INJURE A M. PIERRE LOTI
Samedi 16 juillet 1898.
M. Pierre Loti, lieutenant de vaisseau. et plusieurs de ses collègues, recourent au conseil d'État contre un décret de l'amiral Besnard qui les a mis d'office à la retraite.
Cette information récente a passé presque ina-
perçue dans les journaux, alors que l'attention publique était absorbée par plusieurs sujets d'importance. La nouvelle mérite pourtant d'être considérée : tout l'incident est caractéristique.
Le jour que, par une décision extraordinaire du ministre de la marine, Pierre Loti fut rejeté du service actif et privé de son emploi d'officier, il pria
qu’on ne protestät pas contre l’événement. Il aimait
passionnément son état où, malgré la plus glorieuse fortune littéraire, il était resté ; il souffrait d’en être évincé, il se sentait attristé, humilié, mais 1l S'iInclinait à la volonté de son chef « sans murmurer ».
Cette résignation silencieuse était surtout inspirée
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à M. Pierre Loti par la haine du bruit autour de sa personne, par la modestie et la douceur de sa nature.
La politique a défait le ministre qu’elle avait fait : M. Lockroy succède à l’amiral Besnard et les heutenants de vaisseau radiés sollicitent du conseil d'État l'annulation d’une mesure inique ; l’auteur de Pêécheurs d'Islande se joint à eux. Voilà donc, ouvert devant l'opinion publique, un débat qui ne doit pas la laisser indifférente.
Par une vision délicate et rare, par une sensibilité affinée, par une âme exquise, mélancolique et charmante épandue en vingt volumes, M. Pierre Loti s’est fait l’une des premières places de la littérature contemporaine. Si son nom éveilie dans toutes les mémoires le souvenir de quelque lecture délicieuse, s'il représentait une notable contribution aux lettres françaises de la seconde moitié du dix-neuvième siècle, il honorait aussi l’armée navale et couronnait la tradition intellectuelle du grand corps où ne pouvaient être oubliés les talents littéraires divers des amiraux Jurien de la Gravière, Ia Roncière et du pauvre commandant Rivière. Toute la marine francaise ne pouvait-elle s'enorgueillir de l'officier jeune encore qui passait du banc de quart à l’un des quarante fauteuils et quittait l’habit vert pour l'uniforme de service à bord ?
Je comprends de quel prestige l’état de marin rayonne sur les imaginations. Alors que le terrien prodigue sa jeunesse aux plaisirs insipides des villes, s’enlize dans la routine bureaucratique ou se neutralise dans l’inaction du garnisaire, l'officier de marine embarqué développe son activité, sa personnalité,
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son énergie et son intelligence parlalutte journalière avec le péril de mer, par les longs parcours dont chaque degré est une victoire sur les éléments, sur des obstacles continus et des forces inconnues. Il fortifie son corps aux intempéries, il affermit sa volonté, il apprend à servir et à commander, à diriger des hommes, non point seulement sous le joug brutal de la discipline, mais par l’ascendant de la supériorité morale, par l'exemple du travail et du dévouement.
L’effort et le danger qui font la beauté de la vie maritime, prêtent aux officiers les signes distinctifs du courage et de la fermeté, cet air tranquille et résolu de l’action intelligente. Mais les plus heureux ne sont-ils pas ceux doués de la faculté de ressaisir, aux heures silencieuses du bord, les visions de sites mouvants, admirables et terribles, les aspects protéiformes de pays nouveaux, les impressions de contrées, de figures, d'âmes et de mœurs originales ? A un temps de repos, entre deux quarts, un jeune officier assis dans son étroite chambre écrit: la mer glacée du Cap frappe la muraille de la frégate et de ses yeux; sous sa plume passe l'océan de sable jaune du désert lybien, le fez rouge du cavalier, les yeux $ ardents de la petite négresse, tout le Roman du Spahis.. De même, sous le doux ciel de France, sa poésie sensitive animera les souvenirs d'une pitié infinie pour le sort des Pécheurs d'Islande, comme, dans les brumes du Nord, la nostalgie du soleil évoqua les Fantômes d'Orient. |
Il lPaima, cette mobile carrière où l’action formait l'aliment de la réflexion et de la pensée, où le $pectacle de réalités et d’humanités nouvelles engen-
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drait l'imagination, le rêve et la forme de l’écri. vain ! Quel victorieux voyage aux étapes enchantées depuis la guerre de Chine jusqu’à l'atterrissage sous la coupole de l'Institut! L'officier a fait son devoir, l'écrivain en a décrit le sillon lumineux.
— Otez les épaulettes à ce Loti et fourrez-les aux Invalides ! je le déclare incapable d'aucun service actif !
— Qui a dit cela ?
— Besnard.
- Qu'est-ce que Besnard ?
— Ün amiral!
— Où ce brave s'est-il désigné ? quelles sont ses actions d'éclat? Citez-moi ses titres.
— Il est devenu ministre et il proclame : « Notre marine n'a pas besoin de littérateurs ».
— Je crois au contraire que sa marine, à celui-là, aurait besoin de littérature et même d’un peu de gloire.
La décision, füt-elle d'incontestable justice, paraitrait encore inconvenante et brutale. Voici sa signiiication pour l'élite de la nation et pour l'Académie française :
« Le plus gracieux artiste des lettres contemporaines, le charmeur de milliers de lecteurs, l'écrivain jugé digne par ses pairs d'entrer vivant dans la gloire est une non-valeur maritime, un officier incapable de continuer à servir le pays ».
Pour que Pierre Loti, radié à cause de l'ancienneté de ses services. fût maintenu dans les cadres, il aurait fallu, paraît-il, le nommer capitaine de frégate. Ah! s'il s'était agi d’un beau fis désigné par l’une