CHATEAUBRIAND
Les fêtes commémoratives, les célébrations d'anniversaires, de cinquantenaires, de centenaires, sont marquées au ridicule contemporain. Elles permettent au monde officiel d’affecter d’apparentes affinités
avec les lettres, l’art ou la science; elles autorisent le délégué du gouvernement, le député de l'arrondissement, le fonctionnaire municipal, le président du comité local, à verser plusieurs tombereaux de lieux communs sur une tombe illustre. Lors de l'inauguration du monument élevé à Gustave Flaubert, j'ai entendu le président d’une Académie rouennaise proférer : « Flaubert était un écrivain correct, une riche nature », dans un discours interminable qui citait parmi les titres à la postérité de l'auteur de Salammbô, son aversion de Paris (sic). Mais que ne souffre-t-on pas dans ces parades officielles où le de cujus ne soulève pas la pierre pour interdire loutrage honorifique à son génie !
Malgré tout, ces solennités ne sont pas indiflérentes, puisqu'elles créent une curiosité nouvelle autour de
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renommées consacrées, qu’elles font sortir de l’ombre des bibliothèques certains livres plus connus que lus, qu’elles ramènent à de belles œuvres l'altention de la foule. C’est aussi une occasion offerte aux libres esprits de rechercher par quels dons, quelle virtualité, l'écrivain d’une époque passée s'élève au-dessus de la modalité littéraire à une vue d'ensemble de l'humanité, de ses affections, de ses préoccupations. Ainsi nous pouvons mêler à l’actualité quelques idées personnelles sur Chateaubriand et tresser pour son marbre la hâtive couronne de fleurs d’un jour.
Le génie littéraire de Chateaubriand survit entre autres volumes classiques dans les Martyrs, Atal& et René, mais cesont les Mémoires d'Outre-Tomvde qui contiennent et montrent fortement le caractère de l'homme. Un amalgame des plus étranges con= trastes : de tristesse et d’espoir, de découragement et d'action, d’égoïsme et de chevalerie, de sécheresse et d'enthousiasme, de royalisme traditionnel et d'esprit révolutionnaire, de philosophie et de foi, de religiosité et d'humanitarisme, d'humeur voyageuse et de goûts sédentaires, de curiosité de la solitude et d’ambition de briller parmi les hommes, de visées politiques et d'indépendance irréductible, de prétention à un rôle social et du mépris de tout, — un homme enfin, admirablement muni des dons et des défauts, des qualités et des faiblesses de la personnalité superbe.
Rousseau gentilhomme et vicomte !
L'apparence compacte, la quantité de tomes ont nui à la magnifique confession posthume. On parle des Mémoires d'Outre-Tombe beaucoup plus qu'on ne les lit. C’est, pour toute la partie autobiographique (j'aime moins la partie politique), un ouvrage de large et vivante poésie, de réalité émouvante, d'ordonnance grandiose, d’une forme puissante, colorée, merveilleusement originale. Les chapitres, qui tous terminés par quelque trait éclatani, semblent les chants d’un poème épique. Oui, ce livre, par le ton, le style, l’art du récit, la majesté, le sujet, l'époque héroïque, est l'épopée d’une âme sublime, ardente, malheureuse, tourmentée et vaincue par les fatalités terrestres.
Par la magie du style, par la couleur des mots, par la façon personnelle, par la mélancolie altière de
pensée dont Chateaubriand retrace les circonstances de sa naissance, ses premières années à Combour£g,
ses amitiés juvéniles, son voyage en Amérique, je garde l'impression profonde et jusqu'aux phrases du texte. J'ai visité pieusement, à Saint-Malo, la chambre de l'hôtel de France où sa mère lui injligea la vie. Cette chambre réservée ne diffère que par le mobilier des autres chambres de l'hôtel. J'ai vu le château de Combourg et passé au bord du lac tranquille « qu effleurait l'hirondelle agile » et j'ai évoqué l'âme d'outre-tombe, l'ombre charmante et mystérieuse d’une sœur infiniment aimée. Pareils aux héros divins des mythologies germaniques, les mortels de la race des dieux, tels Byron et Chateaubriand, embrassent du premier élan de cœur la sœur de leur sang, soit qu'ils la jugent la plus digne de tendresse entre toutes
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16 IDÉE ET RÉALITÉ les femmes, soit que leur prestige tyrannique s'exerce déjà sur tout ce qui les entoure.
Mais aux lieux parcourus sur la foi des souvenirs, on cherche en vain une signification qui n'existe que dans l'âme créatrice d’un natüf, d'un hôte illustre. C'est la mélancolie indélébile, c’est l’individualisme orgueilleux de Chateaubriand qui prêtent tant de sensibilité à sa vision, tant d'acuité à sa réflexion, tant de couleur et de relief à sa palette d'artiste du style, qui animent d'aspects originaux et peuplent des images de sa personnalité les contrées qu'il parcourt ou qu'il habite: aussi faut-il reconnaître les deux forces impulsives de son génie, la tristesse et l’orgueil.
Cette passion de Ja tristesse, Montaigne ne l'ayme ny l'estime, quoique le monde aytl entreprins. comme à prix faict, de l'honorer de faveur parti- Culière : 1s en habillent la sagesse, la vertu, la conscience : sot él vilain ornement, car c'est une qualité tlousiours nuisible, tlousiours folle, el comme lousiours couarde el basse.
C'est une opinion d'homme tranquille, retiré du monde dont il accepte l’état et les maîtres sans en concevoir d’autres ; mais considérez un personnage d'in: tellectualité et d'action né à l’époque de grand bouleversement, arrivé dans une société expirante au moment où une société nouvelle se fonde. L'esprit d'un tel homme incline au renouveau du monde, et ses traditions de famille, son loyalisme l’attachent au
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passé. Îl connaît tous les vices, il comprend combien fut nécessaire la chute de l'édifice écroulé, et il lui
est interdit de consentir à un monde trempé dans
le sang, le deuil, les larmes, des siens et de ses plus chers amis. Le sentiment de l'impuissance, le poids de l'inaction, le désir et l'impossibilité d'agir, les déceptions des événements contraires, plus visibles à un spectateur qu'aux acteurs, tous les événements contradictoires d’une existence tourmentée et d’un malentendu continu engendrent la Tristesse. Elle est l’antidote de l’égoïsme, la vertu des passionnés opposée à l'indifférence « couarde et basse ». Drapeau de deuil de l'idéal détruit, des espoirs trompés, des passions et compassions humaines, qui enveloppes dans tes plis les généreuses âmes, — noble tristesse, salut !
L'orgueil n’est pas déplaisant qui marque la per-
sonnalité puissante, les idées en dehors, le dédain du
troupeau assujetti et courbé, la séparation d'avec les préjugés et les sottises de la foule, Mais, tout grand solitaire qu'il se crût, Chateaubriand n’a-t-il pas offert lui-même plus d'un exemple de la différence entre l'orgueil et la vanité, de la contradiction entre l’exaltation de la personnalité et les faiblesses de la personne ? Ainsi, âprement ambitieux, dans l’avide recherche des emplois, il fut tour à tour au service de l'Empire et de la Restauration. Mais il n'était pas un serviteur au sens littéral du mot : ilconvoitait la place, il y Satisfaisait ses velléités ambitieuses, il n’abaissait pas Son caractère. Il gardait orgueilleusement son individualité, son indépendance en éveil, sa liberté de jugement et d'expression. Ambassadeur à Rome du
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souvernement impérial, il démissionnait de façon éclatante à la nouvelle de l'assassinat du duc d'Enghien et dès lors ne cessait de montrer à l’empereur une hostilité courageuse. Plus tard, à la rentrée des Bourbons, ministre d'État en 1816, il perdait la place et les oros émoluments pour avoir dans sa brochure, la Monarchie selon la Charte, donné à Louis XVIII une lecon de douceur et de libéralisme. Disgracié et traité en géneur par les Bourbons, il proclamait son loyalisme après leur chute et d'enthousiasme chevaleresque adressait à la duchesse de Berry une lettre fameuse.
Cette fière humeur, cette indépendance, ces contradictions, cette instabilité, ces variations, ce sentimentalisme excluent le politique et ajoutent de l’originalité, voire de la grandeur, au personnage humain.
J'ai tâché de ressaisir dans les limites de la chro-
nique certains traits car ctéristiques de Chateaubriand, de montrer combien cette individualité puis sante en son étrangeté et sa diversité passionne notre individualisme, comment elle prête un accent si intense, si particulier, à un magnilique artiste de style, qui a élargi la langue, qui l'a rendue plus riche, plus colorée, plus nombreuse et plus imagée.
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