VOUS
— Je vous prie de me croire vraiment touché.
— H n’y a pas de quoi. Il faut bien distinguer l’usage courant de l’usage délicat où la rigueur. . .
— Est de rigueur. Et ensuite?
— Secundo : Les termes de l'espèce dont il s’agit ...
— Les mots pour l’usage externe! . . .
— C est cela. . . Sont affectés pour moi d un petit signe ou indice qui les note de provUoirej.
— Quel type !... Mon ami, je vous trouve les cordes bien tendues. Vous devriez vous distraire un peu de toutes ces précisions. . . Est-ce que vous ne vous sentez pas une certaine fatigue?
J e parle sérieusement . . .
— Je suis un peu. . . fatigué.
— Est-ce que vous dormez ?
— Cinq heures en moyenne.
— Ce n’est pas énorme.
— Mais profondément. Je pense qu’il y a une compensation. Un sommeil
court et profond doit valoir au moins autant qu un sommeil long et plus superficiel.
— C’est possible. Est-ce que vous mangez ?
— Oui . . . Quand la cuisine me plaît.
— Et. . . le reste?
— Vous êtes bien curieux.
— Le reste est silence ?
— Je vous répète que vous êtes trop curieux.
— Laissons l’art d’accommoder le reste, puisque vous ne voulez pas en entendre parler. . . Mais écoutez-moi.
Je vous trouve, — je vous le répète, les cordes trop tendues. Il faut détendre cet arc de Robinson, et ménager les perroquets . . . La précision est une belle chose, mais elle implique des corpj dolidcd.
Des règles rigides de métal, des engrenages bien découpés, des contacts et des coïncidences exactes, — voilà des moyens de précision. Mais, croyez-moi, il ne faut pas en demander autant à un citoyen de chair et d’os. Notre matériel de neurones, d’artérioles, etc. se fatigue à essayer d’imiter les choses qui durent
L ’IDÉE FIXE
par elles-mêmes, et les liaisons des corps indéformables.
— Vous êtes un bon ami. Docteur. . .
Mais je vis de ceci. C’est d'autre chose que je meurs. . .
— Vous n’avez pas l’air excessivement mort. Vous gambadez dans les rochers comme une chèvre ; vous ferraillez pour et contre les idées, comme un beau diable, et exterminez les cacatoès. . . Tout cela n’est pas inquiétant.
Mais vous exagérez. Croyez-moi...
Détendez, détendez . . .
— J’ai besoin de brûler quelque chose . . .
— V oyons . . . Est-ce que vous n’avez pas quelques embêtements . . . que vous combattez et suralimentez à la fois . . .
in intima corde ?
— Tout le monde en a . . .
— Allons, vous êtes rongé, mon ami. . .
— Il y a du vrai.
— V ous êtes. . . mordu. C’est évident.
— Mais l’acuité et l’agilité de l'esprit, ce sont mes remèdes.
— Je ne connais pas exactement le
L’IDÉE FIXE
mal ; mais j’ai peur qu’ils ne soient pires que lui.
— Je ne crois pas. Chaque organisme a ses méthodes de défense.
— Quel chicaneur. . . Il y en a qui prennent du bromure. D’autres vont à l’alcool. D’autres fréquentent l’opium et son auguste famille. Et d’autres font la noce. Je ne parle que pour mémoire de ceux qui envisagent le pistolet, la rivière, le cordon de sod nette, et autres sédatifs héroïques . . . Mais je n’ai jamais vu jusqu’ici un anxieux prendre pour moyen thérapeutique, cette espèce d’analyse quasi-géométrique, perpétuelle et généralisée... D’ailleurs, la Logique n’est pas médicalement très bien notée . . .
Il y a beaucoup d’esprits trop conséquents parmi les anxieux et les para . . .
— Mais sapristi, je ne suis pas un anxieux !...
— Ta ta ta. . .
— Mais pas du tout. . . Je suis anxieux. . . peut-être. . . Mais pas un “ anxieux” . . .
— Distinguo. . . J’aurais parié que vous couperiez en quatre. . .
L’IDÉE FIXE
— Oui, je distingue . . . C’est le propre de . . . moi !
— Vous tirez encore sur un perroquet.
— Je distingue. Je dis qu’il existe une anxiété “en soi”, qui est illimitée, et qui n’a point de cause dans les événements et circonstances extérieures.
On l'observe nettement chez des gens qui ont, comme on dit, tout ce qu'il faut pour être heureux.
-• C’est assez juste. Je le regrette ; mais c'est assez juste.
— Mais ce n’est point mon cas. Je suis anxieux. . . dans la mesure où un homme auquel on serre la gorge est . . .
asthmatique. Lâchez-le : il est guéri.
— C’est parfait. . . Mais attendez. . .
Il y a des gens auxquels on n’est pas obligé de serrer bien fort la gorge. A peine l’on fait mine d’y mettre la main, ils se sentent étouffer. Ce sont des exagérants. Leur système va plus vite que les violons. Vous m’avez tout l’air. . .
— Que le Ciel vous entende. . . Je voudrais bien m’exagérer. . .
— Et ensuite: je ne suis pas bien sûr que — de votre anxiété . . .
L’IDÉE FIXE
— Relative !...
— Relative, soit . . .
— Relative, naturelle, explicable !...
— Soit, soit. . . Je ne suis pas sûr que de votre anxiété relative, naturelle, explicable, et ccetera, et cœtera — à l’anxiété. . .
— Essentielle.
— Soit. Essentielle, — il n’y ait pas . . .
un glissement possible. . . C’est contre quoi je veux vous mettre en garde.
— Tout est possible, Docteur. Il y a sans doute en moi de quoi faire un anxieux essentiel. . .
— Bon. . . Nous en revoici à l’Implexe. . .
— Et en vous-même, il y a de quoi. . .
Quand on songe à la quantité probable d’éléments d’idées et d éléments d’actes qui sont “en nous" ; (à l’état latent, — c est-à-dire . . . inconcevable) — et dont les combinaisons successives, le passage incessant à l’actuel, — nous constituent !
Parmi elles, il en est sans cloute de plus fréquentes, de plus aisément renouvelables, — qui nous accoutument à elles, nous font notre “personnalité ”, et nous
L'IDÉE FIXE
la définissent, et nous y font croire, et nous la font concevoir comme une f-UJ lte -' ' ‘ l ? 0 a ^ e ’ et même indestructible, invariante, éternelle, indépendante au suprême degré. . . Mais ces liens profonds, cette reconnaissance de“nousmemes , me semblent se réduire ou se résoudre en sensations organiques, en appétences ou répugnances, dont on pourrait, pour chacun de nous, former une table qui le caractériserait.
, — ,, ^ y a d es albums pour jeunes filles ou ion trouve des questionnaires...
klueUe edt votre couleur préférée?— Votre parfum ?. . .
- C’est cela. . . Mais ces liaisons se transforment. . . Avez-vous remarqué combien les goûts changent avec l’âge?
■ r Les enfants n’aiment les huîtres ni les truites.
— Et cependant quoi de plus personnel que nos goûts ?
— Nos dégoûts!
• “ Encore plus. . . A chaque instant, je coïncide avec ce que je tends à percevoir. Chacun, à telle heure de sa vie, est, en somme, un système. . . virtuel
L’IDÉE FIXE
d’attractions et de répulsions, et aussi de. . . pressentiments de puissance et de résistance. Mais cette distribution est variable avec le temps. . .
— C’est-à-dire, avec n’importe quoi ?
— Et cependant, — elle est ... ce qu’il y a de plus. . . noud-mêmed ! . . .
— Est-ce que vous aimez les tripes ?
— Ah !... Pouah !... Quelle hor-
— Bien. Et le café ?
— J’en vis.
— Bien . . . Et cependant vous concevez que . . . dans . . . trois ans, (mettons), vous vous preniez insensiblement de tendresse pour les tripes et d’aversion pour le café ?
— Ce n’est malheureusement pas impossible. . .
— Et alors, votre personnalité?
— Se réduira (sur ce point) à un souvenir. . . d’ancien amour pour le café et d’ancienne haine des tripes.
— Vous voyez qu’il vous restera quelque chose.
— Peuh. . . Un souvenir isolé, et que rien ne renforce plus, est à la merci. . .
L IDÉE EIXE
Sas" r- p " »r v T P it
violent — qui puisse occuper l’esnrit
El»?-'-
etre, des années, - un goût Das sionné, un goût. . . ë ' ' pas '
— Amer. . .
obW.po»^ „ pâlissement pi""?
- Ah!... Ah!.
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me permet de vous répondrai C’est une affaire de métabolisme 1 V™-.*
Ac.,o„ d. déséquihbres chimiques™ ;
— L ’IDÉE FIXE
la cellule nerveuse... Ajoutons quelques réflexes, et associations d’idées. . .
— Et servez chaud.
- Voilà.
— Et nous nous réfugions, comme il sied, dans le maquis de la petitesse.
Tout commence à s’expliquer vers le millionième de millimètre. . . Il y a de la place dans ce pays-là. 11 paraît que si 1 on supprime les vides inter et intra atomiques, toute la substance d’un homme tient dans une boîte d’allumettes.
— Enfin, je vous ai résumé. . .
— L’état de la science. . . Elle tient sur ce point dans une boîte d'allumettes.
— Que voulez-vous, pauvre ami, nous pateaugeons !... C’est terriblement difficile. Après tout, il n’y a pas de raison pour qu’un être vivant puisse parvenir à se représenter la vie . . . Tout à l’heure, en jouissant de ce beau regard que l’on a ici, en y mêlant l’ennui du souci proche et lointain de cette sacrée existence que nous menons à Paris, de tout ce carnaval de choses, d’êtres et d’idées, tout cela en perspective. . . Vous avez parlé des Grecs...
L ’IDÉE FIXE
A ^ f st , une expression com-
mode. C est de la mythologie. . . C’est evoq uerpar un seu] u | mod . Ie «
vie. . . physiquement douce, ou magnifiquement instinctive, et un idéal combiné de liberté et de ngueur pour l’esprit nôtre’ D ° US * mettODS teaucoup P du - Eh bien, j’ai ressenti une sensation
tZf e A Ue - ■ ■ T ° Ut CC jai pu
rallie I M^ e ’ "l & ^^r'i' P res 9 ue misérable. Meme le vocabulaire delà science
, ~ Et moi, je suis frappé d’une chose. . . Pour ne parler que c£s sciences de la vie . . . On avait de grands espoirs il y a quarante ou cinquante ans O n aveut entre i85o et 80 , acquis révolution, les microbes, les synthèses organiques, l’histologie. Tout semblait converger vers une idée assez nette.
Un espérait parfois obtenir un peu plus qu une idée. Plus d’un s’attendait à voir une gelee vivante se séparer un jour de quelque mélangé de liquides rigoureusement morts. . . su
— Mais tout ceci tient encore ... Et
— - L’IDÉE FIXE
même on entrevoit que des effets de rayonnement, qui étaient alors absolument inconnus. . .
— Oui. Mais je parle des espoirs. On se croyait à cent mètres du but, et il apparaît à présent à. . . cent kilomètres. . . Je ne parle, bien entendu, que de ceux qui le voient à distance finie.
— L’espoir, dit le Docteur, est fait pour varier.
— L’espoir. . .
— Feu !.. .dit le Docteur. Descendezmoi ça.
— L’espoir, lui dis-je, l’espoir. . .
— IL edt vrai noud douLage . . .
— Oui. Mais voilà encore un illustre inconnu. Voilà qui est encore moins connu que l’idée fixe. Dans tous vos livres de psychologie ou de psychopathie il ne me semble pas qu’il en soit question. . . D’ailleurs, j’ai si peu de lecture de cette espèce que je dois me tromper. . .
— Je ne saurais vous répondre. Ce n’est pas ma partie. Mais je serais bien étonné que ... Il est fort possible qu’ils en parlent, mais sous un nom savant qu’ils lui auront donné . . .
L’IDÉE FIXE
— J’ai bien peur. . .
— Vous désespérez de l’espoir?
Je crai , ns - Je crains, - parce que l al ■ «marque, (ou cru remarquer) que les laits les plus simples, les plus fréquents les plus anciennement observés et dénommés, sont aussi les plus négligés par les, auteurs. Ne croyez-vous pas que la préoccupation pathologique, qui domine presque nécessairement les recherches ne soit une cause. . .
— De déformation?
- Je n’osais le dire Et de
lacunes ... Et même de travail inutile mal orienté. . .
- Mais, mon cher, c'est possible.
Mais remarquez qu’il n’y aurait guère de recherches sans cette préoccupation Et puis, que de clartés donne la pathologie J,a vie, encore possible dans
une condition plus ou moins altérée, diminuée, précaire ; la lutte; les suppléances, les réactions. . . tout cela est aussi suggestif que, - mettons, les déplacements de l’équilibre dans un système physico-chimique... Et je ne parle pas des vérifications de diagnostic les necropsies . . .
L’IDÉE FIXE
— Oui. Oportet baerejej cmc. Il faut qu’il y ait des anormaux, et des malades.
Mais je vous avoue ne pouvoir me défa ire de l’impression que je vous disais.
- Allez-y.
— J’ose avoir l’impression que la physiologie ne tient pas la place qu’elle devrait tenir.
— Comment ? Mais l’on fait des travaux magnifiques. . .
— Dans les études. . .
— Je concède que l’on n’en fait peutêtre pas assez. . . Mais où prendre le temps? Nous vivons dans une époque dure. Il faut acquérir au plus tôt les connaissances utilisables, convertibles en deniers . . .
— Je ne parle pas seulement des praticiens. Et d’ailleurs, je parle en profane. . . D’où vient mon impression?. . C’est que je n’ai trouvé nulle part, — je veux dire dans aucun livre qui me soit tombé sous les yeux, — trace d’une. . . tendance, d’une intention de se faire de l’être vivant une présentation d’ensemble. . . En somme, une idée du fonctionnement d’ensemble ... Je trouve
de grandes fonctions merveilleusement décrites, mais , point de tentatives de synthèse. . . C’est un peu comme si les physiciens s’en étaient tenus à étudier séparément optique, mécanique, chaleur, chimie. . . Ils ont cherché des relations.
Croyez-vous , qu’un organisme soit moins . . . unifié qu’un univers ?
— Mon cher, vous demandez la lune . . .
— Je sais! C’est ma fonction. . . Je vais un peu plus loin. J’ai idée, peut- TT ( auss . e ,> que la physiologie du AVllI eme siecle était moins. . . particulariste que la nôtre. . .
— Mais ils faisaient de la métaphysique. . . J
— Plutôt de la “ Méchanique " . . .
Barthez. . .
Métaphysique, métaphysique. . .
Attendez. Je demande la parole pour un fait personnel. Ce fait illustrera ma modeste thèse beaucoup mieux que tous les arguments. J’ai demandé dix fois, vingt fois, ... à dix, vingt médecins, des neurologistes, s’il vous plaît,
— s il existait une table systématique des réflexes connus.
L’IDÉE FIXE
- Je n’en connais pas.
- Ah!
— Mais on trouve tout cela dans les traités de physiologie et de pathologie dans les mémoires. . . etc. . . Voyez, Babinski, Foix, Froment. . .
— Trouvez-vous “scientifique”, cette lacune ?. . . Je vous pose la question en toute ingénuité, — ce qui veut dire, que pensant. . . ingénue ment, — à un être vivant fonctionnant ; — observant que ce fonctionnement se décompose en modifications, dont les plus apparentes sont du type réflexe, je me suis dit bien des fois que si je faisais mon étude, ma spécialité, de 1 étude des vivants, je voudrais posséder cette table, la méditer, essayer de suivre sur mes sujets les effets de combinaisons, de conflits, etc...
de ces actes élémentaires si remarquables. . . C'est une mécanique toute particulière où les questions de temps jouent un rôle essentiel. . . Où voyezvous de la métaphysique là-dedans?
Dans vos yeux. Monsieur l’Amateur de Réflexes!... Vous lancez des éclairs de sainte fureur. . . Vous réagissez violemment à l’idée de l'absence
----- L’IDÉE FIXE
de la Table. . . dont je ne vois pas que l’extrême urgence s’impose.
— Attendez. Maintenant je vous prends à partie. En personne. Autre idée.
— Gare dessous !...
— La Thérapeutique passe pour changeante.
— «Je l’ai entendu dire.
— Ce qui guérit em88o nuit eniSgo.
— Oui. Il y a une période de dix ans, environ. Question de mode, je le veux bien. Question de progrès, surtout.
— Mais s’il y avait aussi autre chose?
— Et quoi donc?
— Un changement intime . . .
— De quoi?
— De l’homme? — Un changement des. . . goûts de nos cellules, et donc de leurs réactions ?
— Mon bon Robinson, vous ne vous refusez rien.
— C’est l’immense et inexpugnable privilège de l’ignorance. . . Je me permets tous les essais.
— Et je vous sers de cobaye.
L’IDÉE FIXE
— Ma foi, chacun son tour. . . Eh bien. Docteur, savez-vous ce qu’il faut que vous fassiez?. . . Je vous garantis la gloire.
— Qu’est-ce que vous voulez que je fasse de la gloire ?
— De l'euphorie !
— On voit que vous ne savez pas ce
S le c’est. Moi, j’ai soigné quelques orieux. . . Il faut toujours les " remonter ” ! . . .
— Ecoutez, écoutez . . . Existe-t-il une Histoire de la Thérapeutique ?
— Vous réclamez encore un livre ?...
Je ne crois pas.
— Faites-là.
— Moi?. . . Ah non ; par exemple!
— Vous pourriez la borner au XIX me et à ce que nous avons vécu du XX"' siècle . . .
— Mais vous n’avez aucune idée du travail que . . .
— Je vous jure qu’il en sortira quelque chose . . .
— Non, Monsieur, non et non. Pourquoi voulez-vous que je fasse ce à quoi je n’ai jamais songé? Je suis Médecin.
L’IDÉE FIXE
Médecine générale. J’exerce, et voilà tout !... Pas de théorie. Pas d’écritures.
J’ai bien assez de mes malades.
— Et le mal de l’activité? Et l’article de 1’ “ Encéphale ” ?
— C’est moins vaste. D’ailleurs, je vous redis: je n’ai jamais songé à faire des livres. . .
— Moi non plus ... Et pourtant . . .
— Ce n’est pas mon affaire, pas dans maligne...
— C’est dans votre implexe. Docteur. . . Prétendez-vous vous prévoir jusqu’à l’an prochain? Ce que je vous dis là va travailler en vous . .. .
— Dans le Sub?. . . Je suis bien tranquille.
— Moi aussi. Je sais trop que nous ignorons le sort des choses que nous entendons? Il n’est pas impossible. . .
Il est probable que tout nous modifie et quil n’est pas d’incident même inaperçu qui ne puisse germer, et produire un beau jour dans notre cervelle un effet qui nous surprenne et dont nous ne puissions concevoir ni identifier l’origine.
L’IDÉE FIXE
— C’est l’ex-théorie de l’imprégnation. Une blanche épouse un nègre ; l’enterre ; se remarie à un blanc, qui la rend mère d’une ribambelle de négrillons. . . Stupeur!. . .
— Voilà une excellente image du ‘‘spontané’’. . . Donc, prenez garde. . .
Vous allez couver sans le savoir. . .
— Oh ! Oh !... C’est un peu fort !...
Voilà que vous essayez de me suggestionner. . .
— A moi la pose !... C’est le combat de l'amateur contre le professionnel.
C’est une vieille histoire . . . C’est le grand combat des magiciens . . .
— Quel combat? Qu’est-ce que c’est encore que cette histoire de magiciens ?
— Vous ne vous souvenez pas?. . .
Ce conte arabe. . .
— Je ne vois pas ce que vous voulez dire.
— C’est un conte fort beau. . . Mais j’y songe ... Il me semble bien qu’il y a un analogue dans la Bible. C’est peutêtre une variante ou une dégénérescence du thème ?
— La Bible. . . Ma foi, je n’y suis
— L'IDÉE FIXE
pas . D’ailleurs, entre nous, je ne l’ai peut-être jamais lue . . .
— C’est assez curieux. L’ensemble est bizarre . . . Mais il y a de beaux endroits.
— Et alors ?
— Il y avait un Pharaon. Il avait un collège de magiciens attachés à sa personne.
— Pauvre homme . . .
— Survient Moïse.
-- Je l’admets. Si rien ne survenait, il n’y aurait pas d’histoire.
— Très juste. On pourrait en faire une théorie du roman . . .
— Parfaitement inutile. Voyons Moïse.
— Moïse survenu émerveille le Roi par divers prodiges ... Il change l’eau en sang, tue les poissons à distance . . .
— Ce n’est pas mal . . . C'est la guerre de demain !
— Les sorciers sont piqués au jeu. . .
( — Ils sont jaloux, parbleu !... C’est régulier. Ce sont les officiels, en somme ?
— C’est cela. . .
— L’histoire doit être vraie.
L’IDÉE FIXE
— Alors le Pharaon ouvre un concours . . .
— Il a osé 1 ... . Contre ces gros messieurs ?
— Il paraît. . . C’était un concours de parasites.
— C’est bien ceque je pensais. C’était à qui vivrait aux dépens du brave Pharaon.
— Mais non. . . Il s’agit de parasites ej qualité*. . . Des parasites. . . au propre, si j’ose dire. Des grenouilles, des sauterelles . . .
— Mais ce ne sont pas des parasites...
— Des moustiques. . .
— Fichtre !... Anophèles !... Pharaon était paralytique général . . . C’est clair.
— Moïse, de son côté, faisait de son mieux. Il prodiguait les maux et les catastrophes.
— C’était un vrai homme d’Etat . . .
Et il a gagné?. . .
— Mais ce n’est pas cette histoire là que je voulais vous raconter. C’était le conte arabe, que je trouve plus approprié. . .
- L ’IDÉE FIXE
— Vous en savez, des choses cocasses !...
— C’est professionnel Dans le
conte arabe, c’est d’un duel de magiciens qu’il est aussi question. C’est à qui dévorera l’autre.
— Je vois cela. C'est de la concurrence vitale. La Biologie en raccourci.
— Et la Littérature !...
— Et tout !
~ Bref, l’un se fait chat pour dévorer 1 autre qui s’était fait rat . . .
— Dératisation.
— Oui, mais le rat se fait tigre. . .
— Et le chat se fait lion !
Naturellement. Mais le tigre se fait puce ...
— Bravo ! Mais le lion se fait microbe. . . Savez-vous ce que ceci me rappelle ?
— Toute la vie, mon cher Docteur.
— Figurez-vous que je me suis laissé porter, il y a quelques années, sur une liste électorale. Les médecins sont très exposes... Bon. J’ai été candidat au Conseil Municipal, dans le XX nt .
L’IDÉE FIXE
Mon cher, il fallait monter en couleur à chaque instant.
— Vous aviez un magicien très actif comme concurrent?
— Un pharmacien.... formidable!
D’affiche en affiche, de réunion en réunion, la température et la couleur montaient, montaient .... On jetait des flammes, on jetait du lest. . . Et on se flétrissait, c’était un plaisir !... Et les épithètes !...
— Et il vous a dévoré ?
— Non. Il m’a écrasé.
— Le vilain. . .
— Oh ! C'est un très brave homme.
L’année d’après, il voulait à toute force me faire décorer. . .
— Que diable alliez-vous faire dans la politique?
— Mais. . . Je me le demande?
— Vous voyez bien que vous ne pouvez pas répondre de ne pas faire mon Histoire de la Thérapeutique.
— C’est tout différent.
— Auriez-vous deviné il y a trois minutes que nous allions parler Pharaon et politique intensive ?
L’IDÉE FIXE --
Le fait est que notre prévision de nous-meme est fort incertaine
"IV C ’ e *l peut ,i tre q u>il n'y a pas de
.Nous-Mêmes hors de. . .l’instant.
— O Métaphysique !...
- Voyons, ^ Docteur, est-ce que le pharmacien na pas tiré de vous des expressions plus. . . vives que nature? .
des programmes ou des articles que vous ne pouvez pas relire sans ...
- Si vous croyez que je les relis !...
- Enfin vous avez extrait de vous ce que vous ne saviez pas contenir. Et vous ne pouvez pas renier votre Implexe.
- Il faut croire que j’avais l’Implexe un peu charge. Quand cela a été fini, que j ai eu liquidé des comités, payé les “ a ! s et noblement remercié les cent treize fideles . . .
— Quoi !... Pour cent treize voix.
- Contre Deux mille Quarante U/inq ... Au premier tour.
- Vous avez traité un homme de vendu, de traître ...
— Il a bien fait allusion à des goûts que je n ai pas . . 6
L’IDÉE FIXE
— Vous ne savez pas si aprèsdemain. . .
— J’en réponds. Sur ce chapitre, je suis maître de moi . . .
— Comme de l’Univers . . . Mais pas davantage. . .
— Je me moque de l’Univers. . .
— Je vous en sais un gré. . . infini.
Docteur. . .
— Pourquoi?
— C’est que l’Univers. . .
— Malheur à nous ... Il va se payer encore un perroquet !...
— Celui-ci est le Perroquet des perroquets . . . Pdittacud Pdittacorum.
— Et vieux, en outre ! Il a un certain âge.
— Et il est marié.
— Pas possible. . .
— Avec la perruche Nature. . . Ces oiseaux magnifiques .... majuscules, éblouissent le ciel de l’esprit. Ce sont deux puissants Æotd.
— Et vous les mettez sous le microscope ...
— 11 le faut bien. Je causais de l’Univers, il y a quelque temps, avec un
savant Savant .... Etoiles, atomes, espace, ondes, transmutations, etc, etc Vous entendez cela. . Tout le matériel actuel . . .
— Très compliqué.
— Oui. Il y a peu de tout. Des images, des entités inimaginables; le nasard et la nécessité qui s'accouplent plus ou moins monstrueusement • des nombres entiers qui assassinent les décimales ; vos tables de mortalité qui prennent un intérêt astronomique p. ~ ** y. a tro P de faits, voyez-vous . . . vjn ne sait plus comment ramasser tout ce que ion gagne à la loterie de l’expéfois 06 ' T ° US 168 résultats Pilent à la
^ c es *- l a confusion mentale j T 9 u j. S , e co n^nd avec la confusion de la réalité.
— En somme, je parlais de l’Univers avec mon savant ; et je lui dis tout à ce'mot ?^ U entende2 ‘ vous ' au jaéU, par — Je vous entends d’ici !
— Et bien, il y a longuement hésité...
• j“ c V ' Sag n a P r * s une ex pression . . . indéfinissable . . .
L’IDÉE FIXE
— C’était le cas . . .
— Son regard m'a abandonné. . .
Supprimé, dirais-je. . .
— Voilà une bonne idée. C’était le traitement de choix.
— Et puis il est redescendu du monde. . .
— Où l’on ne trouve rien.
— Et il m’a dit : une sphère . . .
— Dont le centre est partout et . . .
— Non. Une sphère. . . telle. . . que rien n’existe hors d’elle.
— Je parie cent mille dollars que vous n’avez pas été satisfait.
— V otre fortune est faite.
— Vous voyez?
— Quoi, Docteur?
— Que vous avez une idée fixe, que je l’ai repérée, et que je vous prévois à tout coup, comme je veux!. . . Je vous manœuvre ad Libitum!
— Mais pas du tout!... Ce n’est qu’une omnivaLenU . . . Que diable !
— Encore...
— Et sur ce roc artificiel, nous nous livrons au combat des magiciens !
L'IDÉE FIXE
— Je me change en psychopathe !...
— Je me change en logicien ...
— Je vous enferme. . .
— Je vous. . .
— A moi, mes fidèles, mes Deux cent treize . . .
— Vous trichez. . . Vous avez dit :
Cent treize, tout à l’heure . . .
— Malheur de malheur . . . C’est la lutte électorale qui recommence . .
— Non ! Ah ! Non. . . Lutte électorale polémiques, épithètes. . . Mais tout cela’ mon cher Docteur, c’est le hideux. Univers de 1 Automatisme.
— C’est assez vrai. .. Je vous disais, il .y a un instant, - ou plutôt, j'allais vous dire que quand cette histoire a été finie . . .
- Tout payé, et les fidèles remercies, le comité liquidé . . .
~ . Cui ■ ■ • J’ai eu l’impression de S °5 tir „ dun rêve > de redevenir "moimême
Le rêve donc existe?
— Exactement comme l’Univers
— Gare à l’automatisme !...
— Il n’y a pas moyen de s’en passer.
iîS
■ L’IDÉE FIXE
— D’accord... Mais je crains ses progrès . . .
— En quoi voyez-vous qu’il soit en progrès ?
— L’imitation est la loi du monde actuel. Ses connexions deviennent d’une richesse excessive. Tous les peu-
E les s’imitent. Les capitales ne différent :s unes des autres que par les restes du passé ... Et il y a d’ailleurs une puissance invincible qui agit, et agira de plus en plus dans ce même sens ?
— Et quoi?
— La discipline mentale positive, imprimée aux esprits par l’usage ou l’abus des applications des sciences.
— Il y a eu toujours une discipline mentale appliquée à l'énorme majorité des esprits.
— Oui. Il y a eu une discipline . . .
mystique ou métaphysique, — mais inculquée. Je crains que la nôtre, la positive, la justifiée, ne vienne à diminuer dans les têtes la quantité de. . .
Souverain Bien. . .
— Qu’est-ce que vous dites?
— Oui. La quantité . . . ou plutôt le
L'IDÉE FIXE
degré de Liberté de L’esprit, — qui est le Souverain Bien.
— J’avoue que je ne vous suis plus.
J’aurais cru, au contraire. . .
— Si. . . On peut se défaire d’une autorité d’origine externe, — dénouer tous les nœuds, cisailler tous les fils étrangers. . . La défense est possible. . .
Mais il est presque impossible de se défaire d’habitudes d’esprit qui sont renforcées par l’expérience autant que la pensée peut l’être, et que justifie la critique aussi souvent qu elle s’applique à les contrôler. La puissance du moderne est fondée sur "l’objectivité”. Mais à y regarder de plus près, on trouve que c’est. . . l’objectivité même qui est puissante, — et non l’homme même. Il devient instrument, — esclave, — de ce qu’il a trouvé ou forgé : une manière de voir.
— Une méthode. . . Mais si cette manière est la bonne? Si elle est comme le seuil, la limite, où des siècles de tâtonnements ont abouti, et devaient aboutir ?
— Assurément. . . Mais gare à l’automatisme !
— Comment !... Vous faites la chasse aux perroquets, vous poussez à la précision et puis, vous tournez casaque !
— Non. D’ailleurs, il n’existe pas d’esprit qui soit d’accord avec soi-même.
Ce ne serait plus un esprit. Mais écoutez un peu. Permettez moi de m’égarer un peu dans la brousse de la morale.
— Allez! Monsieur. . .
— Supposez que, par une autorité quelconque. . .
— Comme toutes les autorités.
— Un code de morale, une table des valeurs morales ait été établie ; le bien le mal, nettement définis ; tous les actes imaginables affectés de coefficients éthiques, positifs ou négatifs . . .
— Ou nuis... Mais tout ceci existe...
— A peu près. Supposez maintenant que par un procédé également quelconque, suggestion toute puissante, pédiatrie, pédagogie, aussi efficace que la nôtre l’est peu, et qui soit à la nôtre ce
S ue nos moyens matériels sont à ceux es peuplades les plus barbares, — on soit parvenu à rendre L’acte bon tout à
fait réflexe, et presque irrésistible; L’acte mauvais), excessivement pénible, douloureux, même à imaginer . . .
— Et alors ?
— Alors?. . . D’abord, plus de mérite, n’est-ce pas?. . . Le bien ne coûterait rien. Au contraire, le mal serait hors de prix. . .
— Tout marcherait des mieux.
— Mais les moralistes seraient désespérés . . .
— Je n’y vois pas d’inconvénient. . .
Et pourquoi?. . . Ils seraient au comble de la jouissance. . . Plus de péché, plus de fautes, plus de crimes. ...
— Mais pas du tout. . . Ce n’est pas le bien qu’ils aiment . . . C’eot la peine que L’on J inflige pour faire Le bien.
— Mais ce sont des sadiques !
— Ce sont des “ sportifs”. Ils goûtent l’effort pour l’effort. Vertu c’est force. Toute force contrarie quelque force. Si je fuis le mal. . . comme ma main fuit une chose brûlante, — si l’occasion de faire le bien agit sur moi comme agit sur les glandes salivaires . . .
— Les tripes. . .
— Horreur. . . Non, quelque beau fruit !... Alors, la conduite humaine . . .
— Le comportement.
— Ce mot m’agace . . . Inutile et récent.
— Phobie !... Il est excellent.
— Bref, je dis que la conduite humaine, ainsi réduite à un automatisme . . .
vertueux, n’offre plus rien d’intéressant.
— Ceci va loin. . . Va jusqu’en Cour d’ Assises.
— Vous ne voyez donc pas que cet automatisme éthique ruinerait tout le monde moral?. . .
— C’est plutôt un demi-monde. . .
— Tarirait la source inconnue de cette "énergie de première qualité", qui. . .
— Qui quoi ?
— Qui. . . Enfin, qui anime les actes dont tout l’attrait est idéal. . . Il exterminerait aussi toute cette subtilité que développent les conflits intestins . . .
- Oh! Oh!
— La casuistique de chacun, les ingénieuses inventions qui nous permettent de mentir à nous mêmes . . .
L'IDÉE FIXE
— Puisque nous nous parlons, nous pouvons bien nous mentir. . .
— Oui. . ■ nous mentir, nous contredire, nous cacher ce que nous savons et savoir ce que nous nous cachons . . . En somme, — être pLu.dic.urj . . . Et vivre. . . à plusieurs dimensions. . .
— Avoir trois ou quatre ménages, et une douzaine de "paroles d’honneur”...
— Parfois. . . Mais revenons. Transportez dans l’ordre de l’intellect une semblable simplification, une organisation toute nette, une ‘ ‘ méthode " parfaite, impérieuse et uniforme, — et alors!. . . Voyez déjà quel carnage de fantaisie dans notre temps . .
— Vous trouvez?. . . Que vous fautil de plus ?... Allez tout à l’heure à la plage, ^ mon bon .... Des hydravions dans l’air; le sable. . . noir de cuisses.
Des vieillardes costumées en Pierrots, des Vénus ou des Adonis au volant. . .
— Pardon. Ce n'est là que de l’imitation. C’est du cocasse en série. Tous ces fantaisistes prennent le mot d'ordre.
— Un pantalon pour dame en fait paraître mille . . .
L’IDÉE FIXE
— Vous avez des dispositions pour la poésie. Docteur.
— Ma foi, vous vous risquez bien dans la médecine !
— Tout le monde s’y risque. C’est un phénomène spontané, — conséquence immédiate de ce fait qu’on est mortel. En somme, on s’imite sur la plage comme ailleurs. Tous ces gens-là cultivent l’escharre . . . automatiquement. Ils obéissent. . . Mais je parlais de l’intellect. . .
— Et vous trouviez qu’il se mécanise. . . Mais, mon cher, on n’a jamais élucubré de conceptions plus ahurissantes.
— Où celà?
; — Mais, partout ... En Littérature, d’abord, — comme il sied. . . Et en Peinture, donc. . .
— Ils nous en offrent des horreurs . . .
avec théories . . .
— . Dame. . . La manière de s’en servir doit bien accompagner le produit.
— Excusez-moi de vous dire tout ceci. Vous êtes de la partie. Mais enfin, c’est abracadabrant. . . Je m’excuse.
= L’IDÉE FIXE
— Faites, Docteur. Ne vous gênez pas. Il n’y a pas d’offense. . . J’aurais pu être choqué de l’opinion contraire.
Mais observez : plus on... abracadabre, comme vous dites, — et plus l’automatisme domine, plus il est visible, exigeant, immédiat.
— Ah, par exemple !...
— Mais oui. Comme en politique.
— Le Pharmacien ?
— Mais oui. Le Pharmacien d’en face. S’il vous hurle : Voleur ! Vous rugissez : Vendu! . . .
— Et en avant !... C’est le combat des magiciens ... Le rat se fait tigre . . .
— Le chat se fait lion
— Le tigre, puce . . .
— Et le lion, microbe. . . automatiquement. . .
— Graphocoque.
— Docteur, c’est toute l’histoire des temps modernes. Le poker universel, le poker de promesses, de menaces, d’injures, d’inventions et de dimensions, — le poker politique, économique, technique, littéraire, militaire. . . La course aux armements, aux perfectionnements, aux éblouissements . . .
— L’IDÉE FIXE
— Mais ce fut toujours ainsi. . .
— Pas avec cette haute fréquence.
Et c’est là le trait capital. Les “temps de réaction” sont devenus beaucoup, beaucoup plus courts. . . De plud en. pliu> fort , de pluo en pliu grand, de pliu en pliut vite, de plu, 1 en plud inhumain, — ce sont des formules d’automatisme . . .
— Alors, nous vivons sous le régime de l’abracadabra automatique ?
— Mais oui ... Si l’on fait dépendre la valeur d’une chose de l’effet de surprise qu’elle produit, vous arrivez à définir cette chose par cette seule valeur de choc. . . Savez-vous que ce n’est que depuis ... un peu plus d’un siècle que la nouveauté d’une chose a été considérée comme une qualité pooitive de cette chose?
— Parfait... Voilà qui est parfait pour la fameuse Histoire de la Thérapeutique ... V ous avez insinué tout à l’heure que l’organisme lui-même appréciait le neuf, se dégoûtait en quelques années de la médication régnante, refusait de guérir si on ne l’intéressait pas par des irritations inédites.
— C’est un fait ! La Thériaque a régne et guéri pendant cinq ou six siècles.
Mais, en trente ans, nous avons vu séro, auto, photo, électro, opo, thérapies, et il n'est pas de métalloïde, de métal, d alcaloïde, de ferment, d'édifice moléculaire bizarre, de rayon, de légume, , de pelure de fruit ou de germe°de cereale, san s compter les moustiques, * e i * 1 y eau » muscle palpitant de
colombe, l’eau marine et les choses interstitielles, ovariennes, thyroïdiques, surrénales, — et même les invisibles et insaisissables, les vitamines, de A jusqu* Z, qui ne soient venus étonner les cellules humaines. . . On n’a rien fait de
E . us , var > e » de plus extravagant en littérature. . .
— Mais, mon cher, c’est bien simple.
O est la même nécessité. Le corps moderne, comme l’esprit moderne, a besoin du choc ... Ils sont philoclasiques.
Et je ne parle pas des événements!.
— L’âge du Swing.
- Mais il y a plus fort. . . Dans les sciences les plus abstraites.
— Dans les sciences ?... Peut-être.
— Vous n’avez que l’embarras du
choix. . . Voyons! Qu'est-ce qu’il vous faut de plus que l’atome de temps?
— Le “chronon”? Il n’est pas encore officiellement existant.
— On y a pensé. . . Et il y a bien d’autres innovations dont j’ai ouï parler. . . D’ailleurs, sans y comprendre goutte. . . Quand je vous dis que nous vivons le plus fantaisiste des siècles. . .
— Mais le moins individuel.
— On n’a jamais subi tant d’idées éloignées du sens commun, et d’ailleurs mieux soutenues, plus contrôlées, et plus instables, plus promptement démodées, détrônées, remplacées . . .
— Peut-être...
— V oyez- vous là une diminution de l’audace mentale?Un progrès inquiétant de l’automatisme?
— Mais donnons-nous à ce mot la même signification? Automatisme, c’est pour moi, un développement entièrement déterminé par un événement initial quelconque. La contraction du muscle répond automatiquement à n’importe quel. . .
— Stimulus. . . Omnivalence! . . .
— Un ovule entre en évolution
— Omnivalence !...
i* T — •h' t ^ es prit . . . N’en parlons pas . . . Nous sommes à la merci de tout- et comme les porteurs d’un infinité de développements possibles, — plus ou moins probables. . . . Parfois. . . infectieux. Le terrain est plus ou moins favorable aux ensemencements. . .
— Crac... Encore l’Implexe. C’est automatique. . .
- Je l’espère bien ... Si un esprit ne repassait jamais par les mêmes points . . .
— Eh... Ce serait un joli cas.
Voyez-vous cela... Un sujet qui ne pourrait penser deux fois la même tresT Q ue ^gal pour les psychia-
- Des troubles 3e la probabilité. Grand In-Octavo. Avec planches...
-v~!p’ eSt un beau titre - 11 y a peutetre la tout un avenir pour la psychia-
j 7 Ç? u y r * et triste parente éloignée de . la ? athologie ! Elle fait de la Schizofreme . . .
L’IDÉE FIXE
— Mais que voulez-vous qu’on fasse?. . . Tout est difficile. Mais rien de plus embrouillé, de plus fuyant, de plus indéfinissable que ... le mental.
— Savez-vous ce qui m’a frappé dans la démence, — au sens vulgaire du terme? Observer les fous, c’est, en somme, comparer son . . . propre esprit, supposé normal, à d’autres esprits . . . C'est observer les planètes . . .
— Les comètes !
— En se croyant sur un poste fixe.
J’ai fait cela pendant quelques mois.
— Comment cela?
— Dans un asile. Il y a quelque trente ans. . .
- Ah! diable!...
— Comme simple amateur.
— On vous le disait !
— Je suivais la clinique, les visites dans les salles.
— Et alors?
— Alors, ce qui m’a frappé, c’est que tous les troubles qu’on voit là, collectionnés, condensés, sélectionnés, les manies, délires, phobies, etc. . . existent tous chez l’homme dit normal, — mais
— L’IDÉE FIXE
j. diffus, limité, bref, maniable,
disséminé, larvaire, dissimulable ! Nous avons la démence infuse. . . la démence en suspension. Nous autres, normaux, nous sommes en équilibre mobile, mais assez stable. Mais tel événement, d’ordre cellulaire ou énergétique, peut intervenir. . . Tous ces petits dérangements isolés qui passaient inaperçus, inoffensifs, escamotés . . .
Se coagulent. . . Nous floculons .
mentalement. . .
T ,~ En gros, très gros symptômes.
U euphorique devient Président de la République. Le distrait oublie la faim et la soif. Il arrive aussi que des inversions extrêmes de caractère se déclarent . . . Mais je suis persuadé que leur chance préexistait. Il y avait un germe...
— IL a un grain, dit-on . . .
“ Un grain, c’est déjà gros. . . Mais combien de gens, qui ne sont, ni ne seront, jamais fous, sont excessivement, étrangement différents selon qu ils sont seuls ou qu’ils sont en compagnie.
— Je ne vous lâche plus . . .
— Plus cette différence est grande,
L’IDÉE FIXE
plus . . . On dirait que la présence étrangère exerce une contrainte qui complète Téquilibre. . . A peine seuls. . .
— La souris danse sur la table. . .
C’est la détente.
— Contrainte, détente . . . Simulation, échappement... Comme c’est drôle !... V oici que la simulation, la faculté de se montrer autre, nous apparaît tout à coup une propriété de l’homme sain, de l’être normal, — presque un critérium, presque une nécessité . . .
— Passez, muscade. . . Vous faites des tours de passe-passe, mon ami. . . A mon tour, à présent. . . Vous dites que tous les délires préexistent, ou existent à l’état . . .
— Infiniment petit, car ils décroissent, s’évanouissent au moindre signal. . . La souris rentre dans son trou ; le petit délire de poche s’escamote, La face grimaçante ou furieuse ou jubilante redevient. . . façade ; le fou plonge, et l’esprit devient le montreur d’un monsieur parfaitement réglé.
— Bon. . . Mais que dites-vous de ce genre particulier de délire, qui, loin de
L’IDÉE FIXE
se dérober se développe, lui e l 0 ru ° ; — • - Napoléon?. . . Lui, toujours lui. . .
•j. -J "■ , ais aussi tous les grands
individus, poètes, artistes. . ë
awê“ ““ « chefs-
~ Oui. Qu en faites-vous ?
;. a r^ e n n ’ ai rien à ? han s er à ce que ; ai dit. Ou presque nen. . . Ce qui les distingue, peut-être, c’est qu’ils agissent sur la moyenne dont ils s’écartent. La moyenne tend a se déplacer vers eux EJle en est curieuse. Mais ici, puisque
dWdr? 1 " 3 ""■"“T
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mtroduire quelque autre chose.
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rouges ' ° U Un t0Cal de poisso pohlt. NOn ‘ U ° SOUVenir - Et qui vient à
- Voyez-vous ce petit malin de souvemr qui guettait le moment exact de son entrée et ' ' ’ 11 “ veut P as rater
L’IDÉE FIXE
— L’ A-propos est l’intelligence de l’Implexe. . . Ou, si vous préférez une formule plus . . . aseptique : L’A- propos est le tropisme de l’Implexe.
— L’honneur est satisfait.
— Ceci revient à dire qu’il semble que ce qu’il faut, dans telle circonstance soit attiré, appelé par la circonstance même.
— Que peut-on demander de plus ?...
Ah! Vous m'en faites voir de toutes les couleurs?. . . Et après?
— Eh bien, je crois qu’il faut envisager, à côté des développements psychiques “morbides ” ou crus tels ; — des développements d’une autre espèce,
5 eut-être encore plus rares... D’ailleurs, n’est pas toujours facile de discriminer. . .
— J’adore ce mot. Il fait toujours très bien... Discriminons, discriminons...
— On pourrait appeler ceux-ci: des écarts, ou des excursions harmoniques . . .
- Oh! là... là... là... là!...
— Si vous croyez qu’il est facile de décrire et de dénommer ces choses-là !...
— Discriminons : ce qui n’existe pas est toujours facile à nommer, mais très
L’IDÉE FIXE
difficile à décrire. Et vous vous y prenez fort galamment.
— Docteur, Docteur. . . Prenez garde. . . Voyons, vous ne concevez donc pas qu’il y a un travail mental 9 U1 s éloigne de 1 état de liberté ou de disponibilité ordinaire de l’esprit, qui s oppose à la fois à la divagation et à l’obsession, et qui tend à ne s’achever (quand la fatigue ne le force pas à s interrompre) que par la possession d une sorte d'objet. . . . mental, dans lequel l'esprit reconnaît ce qu'il désirait?... Et cependant, — riez, si vous l’osez, — il ne connaissait pas ce qu’il reconnaît. . . Mais il pouvait s’y tromper.
— La voix du sang. . .
— C’est cela. . . Bien mieux. . . Vous avez beau pouffer, vous avez mis dans le mille, ou fort près. . . C’est bien mieux que la voix du sang. . . Tenez, je neveux pas vous dire ce que c’est.
— Ce n’est pas gentil.
— Non. Concédez-vous qu’il y a un travail mental qui tend à former ou à construire ... ou plutôt, à laisser se former toute une chose, tout un système.
— L’IDÉE FIXE
dont une partie, ou bien quelques conditions sont données?
— Comme Cuvier?
— Groddo modo. . . Ou encore, concédez-vous que les mots Ordre et Désordre correspondent à quelque chose ?
— A quelque chose de tout à fait relatif.
— Entendu. Eh bien, dans ce relatif, la plupart des gens, l’immense plupart n’opèrent que. . . timidement, ne perçoivent dans leur esprit, à partir de ce qui le sollicite, que des. . . commencements. Ils poursuivent à peine, coordonnent vaguement. La plupart des pensées de la plupart demeure à jamais à l’état naissant ... Ils ne savent ou ne peuvent. . . apprivoiser leur Implexe.
— Croyez- vous ?
— En tout cas, je suis sûr d’une chose : rien de plus rare que la faculté de coordonner, d’harmoniser, d’orchestrer un grand nombre de parties. Ce travail là, cette production d’ordre, demande, à mon avis, deux conditions antagonistes ... Il faut maintenir, soutenir hors du . . . moment, hors du temps . . . ordinaire. . .
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— Il y aurait donc un tempj extraordinaire. . . C’est cela qui l’est, extraordinaire !... On vole de surprise en sur-
S rise, avec vous ... On n’a pas un instant e sécurité . . .
— Mais oui. Pourquoi pas un temps extraordinaire?. . . Vous admettez bien qu’un espace où l’on produit un champ magnétique a des propriétés qui ne sont plus d’un espace . . . banal ?
— Soit. Je me résigne à tout.
— Vous maintenez donc à l’état présent et indépendant ces facteurs distincts.
— Et puis?. . . Ma tête s'égare. . .
— ; Et alors, comme dans un milieu liquide calme et favorable, et saturé — C’est tout à fait mon cas.
— Se forme, se construit une certaine figure, — qui ne dépend pluj de voud.
— Et de qui, Bon Dieu ?
— Des Dieux !... Pardieu !... Il faut, en somme, se soumettre à une certaine contrainte ; pouvoir la supporter ; durer dans une attitude forcée, pour donner aux éléments de. . . pensée
L’IDÉE FIXE
qui sont en présence, ou en charge, la liberté d’obéir à leurs affinités, le tempj de se joindre et de construire, et de s’imposer à la conscience ; ou de lui imposer je ne sais quelle certitude . . .
Tenez, supposez que nous ayons conscience de tout le travail effectué par notre œil quand il s’accommode. Il s’agit d’arriver à la vision nette. V ous disposez de plusieurs organes variables. Une lentille déformable ; un diaphragme contractile ; des appareils de direction et de convergence. Chacun de ces organes peut prendre des configurations indépendantes. Imaginez à présent que pour composer le système de valeur unique auquel correspondra la vision nette de tel objet, vous soyez contraint à un effort très sensible, — si sensible que peu d’individus puissent le soutenir ; et si limité par le temps, ou la peine, que la vision nette prenne le caractère exceptionnel, — très précieux, — génial, que nous attribuons a la vision mentale de qualité suprême . . .
— Je comprends, je comprends...
Je consens qu'il y a quelque apparence. . .
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— Docteur, vous avez mérité une petite histoire.
— Ah . . . Enfin !...
— Je me trompe ; c'est une grande histoire, — fort courte. Je vous ai dit tout à l'heure qu’il me venait un souvenir. . .
— Oui . . .
— Je vous l'offre. Il est beau, et il a quelque rapport avec ce que nous disons.
— Et si d’ailleurs il n’en a aucun, nous y pourvoirons.
— Oyez. Il y a deux ans, Einstein est venu à Paris donner deux conférences sur ses travaux les plus récents...
— Je vous avoue que je n’ai pas saisi grand chose de ce que j’ai lu ou entendu dire de ses théories.
— Ceci importe peu. . . D’ailleurs, rassurez-vous ... Le plus grand nombre des auditeurs ne suivait qu’à grand peine. . . Et c’étaient, tous moins un, des savants. En deux mots, il s’agit de dégager ce qui subsisterait de notre Physique si l’on voulait en recommencer les observations et en refaire les expé-
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riences et les mesures dans un laboratoire . . . pas trop grand, (mais plus grand qu’un atome) qui se déplacerait ad Libitum dans l’Univers. On suppose que quelque chose, quelque résidu de nos lois, — lesquelles ont été découvertes et formulées dans des conditions locales, — doit se conserver, en dépit du déplacement de l’observateur, des vitesses, et même des variations de vitesse, — du laboratoire .... Un immense progrès avait été fait, du jour où l'on avait transporté sur le Soleil l’observateur du système du monde. Mais la Théorie de la Relativité veut le libérer complètement de toutes les apparences dues aux déterminations locales de ses mesures et à son état de mouvement. Cette Physique des Physiques a été conçue et construite par Einstein sous forme d’une Géométrie. . .
— Je n’y vois plus . . .
— Mais si . . . tenez : image grossière.
Imaginez une feuille plane de caoutchouc.
— Je m’y résigne. . .
— Tracez une figure sur cette feuille.
— Je trace. Je fais un triangle.
L’IDÉE FIXE
— Bon. Votre triangle a des propriétés ...
— Des tas de propriétés . . .
— Maintenant ployez, tordez, tirez comme vous voudrez votre feuille élastique; Qu est-ce qui subsiste de ces propriétés ?
— Je n’en sais fichtre rien.
— Quelque chose en subsiste ... Si vous aviez bâti une géométrie du triangle plan que vous aviez tracé, et si vous en faites une qui convienne à une déformation du caoutchouc, et une autre à une autre. . .
— Que de géométrie !...
— Il n’est pas absurde de rechercher les axiomes ou les propositions.
— Qui ne se déformeront pas.
— C’est cela. . .
— Et c’est cela, Einstein?
— En plus riche. Songez qu’il faut. . .
tordre, ployer, étirer. . . toute la Physique, et le Temps. . .
— Quel gaillard !... Mais l’anecdote, car tous ces prolégomènes sont un peu trop abstraits.
— Voici. . . . Mais observez primo:
■ L’IDÉE FIXE
qu’il ne s’agit de rien moins que de poursuivre et de définir l’Unité de la Nature. . .
— Mais qu'est-ce qui me prouve qu’il y a de l’unité dans la nature ?
— C’est précisément la question que j’ai posée à Einstein. Il m'a répondu :
C’edt un acte de foi.
— Aïe. . .
— Oui. Il semble qu’il eopere isoler des résultats de la physique, une certaine expression qui représente ce que l’homme peut atteindre de plus. . . objectif. . . Remarquez que la connaissance se déplace du plus subjectif au moins subjectif.
— Qui me prouve que cette modification du. . . consentement des esprits ne changera pas de sens ?
— Ici, je n’ai rien à dire . . .
— A l’histoire, au fait !...
— V ous concevez que pour suivre son dessein, il a dû faire des hypothèses.
C’est là que je voulais en venir, — et c’est à quoi s’adapte le mot que je vais vous répéter. . .
— Et qui vous a ravi.
L'IDÉE FIXE
— Rien ne pouvait m’atteindre, me toucher davantage... A la fin de sa deuxième leçon, comme il venait d’écrire la suprême formule, Einstein se tourna vers 1 auditoire ... 11 est plein de charme.
L,e corps assez alourdi. Le visage pâle et plein, aux yeux orientaux, noirs et très lumineux. Il a du virtuose. L’air d un musicien- Je ne sais quoi de musical dans 1 allure et la physionomie.
L> ailleurs, 1 homme le plus simple... Il sourit aisément et rit très volontiers. . . En terminant, il a insisté sur le caractère purement spéculatif des résultats qu'il venait d’exposer. (Il s’était particulièrement occupé de décrire un milieu continu tel que l'orientation d’un n — uple P étant donnée.
. , ~ Qu’est-ce que vous me chantezla ! . . .
— C'est Juste ... Il a dit enfin qu'il ne fallait pas, de longtemps, songer à la moindre vérification expérimentale de ses travaux. Il semblait s’excuser de ses hardiesses. Il a mis en évidence, avec une sorte de coquetterie et beaucoup d humour, tous les points hasardeux de sa construction ... Et c'est alors qu'il a
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conclu par ce propos qui m’a ravi, vous l’avez dit, — ravi au sens le plus fort de ce terme, au sens . . . aquiléen, ou aquilin !
— Bigre !...
— La dUtan.ee, a-t-il dit, entre La théorie et L’expérience cdt telle, — qu'il faut bien trouver de J points de vue d’architecture.
— Bizarre . . . Qu’entendait-il au juste par là?
— Qu’il se fiait, — en toute conscience, — sachant nettement ce qu’il faisait, — et à quoi il s’exposait ... à la production par son esprit . . .
— Dans un de ces fameux écarts de votre invention. . .
— A la production, — à la . . . libération de certaines harmonies, sym-
S athies ... A l'action ou à l’apparition e certaines préférences, à la suggestion ou perception de certaines symétries, de certaines réponses d’origine obscure, mais assez impérieuses . . . C'est un flair supérieur. . .
— Mais, alors, ce n'est qu’une espèce d’artiste. . .
— De première grandeur.
— Je vous avoue que je ne saisis pas
L’IDÉE FIXE
très bien comment la physique s’accommode de cette . . Et puis, je me demande comment la logique tolère toutes ces inspirations et hypothèses?
•U a „ la ^gique. soyez tran-
quille • . . D ailleurs, la logique peut assurer notre marche dans une certaine direction, — mais elle ne donne pas la direction.
, — Quoi qu’il en soit, je vois beaucoup de mysticisme là-dedans.
— Il y a du mysticisme (pour parler comme vous) toutes les fois que nous taisons autre chose que. . . nous répéter !... Et encore !... Mais il s'agit ici d un mysticisme à terme. . . Celui-ci est surveille, limite ; utilisé comme tel Ea nature de l’esprit fournit ce que refuse la nature des choses. Puis, la virtuosité mathématique tire, de ce que 1 une et 1 autre nature ont donné, toutes les conséquences les plus surprenantes, les plus déliées. Elle permet surtout des jeux étonnants d’écritures, une condensation extraordinaire de relations - Tout cela est très joli, dit le docteur, — mais si ce gros travail n’est pas
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vérifiable, mais si l’expérience, un beau jour., le dément?. . . Ce n’est qu’une curiosité pour spécialistes.
— Si cette œuvre admirable pâlit, elle n’aura pas moins transformé radicalement toutes nos idées sur la nature physique. De plus, — la matière se perd et la forme demeure. . . On peut apprécier en géomètre ce qu’on délaisse en tant que physicien.
— Enfin, quoi qu’il en soit, vos physiciens ont de la chance. . . Nous sommes fort loin de toutes ces audaces, acrobaties et “points de vue d’architecture’’ dans les sciences de la vie . . .
— Les physiciens sont plus allants que vous . . .
— Oui. Mais quelle différence dans les problèmes !... Plus on va, moins on comprend quelque chose à cette sacrée vie. . . L’origine, les développements, les conditions ... Il est étrange que de toutes choses, ce dont Led choded vivanted qui déconcertent Le pLud L’être vivant. . .
— Et voici une manière de caroll aire à votre remarque: ce sont les propriétés physiques qui ressemblent le plus à des
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propriétés de la substance vivante que nous concevons le moins, il me semble ?
— Exemple?
— Elasticité. Catalyse. Dissymétrie moléculaire . . .
— C’est assez juste . . . Ce qui est plus déconcertant encore, c’est. . . Comment dire?. . . Le caprice, la variété, le changement brusque des moyens de la vie.
Elle se joue des forces de toute échelle...
— Elle joue sur tous les tableaux. Et elle se moque de perdre ou de gagner, change d’individu, et au besoin, d’espèce, comme de chemise . . .
— En voilà une démente. . . Persécutée persécutrice. . . Elle est maniaque; mégalomane ; délirante. . . jusqu’à inventer les insectes . . . Grossissez la mouche . . .
— Quel cauchemar !... Et l’Homme, donc !...
— Et la Femme, donc !...
— Et ces redites, cette écholalie qu’est la reproduction !... les bancs de Harengs ! ! . . .
— Et cent millions de spermatozoïdes pour un qui décroche la timbale !...
L’IDÉE FIXE
— Le pauvre !... Pauvre petit fléau. . .
qui d’un bord à l’autre du temps transporte une essence d’ancêtres, passe le Styx ... de la Vie !...
— Avec une charge de tares . . .
— Nous sommes tous des parvenus.. .
— A quoi?
— A ce T out-et-Rien. V ous ou Moi. . .
— Nous permettons à la folle de poursuivre son délire. . .
— C’est vraiment une folle... Elle se dévore pour se conserver . . .
— Elle perd sur tous les articles et se rattrape sur l’ensemble. . .
— Elle se mutile, se contredit, s’embrouille. . .
— C’est clair ! La vie est paranoïaque !.. . Sans le moindre doute.
— Docteur, il faut aviser au plus tôt ...
— La loi de i838 est parfaitement applicable.
— Il faut avouer que cette fichue vie ne cadre pas du tout avec tout ce que nous savons et pouvons penser. . . Rien de plus bête, de plus subtil, de plus étourdi, de plus obstiné. . . On dirait
que les contradictions la surexcitent et 1 enivrent. II lui faut la mort et T nstinct tlL C ° n r' VatIOn; le mi ^tisme et ÎW S ut J 1 eCOn ° mie et le gaspillage coopé-
eeme^T™^- qU ’ Un homme du «tt/aBaire-M? " Sto ° “ tire ™* d '
« œ ToJ' naleZ Pr “ dre la P™' da
— Un siècle ou deux?
— Vous êtes bien pressé.
— Tenez, voici mon bras - Pourquoi faire, Docteur? Il faut vous tâter le pouls ? ut
T , Non - four rien. Pour vous dire Voici mon bras. Ma main.
— Elle est forte, carrée . . .
— Voici ma main. Je l’ouvre la ff™ 6 ,’ la tourne. Qu’est-ce quï y a
De d s e o d s anS des'l U “ aSS T bl L age soli des. Ues os, -des lemers, des bielles, des surfaces articulaires. . . Un agencement
"simples" p" s 7 stème de machines nisme ' Ce on « un "méca-
- Ce mécanisme est assemblé ou
— L’IDÉE FIXE
clôturé par des ligaments. . Jusqu ici, tout va bien. Tout est assez clair.
— Oui. . . C’est-à-dire que nous pouvons construire quelque chose d analogue. . .
— Bon.
Et que nous pouvons donc, — en
quelque sorte, — nous mettre à la place de l’Ingénieur Nature. . . E. C. P. Le critiquer. Et même faire mieux que lui, parfois.
— Oui. Mais attendez . . . Et les forces ! Saluez, Monsieur. Je vous présente le Muscle. Nous n’avons rien inventé de pareil, jusqu’ici. . .
— Je salue. Je salue tout particulièrement le muscle du moustique. Huit mille battements d’aile par minute. . .
— On l’entend d’ici. . . Et la coopération de ces muscles, les insertions
f éniales, le calcul des antagonismes . . .
üt loger ces moteurs comme ils le sont . . .
— Oui. Le moteur souple, le moteur revêtement. . .
— Et même le moteur séduisant, langoureux. . .
— Comment ?
- L’IDÉE FIXE
— Eh oui. . . L iris. L’œil bleu, l’œil noir. . .
— Coquin de Docteur !... D’ailleurs il y a d’autres muscles qui font le même joli métier. . . Hélas !...
— Et n’oublions pas que nos moteurs permettent de produire tantôt le choc,
— l'effet quasi explosif ; — tantôt le déplacement quasi-réversible, le mouvement presque sans vitesse ; — tantôt . . .
un peu d’immobilité, de solidité feinte.
— Nous voilà déjà bien embarrassés devant ce chef-d’œuvre . . . Mais, enfin, nous ne désespérons pas encore. . .
— On a essayé un peu de tout . . .
Les sciences biologiques ne- font pas trop les difficiles. A peine la physique et la chimie ont entrevu quelque chose, medecine et biologie se ruent, ivres d espoir . . . Thermodynamique, piles, piézo-électricité . . . Mais irritabilité, contractilité, tonus, — tout cela est bigrement compliqué ...
- Et nous en sommes encore à chercher le secret du modeste caoutchouc?. . .
— Et tout ceci obéit à la cellule nerveuse. . . Le Neurone, entre en scène.
L’IDÉE FIXE
~ Oui. Et la nuit se fait sur le theatre. . . Et le rideau se relève sur un décor tout différent. L’Esprit, la Volonté. . .
— Le Passé, l’Avenir, le Présent.
— L'Implexe . . .
— Et l’omnivalence, et les instincts, et le Langage, et la Raison. . .
— Et la Déraison... Et tout ceci manœuvre vos leviers. L’inconcevable est au bout du fil qui commande ces machines simples. Le clair mène à l’obscur.
L obscur mène le clair.
~ Voila, dit le Docteur, le mécanique
et le psychique en relation. On n'y comprend rien! Enfin, cela marche. . .
à peu près.
Sauf erreur ou. . . rhumatisme.
Résignons-nous. Au rhumatisme, — et à ignorer ce qu’il est . . . On le saura ^ plus tard. Peut-être, demain ?...
Moi j’ai confiance.
. — . Moi, lui dis-je, —je fluctue? Quand je fais le bilan d’une certaine façon, je suis content de nous, et même de notre époque. Quand je compte autrement, je déclare la déconfiture. . . Si je me mets
— L’IDÉE FIXE
à estimer ce que nous davond, je trouve les bénéfices creux. Il y a beaucoup de papier douteux dans nos caisses ; et l’on distribue des dividendes fictifs assez aisément. . .
— Vous êtes sévère.
— Attendez. . . Mais si je considère ce que nous pouvons,— ou plutôt l’accroissement de pouvoir réel des hommes depuis trois demi siècles, alors . . .
— Mais comment pouvez-vous séparer ce savoir si fallacieux et ce pouvoir si substantiel, l’un de l’autre ?
— Très simplement, mon cher Docteur. Au fond, toutes nos explications se réduisent à trouver ce qu’il faudrait faire pour reproduire un effet donné. Ce faire edt tout nôtre. Il est borné. Nous avons S sens et M muscles. . . Notre monde est cantonné dans l’ensemble combiné de nos perceptions et de nos actes. Nous avons essayé de rapporter cet ensemble à un système de mesures, c’est-à-dire de moyens de retrouver. . .
c’est-à-dire de formules ou de recettes numériques ... Une formule n’est qu’une prescription . . . mathématique.
L ’IDÉE FIXE
— Une ordonnance ?
— Oui. Une ordonnance d’actes . . .
D’actes de mesure.
— Fac decundum artem.
— Oui. . . Nous avons donc résumé en quelques formules tout ce qu'il fallait pour reproduire ou prévoir les phénomènes qui s’observaient dans l’Univers modèle i6^o-i85o. . . Mais les recherches nous ont conduit assez promptement hors du domaine primitif de nos perceptions. Nous avons trouvé des moyens nouveaux de voir et d’agir. Mais ces moyens sont indirects. Ce sont des relaid.
Ce sont des sens, des palpes, — mais qui transposent .. . Il faut interpréter ou illustrer leurs indications par des images ou des idées, — nécessairement empruntées à notre stock fondamental et invariable . . .
— A moins que l’espèce n’évolue. . .
— Ce sera long . . . En attendant, nous voici dans les embarras que vous savez.
Nous en sommes à la faillite de l’imagerie. Comment imaginer un monde où il ne peut être question de voir, ni de toucher, où il n’y a ni figure ni catégories, où même les notions de position
L’IDÉE FIXE --
et de mouvement sont comme incompatibles?. . . Les physiciens essaient de s’en tirer par des subtilités incroyables...
— On a été bien loin. . . Je me suis laissé dire que le déterminisme était menacé. . .
— Tout est menacé. Toute idée, désormais, vit dangereusement.
— C’est de la régression.
— Non. . . Faites à présent le bilanor de la Science.
— Qu’entendez-vous par là?
Je veux dire: considérez l’accroissement de pouvoir. Le reste, théories, hypothèses, analogies mathématiques ou non, — est à la lois indispensable et provisoire. Ce qui demeure et se capitalise, ce n’est que le pouvoir d’action sur les choses, les faits nouveaux, — les recettes. . .
— Vous ravalez la Science à la cuisine . . .
— Mon cher docteur, V olta, un jour, met en contact deux métaux et un liquide acidulé. Il obtient des effets tout inédits. Il les baptise et les « explique»
de son mieux. On en parle autrement
L’IDÉE FIXE -
aujourd’hui. On en parlera dans trente ans d'une autre façon. . . Mais dans trente ans ou dans trois cents ans, la recette sera bonne. La théorie aura changé cent fois, la puissance de l’homme demeurera accrue ; et il saura produire, avec deux métaux et un acide, définis par ses sens, de quoi décomposer de l’eau et exciter un électro-aimant.
Quant à la cuisinière, elle sait à merveille coaguler l’albumine, et faire sous le nom de mayonnaioe, des acrobaties colloïdales. . .
— Vous rabaissez la Science, vous avez beau dire . . .
— Mais pas du tout. . . En vérité, je m’intéresse personnellement bien plus à cette partie théorique et variable, pour instable qu’elle soit, qu'à l'accroissement des recettes et pouvoirs de l’espèce.
— Oui. Mais, les malades? Croyezvous que l’accroissement des moyens leur soit indifférent?
— Je refuse de vous répondre, tant <jue. . . vous n’aurez pas mis en train 1 Histoire de la Thérapeutique.
— Assez !...
— L’IDÉE FIXE -
— Histoire Générale de la Thérapeutique. . . Non!. . . Histoire critique et comparée de. . .
— Assez !...
— Par le Docteur. . .
— Assez! . . .
— Médecin des Hôpitaux...
— De Paris. N’oubliez pas de Parut.
— C’est trop juste . . . Est-ce que l'on vous fait toujours réciter des leçons devant une pendule?
— Une pendule?... Vous voulez dire un compteur?
— Oui, une sorte de taximètre.
— C’est à l’internat. Et à l'externat.
— Alors, on compte la quantité de souvenirs par unité de temps?
— De souvenirs... exacts et congrus.
— Rien que mémoire?. . . Et le jugement ? La faculté d’observation ?
— A ce stade des études, on n’en a pas besoin.
— C’est juste.
— D’ailleurs . . . ces qualités, quoique non officiellement évoquées devant le jury, ne trouvent pas moins, tout autour de lui, un vaste champ d’application.
L'IDÉE FIXE
~ En somme, c’est comme à Longchamp. Tuyaux, entraîneurs, doping...
( “ Mais naturellement !... Et les résultats, en moyenne, ne sont pas du tout mauvais.
- Je l’espère bien! Mais vous comprenez que 1 observateur superficiel soit un peu surpris . . .
— La surprise, mon cher, revient toujours a opposer ce qui n’est pas à ce
— H/h bien, mais . . . Nous voici presque surpris par la nuit, nous autres.
• 7 L 7, fait e 7 exact. Voyez-moi ce ciel. . . C est admirable. Pas un nuage.
- Le soleil bas a l’air placé sur une colonne de feu, et le reste de la mer est perle . . .
- Il va falloir songer à s’en aller. Si I on est pris ici par la nuit, on peut se casser une jambe dans ces rochers.
— J’ai les yeux tout éblouis par ce leu, et hantés d'un bleu-vert superbe.
. C est une bonne réponse rétimenne
C’est un peu comme . . . une idée
L'IDÉE FIXE
— Vous voyez bien !...
— Je vois vert, en attendant.
— Fermez-les.
- Plus je les ferme, plus je vois. . .
Vert 'T? ramoisl; tendre, rose.
— Toute la lyre.
- Mon implexe rétinien... Il dit Ubre 06 9U ^ Sait aVant de revenir à l'état
- Entre nous, mon ami, vous faites un peu comme lui. . .
— Mon bon docteur, je vous ai dit bien des betises .
- Bah...
besoin^ eSt ai le pluS ® rand
— Consultation ?
— Non. Cure.
A mes dépens?
— Que voulez- vous !
- Oh ! Je vois bien qu'il y a quelque chose qui ne va pas. Mais je ne vous demande nen. En dépit des théories en vogue, ,e persiste à croire qu'il est des glomerules de rancœur, des pelotons de soucis, dont il vaut mieux ne pas solliciter le fil.
L’IDÉE FIXE
— Oui. . . Inquiéta non movere.
. - Tout dépend du sujet. Et vous etes un de ces sujets que l’on ne sait par quel bout prendre... Vous êtes plein de defenses... virtuelles. Je parie qu’au moindre contact. . .
- Avant tout contact, à la seule feinte de contact, je hurle. . . J'entre en transe.
~ C ’ T est bien cela - C'est commode!
Ah. . . Le physique et le moral, chez vous, se tiennent. . . On peut le dire. Il n y a qu à vous voir.
— Et qu’est-ce que l’on voit ?
. ~ Cn visage nerveux, ravagé .
indtant, dirais-je, où il y a du jeune et du vieux étrangement composés. On y ht tous les temps du verbe Etre simultanément excités. Vous avez le faciès très accidenté; et l’œil, tantôt plus présent, tantôt plus absent qu’il ne faut bavez-vous à quoi vous me faites songer hxcusez-moi de la comparaison, elle s impose à mon esprit. D’ailleurs vous ne m avez pas ménagé
- Ne vous gênez pas..'. "Mais ne me dites pas de ces choses qui se ruminent ensuite, qui reviennent dans la
- L’IDÉE FIXE
tête, travaillent. . . Je n’ai pas besoin de pensers. . . urticants, — je vous le jure.
— Avez-vous lu Notre-Dame-âc-ParLi ?
— De Hugo?. . . Il y a. . . cent ans.
— Moi aussi. J’ai gardé un souvenir ... V ous rappelez- vous l’étrange exercice de vol à la tire auquel se livrent les truands et filous dans la Cour des Miracles?
— Je ne vois pas le rapport. . .
— Ces messieurs s’entraînent à subtiliser la bourse d’un mannequin pendu, et tout cousu de sonnettes et de grelots.
C est très difficile. Au moindre mouvement, le pendu réagit ; en avant la musique ! Le coup est manqué.
— Mais la même histoire est dans Dickens, dans Olivier Twijt. . . Dickens l’aura volée à Hugo . . .
— Sans faire le moindre bruit.
— A moins que l’un et l’autre . . .
— Ces choses là arrivent.
— Mais qu’est-ce que je viens faire là-dedans? Je n’ai dévalisé personne; et si quelques uns m’ont exploré les poches, je n’ai pas fait le moindre bruit.
— Cependant, (et c’est pourquoi je vous ai rappelé cette histoire) — je vous
L’IDÉE FIXE ■
vois tout garni de clochettes . . . nerveuses. Un souffle, un rien, vous fait sonner toute une musique de réactions et d’idées.
- Hélas...
— Attendez! Et vous réagissez contre ces réactions par une méthode tout à fait singulière . . .
— Achève, et prends ma vie après...
— Vous réagissez, vous vous défendez par un recours aux abstractions, vous abusez de précisions et de définitions. L’attention intellectuelle vous sert d’isoloir. . .
— L’île du Robinson . . .
— L’île du Robinson. Je l’ai bien compris. . . Vous comprenez, mon ami, que quand vous me tenez des propos qui ne tendent à rien de moins qu’à ruiner la notion d’idée fixe, par exemple, — et en général, à déprécier par des considérations visiblement intéressées, personnelles, d’origine nettement affective, le monument déjà très respectable de nos connaissances en matière mentale, — je me dis, dans mon petit coin de cerveau, que vous travaillez pro-dorrw.
L'IDÉE FIXE
Il y a des théories qui ont l’air abstraites et qui vous projettent tout vif un monsieur sur l’écran.
— Vous êtes extra-lucide. Docteur.
— ; ^ Oh, ce n'est pas malin . . . En matière psychique, règle absolue : il ne faut pas être malin.
— Pas possible . . .
— C’est évident. Il ne faut pas entrer dans les systèmes des malades . . .
— On n’en sortirait plus.
— La malice de ces b . . . là est .
— Insensée.
— Inconcevable. Ne me soufflez pas de sottises. Il ne faut pas les suivre dans leurs processus labyrinthiques . . .
Donc, quant a vous, il me suffit de vous voir parler, d'entendre votre timbre et vos attaques de voix. La façon de parler en dit plus que ce que l’on dit . . . Le fond n’a aucune importance . . . essentielle.
— C’est curieux. C’est une théorie de la poésie, — et même . . .
— Et même quoi?
— J’ai été plus loin, un jour. Mais je n’ose même pas vous répéter. . . Tant pis.
L’IDÉE FIXE
— Avouez.
— J’ai dit un jour devant des philosophes : La philosophie est une affaire de forme.
— C'était une méchanceté . . . Prenez garde à votre réponse.
— Mais pas du tout. . . Cela m'est venu à l’esprit comme une évidence.
— Et ils ont réagi ? Protesté ?
— Mais pas du tout. Ils y ont réfléchi ou paru y réfléchir.
— A leur place. . . Mais je reviens à ce cjue je vous disais. Le fond de ce que l’on dit est, neuf fois sur dix, ce que j’appelle de l’invention automatique banale.
— On crée ; mais ce que l’on crée a précisément la même propension à périr qu’il eut de propension à naître.
— Soit. Mais cette invention presque continue, devient de moins en moins automatique à mesure que les circonstances exigent plus d’adaptation spéciale. Un tireur, qui se borne à décharger son arme devant soi, ne fait que de l’émission automatique. Mais s’il doit atteindre un but déterminé, et
— L’IDÈE FIXE
si le but se déplacé, ou se renouvelle .
— C'est pourquoi je suis venu dans ces rochers.
— Comment cela?
— P our faire des exercices d’adaptation spéciale à chaque pas.
— A quoi bon?
— Pour rompre un cycle. Pour me contraindre à inventer à chaque instant un acte. . . original, — assez difficile, — toujours imprévu.
— Ce n’est pas mal raisonné.
~ N est-ce-pas ? J'ai remarqué que la marche sur un sol égal ne fait qu exciter. . . ce qui m’excite. On marche comme si le corps n'existait pas.
On dévore l'espace, on s’arrête. On est entièrement possède, rythmé par la pensee, qui entraîne, fouette, paralyse.
C est le vaisseau désemparé, à la merci. . .
— La boussole affolée, et pas de gouvernail. . Est-ce que vous dormez ?
— Pas depuis vingt jours.
— Sapristi. Il faut absolument prendre quelque chose.
— Docteur, filons. . . On n’y voit
L ’IDÉE FIXE
presque plus. Il y a un quart d’heure que les phares balayent le secteur.
— En route!
— V ous êtes bien aimable de m’avoir supporté si longtemps. Cet après-midi me paraissait. . . difficile. . . à vivre.
Grâce à vous . . .
— Voulez-vous que nous dînions ensemble ?
— Mon Dieu. . .
— On ira au cinéma. . .
— Vous le détestez. . .
— Oui. Mais on fume.
— Mais je ne veux pas. . .
— Tenez. . . Attrapez le panier, je prends l’attirail de peinture. . . Voyezvous, je suis un être moral. Je ne vous lâche pas, avec toutes vos complications.
Et puis, j’ai le mal de l’activité . . . Allons, montez par ici. . .
— Merci, mais vraiment. . .
— Je vous dis que je ne vous lâche pas . . . Un homme seul est toujours en mauvaise compagnie.