NOCTURNE
Lundi 6 décembre 1897.
Les conditions de mon état font que souvent, en cette saison, je me trouve sur le trottoir, passé minuit, mordu par les premiers froids. La soirée a été triste et pénible : enfermé au théâtre, j'ai soufiert quelque pièce aussi bête que le public qui s’en amuse. Oh ! cette foule gobeuse des mêmes sanies, passion née pour ses respects, ses idolâtries, atteinte de mensonge éternel, que j'ai hâte de ne plus entendre son rire avilissant, de la fuir et d’être seul !
Soit que je m'achemine vers ma demeure, soit que je me pelotonne dans le fiacre puant et grinçant des nuits parisiennes, je traverse les zones de contraste : ici, sous la lumière crue, les réjouis et les couples émoustillés s’entassent dans les brasseries pour ruminer, avec des mets composites et d'équivoques breuvages, les mensonges, les préjugés, les envieuses concurrences de la journée. Un peu plus haut, aux lueurs vacillantes du gaz, dans les quar-
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tiers opulents, devant les sombres façades des logis et des hôtels somptueux, c’est une ville morte don i un mur de fer et d’or sépare les habitants du reste des hommes.
Enfin, me voici rentré sous mon toit, au bout de la tâche, près du sommeil libérateur : je bois joyeusement d’un seul trait un verre d’eau. C’est bon, l'eau fraîche et naturelle. Mais non, suprême mensonge ! ce n’est point l’eau naturelle qui coule de la source, de la montagne ou du fleuve ; sitôt qu’elle arrive aux hommes, ils la salissent, la souillent et l’'empoisonnent. Réunis en société, en troupeau, entre les murs des villes, ils ne permettent même plus une goutte d’eau pure. Le trouble de la conscience se retrouve dans le trouble de l’eau : du lever au cou cher, je bois le mensonge.
Deux objets frappèrent ma vue, l’autre minuit, sur le boulevard. et j'y pense : une fille publique et la voiture cellulaire dite « panier à salade », il faisait un froid cruel. La fille battait l’asphalte à la recherche d’un quidam. Elle était vêtue de soie, recouverte d’une jaquette légère et coiffée en chapeau à plumes. Son visage de jeunesse ridée était plâtré et, de ses veux glacés à ses lèvres d'un rouge sanglani, s’essayait un sourire effronté dans une face suppliante et navrée. Qui approcherait de cette tête et embrasserait ce corps? quels sont les clients nocturnes de pareilles malheureuses ? se peut-on figurer les ivrognes, les butors, l’ordure à laquelle elles sont condamnées ? J’évoquais la chambre tranquille, les draps propres et le lit chaud où elle pourrait se reposer toute seule et je révais une fortune qui meüt
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