ROI DE GRECE
Samedi 5 mars 1896.
Un quidam a tiré sur le roi des Grecs et l'a raté. Voilà de la poudre aux moineaux. Tout rate en Grèce, la révolution, la guerre nationale et les attentats. Le régicide sans emploi eût dû voir que les temps héroïques de la Grèce sont finis et que le geste d'Harmodius et d’Aristogiton est démodé. Pallas Athéné est morte, la tradition effacée; il reste un roitelet ‘à qui ses grands cousins d'Europe permettent de porter une livrée royale.
L’inhabile archer est un jeune homme, presque un enfant. Il y paraît. Il ajoute encore foi à l'efficacité d’un acte individuel pour réveiller les consciences endormies. Trois fois naïf dans sonillusion puérile, il n’a pas compris qu’un peuple mérite ses maitres, que le plus vil et le plus berger est consacré par le panurgisme du troupeau. Crime inutile! Ge monarque aboli, l'Europe imposerait un autre produit de ses haras royaux. Qu'est-ce que la pauvre Grèce gagne-
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rait au change ? Donc, rendons grâces aax dieux qui ont détourné les balles et sauvé le roi.
Voilà pour le principe : dans l’ordre des faits, ce prince des Grecs n’a jamais fait figure héroïque, n’a jamais donné une haute idée de sa majesté. Chaque année, en France, dans une ville d’eaux renommée, il tenait sa cour plénière sous le péristyle d'un tapis vert et conviait les demoiselles à des lits qui n'étaient pas de justice. Ce furent les seules circonstances où il passa pour un fameux lapin.
Pour grands que soient les rois, ils peuvent batifoler comme les autres hommes. Ce souverain des Hellènes ressemble par un point à Henri IV, il aime à rire. Qui le lui reprocherait ? Mais lorsqu'il fallut changer de posture et de visage, répondre à la voix du canon et montrer sa valeur, ce vert- -galant, mou, indécis, équivoque, désertant la cause de son Penpie dans un intérêt dynastique, ne fut pas en beauté.
Le triste sire? le pauvre homme? Il a le bonheur d'être le chef d’une petite nation enthousiaste et vaillante, de se trouver le gardien de la terre sacrée, mère de l’art et de la beauté, de réunir le souvenir de la guerre de l'Indépendance à la sublime tradition de l'antiquité. Quelle page d’histoire, quel droit créé pour lui et pour sa lignée, si, à la tête de son peuple, de Son unique armée, il se füt jeté, au nom dela chré-
tienté, contre l'Islam; au nom dela civilisation, contre les massacreurs de |’ Lomé |! Qu'il aurait été glorieux, victorieux ou vaincu, d’avoir défendu, avec la liberté grecque, l'idée de la patrie intellectuelle chère à tous les hommes! Mais non! ce personnage royal ne ressent pas la noble passion des braves gens qui
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de toutes parts vinrent combattre sous son drapeau: il y est étranger, hostile; 1l ne sé soucie pas de la Grèce, il ne songe qu'à sa dynastie. Il tue l’enthousiasme, paralyse l'élan national, déteste les aux:iliaires, il arrête les mouvements de Ia flotte par des ordres secrets, décourage les généraux, donne à ses fils une consigne de déshonneur, tremble d’agir sans le consentement de ses maîtres, les souverains d'Europe, laisse détruire ou fondre sa courageuse petite, armée; 1l livre son peuple, il se couvre, il marqueses fils, sa famille, d'une honte ineffacable. Le courage militaire est une condition indispensable du métier de roi. Ce courage, qui ne manque pas aux plus obscurs soldats d'une armée, parut faire défaut au roi de Grèce et à ses fils. On ne saurait admettre qu’ils fussent naturellement des poltrons : leur lâche attitude dépendait d’un calcul politique. Un assez grand nombre d'étrangers, poursuivant un rêve d'art et de beauté dans l’action, allèrent s’ensager dans l’armée grecque. C'était aventure attirante que de compter parmi les libérateurs de la patrie de Sophocle, de Phidias et de Xénophon; c'était joie virile sans pareille de combattre pour uñe cause sur laquelle planait l'ombre sublime de lord Byron. Retenu par tout ce que l'existence d’un citadin quadragénaire comporte de devoirs, d'obligations, de nécessités, combien j'enviais plusieurs amis qui purent parür pour la terre d'Attique, et agir, et tourner leur besoin d'action vers un but héroïque! Je les ai revus depuis désillusionnés, indignés, écœurés ; sur leurs lèvres frémissait la même malédiction, contre le roi et son digne fils, le diadoque. Tout de
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