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La revision du procès fait à la mémoire de Rousseau et de la condamnation édictée “contre lui par Voltaire et les encyclopédistes ne changera rien à notre sentiment, puisque nous taxions l'arrêt d'erreur et de mensonge. Non seulement l’histoire et l’anecdote se recommencent sans cesse avec uné rigoureuse monotonie, mais à toutes les époques, mêmes préjugés mêmes respects, même ordre de pensées conspirent contre l’homme exceptionnel au-dessus de la fouleet en dehors du commun : c’est en quoi le cas de Rousseau est actuel et appartient aux annales de la sottise humaine. |
Précisons notre pensée par un exemple de ce temps-ci : prenons un homme de génie, un innovateur, un inventeur dans un autre pays, au milieu d'habitudes et de mœurs différentes. Que n’a-t-on pas proféré contre Richard Wagner qui n'ait été écrit et dit contre Rousseau? Le Titan de la musique ne subit-il pas avant son triomphe des avamies de toutes sortes? Ne fut-il pas poursuivi par une clameur d’outrages, d’invectives et de calomnies où le grotesque alternait avec l'odieux? Ne vit-il pas dressée contre soi une conjuration des musicätres de tous les pays? Aujourd’hui que ses œuvres ont conquis le monde, à l’ombre de son génie indiseuté, il est amusant d'évoquer la coalition de mensonges intéressés, d'erreurs grossières et de haines furibondes qui, pour discréditer l’inventeur, s'attaquait à la personne de l’homme. Il fait bon de citer les. preuves de la méchanceté et de la sottise publiques. Tirerai-je du néant les noms des journalistes qui, ayant intercepté la facture d’un magasin où Wagner
commandait une robe de chambre doublée de soie, l’accusaient de s'habiller en femme? Publiait-on une lettre d'admiration passionnée adressée par un prince de Bavière au génial musicien, c'était pour en tirer une interprétation immonde, pour suspecter la nature du sentiment enthousiaste inspiré par l’artiste à so royal patron. Quel stupide récit n’a-t-on pas fait de son existénce, de ses habitudes de vie; quelles injurieuses récriminations contre son orgueil légitime, orgueil du champion indomptable qui gagna la bataille à force de génie et de volonté ?
A la robe de chambre de Wagner, on peut associer la robe d'Arménien tant décriée dont Rousseau avait accoutumé de se vêtir, soit qu'il fût plus à l’aise en travaillant, soit qu'une infirmité secrète l’obligeàt à porter un vêtement flottant. Mais dans la singularité du costume, ce que poursuivait l’opinion ameutée, c'était le génie original et novateur insurgé contre les traditions, les usages et les lois du dix-huitième siècle. Je ne saurais dire quel attrait sans pareil gardent à travers les âges ces magnifiques types d’individus en lutte avec leur milieu et lui imposant les conceptions nouvelles, les visions, les idées inconnues écloses dans leur cerveau divin. La conquêté intellectuelle de toute une société par un seul individu me semble le plus beau drame qui puisse emplir l'existence humaine. C'est par là que Rousseau me ravit ; c'est par cette entreprise sur le mensonge, les hypoerisies, les conventions sociales qu'il ouvre les routes où s'acheminent et combattent toutes les révoltes d'hier, d'aujourd'hui, de demain.
Ce Genevois élevé sans maître, sans nulle discipline
scolaire ni scholastique, à l’abri de toute empreinte traditionnelle, s’est formé librement. Aucune influence n’a empêché le développement de sa nature originale, ne s’est opposée à la culture de sa sensibilité et à l’essor de son imagination. Jeune homme, dans la franchise de ses sensations, il vagabonde à travers les routes, il s'arrête à des métiers divers, il use la semelle de ses souliers sur toutes sortes de chemins, et soudain ce que nul navigateur, aucun Colomb ne trouva, il le trouve ; ce que ni les écrivains, ni les philosophes, ni les poètes, ni les artistes d’avant Jui n'ont vu, il le sent : il découvre la Nature.
Avant qu'il l’eût regardée, sentie, aimée, exprimée, personne n'avait su la regarder ni la comprendre. Des âmes sublimes, des grands esprits, un Molière avait vu et personnifié les grimaces des marionnettes humaines : un Racine déméla et harmonieusement coniron{a les raisons qui font brûler et pleurer les sexes en conilit : un Saint-Simon incrusta les portraits et burina l'histoire à grands coups de plume passionnée. Ceux-là et d’autres encore avaient pénétré dans le monde de la pensée, trouvé le sens des faits, étendu la compétence du verbe; mais autour d'eux se déployaient comme un vain décor de papier peint, les terres et les mers, la montagne, le bois, le fleuve et la campagne qu’ils ne considéraient pas.
Tout le monde était aveugle; à peine si au bout des marécages de la Hollande quelque peintre avait soulevé un coin du voile qui cachait la beauté naturelle aux yeux sans regard.
Est-ce sur le bord d’un lac de la Savoie ou plutôt
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dans la féconde et riante campagne des environs de Lyon que la nature se dévoila superbement au chemineau sublime ? Les pages des Confessions embellissent notre mémoire ; nous voyons avec elles le jour Où, au réveil d’une nuit à la belle étoile, il a respiré les parfums des prés verts, il a suivi la marche des arbres le long de l’eau, écouté le chant des oiseaux et bu la clarté du ciel. Un sens nouveau lui montrait, lui apprenait à posséder la beauté naturelle qui sans cesse Se transforme et se rajeunit. Elle était l’universelle créatrice que les hommes ne parviennent point à défigurer ni à avilir; elle devenait la chose de ses fils et il s’identifiait en elle.
Avec le sens de la nature naïssait en lui l'expres- Sion où communiquait sa découverte au reste des hommes. Il avait touché à la réalité d’où sortait une
langue vraie, sensible, colorée, plus vivante, plus humaine, sans nulle trace de contrainte ni d'artifice. Nous lui devons de nous avoir donné le monde de la nature et de nous avoir appris à l’aimer en le décrivant.
Le chemineau entre dans la grande ville, ou plutôt Rousseau romanesque n’est il pas l'ingénu, le Huron, le Persan, le sauvage enfin que se plaisent à mettre en scène les romans philosophiques du temps? Il regarde les hommes et les choses d'un œil libre. Sa vision, ses impressions sont neuves et franches. Bientôt son idéal de jeune homme est offensé par la bassesse des spectacles, la vulgarité des plaisirs, et bouillonnant d’indignation, animé de généreuse élo- . quence, il publie la fameuse Lettre à d'Alembert Sur les Speclacies. Figurez-vous le tapage que
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susciterait à Paris un nouveau venu, un inconnu capable d'écrire, de faire lire par son talent magnifique une brochure ôù le théâtre serait traité en lieu de débauche, les plus fameux auteurs moralistes qualifiés de corrupteurs et entremetteurs, les plus célèbres actrices désignées comme une variété de courtisanes. Le Paris du dix-huitième siècle n’aimait pas moins le théâtre qu’à présent ; les comédiennes n moindre importance, et, Voltaire, maïtr.
ami des artistes, impliqué dans toutes les af coulisses, ne laissait pas impunément toucher à son domaine; aussi s’efforca-t-il de vouer Rousseau à la malignité publique.
Notre sauvage prétendait troubler les gens dans leurs plaisirs, C'était de la hardiesse. Il poussa aux conséquences de son humeur et de son caractère en démontrant au public français que toutes les formes de la Société et du gouvernement étaient le masque de la forme brute, les consécrations de la violence et de la conquête, qu’enfi meilleur que dans la civilisation.
Il s'était déjà fait haïr des auteurs et des gens de théâtre ; de ce coup il s’aliéna les politiques. Sa franchise, son mépris de l'opinion commune, lé portèrent aux extrêmes en maintes circonstances de sa vie sans qu'il püt se garder des faiblesses les plus ordinaires. Bourru, tendre et timide, il aima à la folie de grandes dames qui se moquèrent de lui, repoussa des hommages enthousiastes et passionnés inspirés par Son génie et vécut avec une maritorne. Il semble que la vie réelle ait voulu se revancher de l'éducation romanesque qui avait développé son imagination et