TÊTE PARISIENNE
Samedi 50 juillet 1898.
Ces jours derniers s’est éteinte une curieuse créature parisienne, je veux parler d'un de ces hommes comme seul Paris peut en produire et en composer des contrastes les plus divertissants, qui étalent pour amusement de la galerie une vie d'’anomalie piquante et fournissent un bon chapitre de philosophie boulevardière.
Lucien X.., dont je parle, était restaurateur et il a servi des « petites marmites » et tranché du rosbif pour la plupart de nos contemporains. Mais c'est quand il eut fait fortune qu'il attira l'attention par la facon inattendue dont il exerça l'état de millionnaire. Je le connus dans ses divers états, je l’ai observé dans sa dernière manière avec un sentiment à peu près pareil à celui de l’Anglais légendaire qui suivait partout le dompteur. J'avoue que je pensais : « Ce Lucien offre un admirable sujet de chronique qu'il serait vraiment dommage de perdre en mou-
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rant avant lui. » Il m'a fait la politesse de passer le premier : c'était vraiment un bon garçon.
à Il débuta, comme nombre de grands cabaretiers, LE par les plus humbles emplois de sa profession ; il fut RES plongeur, officier, puis maître d'hôtel; enfin il devint le chef d’un des restaurants les plus fréquentés du boulevard et le dirigea avec sa femme, une ancienne caissière, avisée et laborieuse. Aux années de prospérité qui précédèrent ie krach de l'Union générale, l'argent, facile à gagner, était largement dépensé par toutes sortes de boursiers. L'établissement de Lucien, " toujours rempli par une nombreuse clientèle de
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fes déjeuneurs et de dîneurs, restait ouvert toute la nuit. 1 À Les demoiselles de minuit tenaient séance dans les à vastes salons du premier et dans les cabinets de l’en-
tresol. Tous les fêtards, peu difficiles, étaient assurés d’y trouver joyeuse compagnie pour faire média- 4 noche. Jamais il ne manquait de passagers en quête F2 de souper et du reste. Les larges baies du cabaret de Hi nuit versaient au loin la lumière sur la chaussée et invitaient à la ripaille les bandes de viveurs.
Lucien, toujours présent, veillait et pourvoyait au Fe service, s'empressait devant les tables, familier, com- + P.: | plaisant, et par un mot aimable dissipait les grimaces ER à la vue de formidables additions. Les extra-dry de et la bonne année, les vins réputés, les plats savants, les corbeiïlles de fruits rares venaient naturellement sur les tables à l'appel. de demoiselles bien stylées,; les cabinets ne chômaient pas où le champagne coulait dans les. pianos. Le restaurant de Cocagne encaissait des recettes fabuleuses.
Les étrangers affluaient à ces assises des plaisirs
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commodes de Paris la nuit. Parmi ces hôtes momentanés, certains s'ingéniaient à assouvir par toutes sortes de folies la soif des ribottes, la frénésie de dépenses. Une fois parut l'Américain héroïque et légendaire comme le vaisseau fantôme. Lorsqu'il eut offert à la théorie des filles les mets, les vins, les fruits les plus chers, il tira de sa poche des liasses de billets de banque, les déchira, en jeta les morceaux au nez de ses convives. Un peu après, il sentit le besoin naturel d’évacuer le superflu de la boisson. La bande le suivit, se tint à la porte et, jetant par la serrure des regards indiscrets, vit l'effréné Yankee employer les papiers bleus de mille francs à un usage inédit. Lucien prévenu accourut, renvoya les scandaleuses péronnelles et veilla. Bientôt l'homme regagna le salon. Lucien pénétra dans le cabinet, aperçut les précieux papiers au fond du trou béant et lors, avec une résolution émérite d’ancien plongeur, — il plongea.
Actif, infatigable, debout jour et nuit, en vingtans de ce métier ei de cette peine, il gagna quatre millions. Alors sa femme et lui résolurent de se donner plaisir et bon temps; ils firent figure, ils acquirent non loin de Paris un château historique, achetèrent un yacht et devinrent commanditaires de théatre. Mais ce luxe en rapport avec sa fortune ne suffit pas longtemps à Lucien et lui sembla fade. Ses clients lui avaient communiqué leurs vices, leur besoin de pro= digalité ; peut-être aussi n’aimait-il pas l'argent mais la dépense. Les pièces de vingt francs, qu'il avait gagnées si patiemment, par tant d’allées et venues, de coups de serviette, il les prit à poignées, les jeta sur
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les tapis verts, les champs de courses et dans les alcôves. Aisément admis dans une grande maison de jeu où la partie était à un taux énorme, il fit le gros banquier, fut maltraité par le baccara, se laissa chambrer et plumer à toules sortes de jeux par des aigrefins. La poche ouverte, complaisant, généreux, il se sentait fier de prêter son portefeuille à des srands seigneurs, à des non moindres fripons qui le grugeaient et se moquaient de lui. D'un geste superbe, il signait le bon qui valait à celui-ci ou à celui-là les rouleaux de louis sollicités. Comme il affectait dans son vêtement, son attitude et sa manière, la correction du militaire en bourgeois, un farceur le surnomma : « Le général Saucier ! »
J'ai assisté à une scène tout à fait drôlatique. Certaine nuit, dans un cercle du boulevard, Lucien était associé à une grosse banque de baccara que tenait le prince D..…., allié à une des grandes familles régnantes de l'Europe. Ge prince, qui depuis trente ans a brülé sur les tapis verts la fortune de sa principauté, est un morphinomane invétéré ; il taillait lentement, la tête inclinée sur l'épaule, dans une sorte de somnolence, détachant les cartes d’un rêve ; auprès de lui, Lucien, debout, suivait anxieusement la partie. Soudain, deux coups particulièrement malheureux font sortir de sa torpeur le prince qui Se retourne et dit brusquement : « Garçon, mon verre de
soda ! » Et d'instinct Lucien court au guéridon, rap-
porte le verre et l'offre sur un ton obséquieux :
— Voilà, monseigneur!
Entre les monseigneurs, les gentilshommes de cercle et leur cortège, Lucien ne fit pas long feu. On
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l'avait vu jouer au billard à dix mille francs la partie de cent points; on le retrouva trois ou quatre ans plus tard réintégré à son restaurant, la serviette sous le bras, servant tristement les « petites marmites »
avec un air de victime. Sa femme s'était séparée de
lui et avait eu la prudence de mettre sa part de fortune à l'abri. Cependant elle recueillit le mari décavé et l'empêécha de manquer du nécessaire, mais il lui était interdit de s'approcher de la caisse, car sitôt qu'il pouvait réunir une somme il la gaspillait ou la
jouait : il ne lui était plus possible de garder aucun
argent en poche : il prétait, donnait, dépensait ou perdait.
Depuis une demi-douzaine d'années, les clients ont pu suivre les retours intermittents de Lucien revenu à ses commencements et passant à travers son restaurant comme une âme en peine. Vingt ans de labeur l'avaient enrichi, cinq ans de fête le dépouillerent et l'usèrent. Son cas forme un épisode caracteristique de la vie parisienne el vérifie étonnamment le vieux dicton populaire : « Ge qui vient de la flûte s’en retourne au tambour. »
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