LE BALZAC DE RODIN
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Lundi, 16 mai 1896.
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La Société des gens de lettres compte dans ses annales plusieurs prouesses mémorables ; par basse servilité, elle raya de la liste de ses membres Victor Hugo. Plus tard, elle a exclu Jules Vallès, qui était proscrit; ensuite elle a refusé d'admettre notre cher Lucien Descaves à cause des tendances de son grand beau livre Sous-Ojÿs.
Voilà des preuves anciennes; il en est de plus récentes. Chaque fois qu’il se peut accomplir une vilenie contre la littérature ou l’esprit libre, les gens de lettres s’affirment. Ce sont eux qui viennent d’outrager Rodin, le maître artiste de la sculpture contemporaine, en qualifiant d’ « ébauche » la statue de Balzac exposée au Salon et dans laquelle ils se refusent à reconnaître le modèle.
La facon de ces Jeans n’a rien du tout qui surprenne, elle est conséquente avec eux-mêmes; ce qui paraît un peu plus surprenant, c’est que M. Henri
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Lavedan ait libellé la sentence. Sans doute il acquiert un titre incontestable à l'Institut. Président d’anonymes plumitifs, il devient celui qui a publiquement vitupéré et bafoué un artiste. Si c’est là le nouveau jeu, on ne voit pas bien en quoi il diffère de l’ancien.
Résumons l'incident en peu de mots : la Société dite des gens de lettres, ayant recueilli la souscription et les fonds destinés à une statue de Balzac,
chargea M. Rodin de l’exécuter. Elle se confiait
absolument à la maîtrise glorieuse de l'artiste. Elle acceptait l’art du statuaire et n’avait ni à porter de jugement corporatif, ni à libeller de réserves sur l'œuvre achevée. La commande acceptée , il appartenait à Rodin de créer le Balzac d’après sa conception, sa vision, en pleine liberté d'artiste. Il ne devait plus de comptes à personne. En dépit du blâme de la Société, il pouvait user du droit strict, mais sa fierté d'artiste se révolta justement ; il se refusa à imposer le Balzac, encore que le dédain de ses avantages matériels, la perte de son travail et de ses débours fussent très onéreux à sa pauvreté.
Examinons les qualités respectives des parties afin de dissiper toute erreur possible dans l’opinion. Personne ne contestera que Rodin ne soit un artiste considérable, la plus haute signification de la sculpture contemporaine. Ne l’a-ton pas reconnu en le choisissant pour le Balzac? Par contre, il nest aucun littérateur qui ne vous dira que la Dociété des gens de lettres est un ramas antilittéraire d'écrivassiers nuls ou ridicules, d’industriels de feuilleton, de plumitifs sans idées, sans art et sans style, de gûte-papier pourvoyeurs de tomes au cabinet