‹ Idée et réalitéChapitre 92 sur 195 · L: We . … SONIA CET à EMA Lier re En ET da: An Le pet · texte numérisé non relu

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devenue ma patrie de liberté, de plein air et de paix morale. J'aime son doux ét mélancolique ciel gris avec sa pâle lumière qui laisse aux paysages terrestres ou marins leurs véritables aspects. Le soleil implacable, ce charlatan du Midi, n’y dénature point les sites, ne revêt pas les choses et les êtres de son uniforme doré; la pure clarté grise qui descend du ciel permet de sentir la coloration de l’eau, de détailler les masses, de percevoir les aiguilles et les blocs des roches formidables, de suivre les mouvements de la plaine, les pentes délicates des collines. les murailles de verdure et les noires profondeurs des pins et des sapins ; mais l'Océan charmant, farouche et terrible de l’Armorique exerce sur moi son invincible attrait; par lui, je peux trancher d’un peu d'émotion et d'aventure une carrière monotone. Aussi, depuis dix ans, combien l’ai-je joyeusement, sur des barques petites et de grandes, parcouru du Morbihan au Finistère et à la Manche, de sorte que J'en connais les écueils des golfes, les sables à l'entrée des rivières, les roches de la côte, comme des voi- Sins accoutumés. J’appris à connaître aussi les matelots et leurs vertus particulières que nous ne saurions deviner. Leur prime qualité est la patience: ils recommencent cent fois de suite le même travail de fatigue et de péril sans un moment de lassitude. Il faut plus de patience pour attacher une voile, pour défaire un nœud, qu’en la plus aride recherche scientifique.

Ils sont courageux et leur vaillance ne s’enfle point d'excitation factice et ne résulte pas d'’entrainement. Le loustic, le joyeux luron rigoleur et conteur d'histoires est une création d’opéra-comique :

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les marins bretons paraissent uniformément tristes ; ils redoutent la mer autant qu'ils l’aiment. Ils réfléchissent, ils se souviennent : ils se rappellent que la srande dévoratrice, l’ogresse immense, prit à celuiei, à celui-là ou à eux-mêmes, un père, un fils, un frère ou quelque parent. Dans le dernier petit Put de pêche où je passai, je lus le nom d’une frêle barque, l’'Orphelin. C'était un souvenir. Le patron actuel avait perdu à la:mer son père, Son oncle, son frère aîné, et il continuait de naviguer, d’aller toutes les nuits à la pêche.

Les Bretons silencieux dédaignent de parler et de conter des histoires. À leur poste, ils ne quittent point l'Océan du regard, ils le surveillent, ils fouillent l'horizon, car. ils redoutent les surprises du vent et les traîtrises du flot. Leur courage calme et faudique qui n’admet point les désignations pompeuses, affecte la simplicité des mots : ils appellent l’écueil invisible « un danger » et les rochers, les récits, «des cailloux»; mais vienne le péril, ils savent agir avec sang-froid, résolution et se dévouer sans phrases.

Dans la grosse mer et le vent, la manœuvre ordinaire d’un voilier exige sang-froid, adresse et force. Nous nous trouvions au large de Belle-fsle, à bord de la Miriam, pendant l’une des tourmentes du commencement du mois; le cutter bondissait sur la cime des vagues et redescendait dans les vallées profondes creusées entre les montagnes d'eau ; les secousses du roulis et du tangage étaient si violentes et si précipitées qu'il devenait diflicile de se tenir debout sur le pont traversé par la lame impétueuse.

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Assis Sur l'échelle du salon, cramponné à la clair- Voie, — mon ami à la barre et les six hommes d'équipage à l'avant, — je regardais notre course sur l'Océan furieux. Il y avait un moment grandiose d'émotion lorsque, au changement de bord du bateau, les voiles lâchées claquaient sous le vent comme une décharge de mitrailleuse, les poulies s’agitaient menaçÇantes et tout l'équipage tirait sur la corde et È l’amarrait sans souci des oscillations brutales. Sou- : | dain, en l’un de ces virages, François, enserré par le Î

foc, est projeté comme une balle et retombe dans l'eau à l'avant; mais Michel, le patron, a couru sous le beaupré, il rattrape ne garçon le Soir à moitié dans l’eau et qui fort heureusement n’a pas lâché la toile : il le ramène sur le pont. La scène n’a pas duré quinze secondes et la détermination du patron sauva la vie de l’homme, car il eût été impossible de mettre sur cette mer furieuse une embarcation.

François reprend sa place à la manœuvre sans nul émoi et dit : « Heureusement que j'avais mes bottes et mon ciré; à peine si j'ai été mouillé. » Il ne remercie même pas le patron qui l’a tiré d’affaire, tellement le geste lui paraît naturel.

Nous ressentions, une angoisse pénible en songeant qu'un brave gars aurait pu être noyé sous nos yeux.

Mon ami me conte une anecdote, une sorte de légende qui contient en ironique philosophie le goût des marins pour leur état. C’est le soir, en mer: il fait un temps pareil à celui«ci; deux matelots anglais, au bout d’une haute vergue, serrent la voile sous le fouet du vent, dans les balancements et les brusques

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secousses du navire. C’est merveille qu’ils ne soient pas précipités ; leurs ongles se déchirent sur la toile mouillée, et l’un des deux dit à l’autre :

« Urois-lu que, par cette nuit, il doit faire sale à marcher dans les rues de Londres ? »

Huit jours plus tôt, bourrasque au sortir de Saint- Nazaire. En vue de Belle-Isle, la mer mollit et nous entrons tranquillement dans l’avant-port de Palais. Le yacht est mouillé et amarré le long du quai où il semble n'avoir à craindre aucune disgrâce, quand, par un ordre mal entendu, l’un des vapeurs de Lorient, faisant machine en arrière, vient crever une goélette et la rejeter sur la Miriam dont elle casse le beaupré.

Concert d'imprécations, de malédictions, de jurements que je vous laisse imaginer; six jours plus tard, un mât neuf remis, nous filons vers les îles anglaises, mais la tempête s'oppose à notre route et nous oblige à relâcher deux fois aux ports les plus proches. Tels sont les incidents continuels des plus petités navigations : ne comprenez-vous pas que les matelots aiment l'aventure, l'imprévu, les émotions toujours nouvelles de leur mouvante et changeante existence ?

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