleurs en grande bande, où la valeur individuelle joue un grand rôle, ces corps, recrutés d'une manière tout spéciale (engagés volontaires ou venant d'autres corps), dégagent par leur élan irrésistible le terrain à parcourir des tirailleurs ennemis, occupent le tir d'artillerie, entament la résistance, dont parfois ils triomphent avant même l'arrivée de l'armée. On conçoit combien alors l'action des masses d'infanterie acquiert d'efficacité et combien de jeunes soldats peuvent prendre instantanément de solidité.
L'armée italienne comptera forcément beaucoup déjeunes soldats, et aura, proportion gardée, peu de vieilles troupes. Objectera-t-on les bataillons de bersaglieri? Mais si on leur faisait jouer jan semblable rôle, ce serait une faute énorme, l'oubli de toute connaissance pratique de l'arme. Cette faute, des généraux français l'ont commise à Sébastopol : non seulement ils employèrent les chasseurs comme troupe d'avant- garde, d'enfante perdus en quelque sorte, mais ils leur firent faire le service d'avant-postes la nuit dans les tranchées avec ordre de tirer. Des hommes dont toute la valeur réside dans la sûreté du coup d'œil tirer la nuit! Qu'en résulta-t-il? Je ne citerai que deux exemples ; ils sont personnels.
1° Le tir ordonné la nuit et dans les tranchées força Je bataillon entier dans l'espace de trois semaines environ à verser les carabines en magasin et à renouveler son armement ; l'extrémité du canon frottant sur la terre des épaulements, de petites pierres s'introduisaient et fesant levier entre l'extrémité du projectile et l'arme du canon, ce dernier éclatait.
2° Ce même bataillon employé à la façon des Zouaves, perdit dans l'espace de li jours, du 7 juin au 18 juin, tous les officiers et fut réduit a 350 hommes sur un effectif de 1339 hommes.
Or la perte d'un chasseur à pied ou d'un bersaglier est une perte sérieuse; on perd 3 années d'étude nécessaires à former un bon chasseur, un homme d'une constitution choisie, et l'usage d'une arme de prix, souvent l'arme elle-même; les généraux piemontais l'ont parfaitement compris et n'ont jamais distrait les bersaglieri de leur spécialité. C'est à mes yeux la principale cause de leur supériorité incontestable; ils ont su conserver des hommes éprouvés de toute façon et décupler par l'expérience la valeur de leur services; un soldat meurt, un autre le remplace; un hersaglier tué, il faut trois ans pour en former un autre.
J'ajouterai que si l'arme des chasseurs a pu lutter a Sébastopol avec avantage contre l'artil-
lerie, il n'en est plus de même aujourd'hui : l'artillerie a doublé la portée de son tir et les carabines portent toujours à la même distance.
L'armée italienne n'a donc pas de corps à remplir le rôle dont j'ai parlé plus haut, et que je croi indispensable; mais ce n'est pas le seul qu'un semblable corps sera appelé à jou r, il sera essentiellement propre au rôle de partisan, et dans la guerre qui doit s'engager tôt ou tard avec l'Autriche, ce rôle sera très important, Les troupes allemandes, qui sont naturellement lentes et qui ont besoin d'être constamment approvisionnées, seront sans cesse harcelées par ces corps; leurs convois seront coupés, enlevés; les points nécessairement mal gardés dans un empire aussi vaste, seront subitement envahis par un ou plusieurs de ces corps; des débarquements pourront être tentés avec succès: enfin dans une guerre entreprise au nom des nationalités contre une puissance composée de différentes nationalités sans autre trait d'union que la force, ces corps (en y entroduisant des éléments étrangers) provoqueront la désertion et les soulèvements par affinité de nationalité.
Peu importe le nom qu'ils porteront: l'essentiel, c'est de trouver des hommes d'une bravoure éprouvée, ardents par tempérament, robustes, agiles et des chefs qui joignent à ^expérience de
la guerre assez de jeunesse et d'entrain pour communiquer^ à leurs troupes une confiance aveugle, un clan irrésistible.
Une grande partie des hommes existe dans les débris de l'armée de Garibaldi. Nos régiments de Zouaves n'eurent pas d'autre origine: ils furent organisés par le général Du vivier avec les débris des régiments de la Charte: 18 ans plus tard, le lendemain de la révolution de 48, j'organisai avec le même général les bataillons de Garde mobile; on sait le rôle qu'ils jouèrent en . juin 48: si des circonstances politiques n'avaient amené le licenciement de ces bataillons, ils étaient destinés à former de nouveaux régiments de Zouaves: il est à remarquer qu'on tripla à cette époque le nombre de ces régiments et j'y retrouvai par la suite la plus part des Gardes mobiles licenciés. La partie enthousiaste du peuple qui fait les révolutions est essentiellement propre à former de semblables troupes, et il y a un intérêt politique à ouvrir ce débouché à leur ardeur et à leur patriotisme.
La question des officiers est plus difficile à résoudre, car il faut à toutes les autres qualités joindre celle de l'expérience de la guerre. Ce n'est pas une seule campagne ni deux qui donnent cette expérience, et à moins d'avoir servi à l'étranger, je ne vois pas où l'on pourrait trouver
en Italie la quantité d'officiers nécessaires à la formation des nouveaux corps. C'est au Gouvernement, qui a en main les dossiers des officiers et qui seul peut les juger sur des documents certains, à les choisir; je crois néanmoins que les officiers de l'armée de Garibaldi pourraient en fournir un certain nombre réellement très capables; l'armée régulière fournirait le reste.
Je propose d'attacher un de ces régiments à chacune des divisions de l'armée de Garibaldi, et pour commencer, à titre d'essai, de n'en former qu'un seul pour toute cette armée.
La force du corps et sa composition devront satisfaire au double but de pouvoir se suffire lui-même dans la plus part des cas, et de ne pas s'écarter du principe d'unifé tactique.
Je proposerai en conséquence:
4 bataillons de 900 à 1000 hommes chaque;
3 bataillons entrant en ligne et 4 formant réserve au dépôt, suivant les circonstances.
Cette composition est la plus simple expression du corps d'armée: il y a centre, 2 ailes et réserve. Multipliez le nombre de semblables régiments, et vous obtenez des brigades, des divisions, des corps d'armées toute multiples de l'unité tactique.
Les cadres conformes à ceux de l'armée piémontaise.
Administration et comptabilité piémontaise (uniquement pour ne pas compliquer les difficultés de la première organisation, car cette comptabilité, comme la comptabilité française, est beaucoup trop compliquée, par suite trop lente).
Instruction en tout conforme à celle des Zouaves.
Armement: carabine légère; célle fabriquée à Brescia en 1860, et dont la hausse est réglée à 1200 mètres, me paraît préférable à toute autre pour le poids et la portée.
Comme récompense et pour remplacer les compagnies d'élite, 20 révolvers seraient distribués par compagnie aux 20 chasseurs les plus bravas et les plus méritants. Dans certains cas ces 20 hommes réunis, peuvent tenter des coups de main d'une hardiesse imprévue, de nature à rendre de grands services à l'armée.
Uniforme, analogue à celui des Zouaves, des Turcos ou des Bersaglieri, dans ce dernier cas sans chapeau, coiffure incompatible avec les nécessités du bivouac et de la marche à travers les broussailles.
Allonger le manteau de manière à ce qu'il atteigne le genou.
Aucun officier ne pourra être admis dans le corps sans avoir passé par tous les grades régu-
lièrement et sans avoir au moins deux années complètes de guerre.
Les enrôlements seront de 18 mois et pour la première formation , sans distinction de nationalité.
Les conditions d'aptitude physique seront les mêmes que pour les bersaglieri.
Ces régiments ne seront jamais embrigadés ; ils s'administreront à part , et seront sous les ordres directs du général de division, quand il y en aura un par division, sous ceux du général en chef, quand il n'y en aura q'un pour le corps d'armée.
On comprend qu'il n'en peut être autrement:
l'action du corps s'étendant à toute la division ou à tout le co^ps d'armée, le commandant en chef seul doit pouvoir en disposer et l'avoir constamment dans la main; pour le même motif, il doit avoir une administration séparée, car l'action devant être instantanée, secrète et constamment séparée, on ne pourrait obtenir ni l'une ni l'autre de ces conditions si certaines dispositions matérielles indispensables à tout déplacement ne pouvaient se prendre sans la participation d'une administration étrangère au corps.
Je crois que la formation de semblables corps est opportune et complétera celle de l'armée des
volontaires de Garibaldi. On peut en tous cas profiter de la circostance pour faire un essai. S'il réussit, on étendra la formation à toute larmèe.
Turin, le 10 avril 1861.