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Idées et commentaires

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(Baubentius.

ll>téambule

/^N remarquera, dans ce livre, V absence de \^ plan d'ensemble; en effet, chacun de ces chapitres propose, défend, combat ou commente une idée, un fait, un principe qui peuvent fort bien être pris isolément. Ce sont de petites synthèses absolument indépendantes les unes des autres. L'ordre adopté pour la publication n'a rien d'absolu; il peut être modifié à volonté.

Ceux qui ont lu mon opuscule « Pour l'Art » seront particulièrement bien placés pour comprendre ces « Idées et Commentaires ». Leur but est le même : combattre — dans la modeste mesure où cela m'est permis - la pernicieuse influence de la Vanité, du Mensonge, de l'Ignorance et de l'Egoïsme dans l'Art, dans la Musique surtout.

Mais tandis que dans « Pour l'Art » y J'entendais surtout parler du virtuose-interprète, ici j'embrasse à peu près tous les milieux musicaux : le point de vue est plus large, plus général...

On me reprochera, sans doute, de manifester à l'égard des virtuoses une sympathie plutôt limitée. J'aurais mauvaise grâce à dissimuler un sentiment que j'ai exprimé antérieurement, sous des formes diverses, chaque fois que l'occasion m'en était présentée. Néanmoins, ce que je vise plus spécialement, ce n'est point le virtuose ni la virtuosité, mais le « virtuosisme ».

Le « Virtuose » honnête, loyal, sincère, artiste et dévoué à son Art, est très rare, mais précieux, nécessaire, indispensable à la vie musicale, telle qu'elle existe aujourd'hui; il mérite tous les appuis, tous les encouragements et toutes les marques du respect... Mais les grotesques arlequins qui s'affublent du titre de « virtuose », pour justifier leurs grimaces, leurs erreurs, leurs turpitudes, leurs

sottises, leurs abominations et leurs sacrilèges, ces faux fils de l'Art qui, sous l'égide de la Virtuosité, s'insinuent et vivent dans le Royaume de la Gloire, ceux-là sont des êtres parfaitement inutiles et même nuisibles. Ce sont des parasites; ils vivent de l'Art, sans lui donner la moindre parcelle de leur vie.

La « Virtuosité », considérée comme moyen, est indispensable; c'est l'un des meilleurs éléments dont l'interprète puisse disposer pour convaincre les foules; c'est l'un des plus beaux aspects de l'éloquence musicale... Considérée comme but, elle est un véritable poison esthétique, un instrument de corruption artistique et de dégradation sociale; c'est l'écran qui, aux yeux de la foule, cache ou dissimule les faiblesses de l'œuvre et de l'interprète; la virtuosité, est en ce sens, un grand mensonge...

Mais le « Virtuosisme », c'est-à-dire l'emploi, l'adoption, l'approbation, l'admiration outrée de la Virtuosité, est une tare, une perversion sensoriale, une maladie honteuse que ceux qui aspirent à une morale artistique supérieure doivent combattre par

fous les moyens possibles. Le virtuosisme a fait, des interprètes d'Art, l'instrument, le jouet que la foule sollicite pour son divertissement et son délassement; il a transformé les temples en baraques foraines; la Musique, en métier ambulant; il est le prétexte, la cause et l'origine de l'esprit mercantile qui prédomine aujourd'hui en Art.

Je ne prétends nullement que « tous » les virtuoses sont également dépourvus de talent, d'esprit et d'honnêteté artistique : loin de là. Il en est, certes, de très doués pour l'exercice de l'Art, par leur vive intelligence et leurs sentiments délicats; mais à de très rares exceptions, ces qualités disparaissent sous l'action sournoise de la flatterie de la foule, toujours exagérée, pour faire place à des sentiments moins élevés, moins purs, moins dignes, mais plus productifs sans doute, qui, fatalement, les transforment, les déforment, les diminuent surtout, et en font des êtres absolument dénués d'intérêt, malgré leur talent et leur célébrité...

Nous subissons le pouvoir despotique de la virtuosité pure depuis bientôt un siècle; les horizons

qu'elle a découverts sont pourtant loin de compenser ceux dont elle nous a privés.

Le public, le goût et les idées ont changé depuis l'époque — heureusement lointaine —où les virtuoses se couvraient de gloire et d'or en Jouant des fantaisies d'opéra, des transcriptions de toute nature, des variations sur des airs connus ou des improvisations quelconques... Ceux qui aiment « la Musique » avant tout, réclament et exigent autre chose; ils ont raison.

Le règne de la virtuosité absolue n'a que trop duré.

Bnizelles. mcmz-hcmxi.

%'Bncêtïc

IRévère la mémoire &eg bérog bienfaiteurg,t>

pçtbaaore.

X'Hncêtte

Lorsqu'on fouille dans le passé des peuples, lorsqu'on demande aux feuillets jaunis de quelque vieille Histoire quels étaient les rites, les croyances, les cultes et les religions qui firent frémir les premiers groupements humains, on est étonné de voir l'Homme Ancien pénétré d'un immense respect pour l'Ancêtre, pour le Devancier, pour l'Ascendant, pour celui qui, avant lui, avait atteint la félicité suprême ou subi la suprême souffrance; pour celui qui, ayant vécu sur la même terre que lui, l'avait arrosée de son sang, de son vin ou de ses larmes; pour celui qui, en mourant, lui avait légué une Tradition et un Idéal... C'était un grand sentiment religieux, sacré : le premier, peutêtre, dont leslhommes eurent l'absolue-conscience.

L'Ancêtre veillait à la conservation de la famille et par là-même à la perpétuité de la race; TAncêtre était une force latente, une protection, une aide dont le descendant avait besoin. L'Ancêtre était la racine noueuse et rude qui faisait monter la sève de l'expérience jusqu'aux branches les plus élevées de l'arbre familial; plus ces branches s'élevaient, plus les racines s'enfonçaient dans la terre — le passé de l'arbre — . Mais quelle que fût la distance qui séparait la cime de la racine la plus profonde de cet arbre millénaire, cette racine lointaine et obscure était toujours le point de départ vital....

Notre conception de l'Ancêtre est infiniment moins belle.

Nous, les « civilisés », quel rang attribuons-nous à l'Ancêtre, dans la grande famille de l'Art? Quelle place réservons-nous, dans l'histoire de notre culture, au passé que nos ancêtres nous léguèrent?... Quels sont, dans notre vie artistique quotidienne, les moments que nous consacrons à révérer nos ancêtres, nos bienfaiteurs?...

N'est-il pas pénible et douloureux de voir ce culte

se perdre de jour en jour, sous prétexte de progrès?... N'est-il pas triste d'assister à l'émiettement de cet auguste passé, livré aux injures des simoniaques et des renégats?... N'est-il pas affligeant de voir piller, tous les jours, nos plus saintes reliques ancestrales par ceux-là mêmes qui devraient les protéger contre toute impureté?...

Passe encore pour les littérateurs, qui de temps à autre nous parlent d'Homère, de Plutarque, d'Eschyle, d'Anacréon, de Virgile, de Cicéron, de Pline, de Juvénal ou d'Horace... ce qui prouve qu'ils ne les oublient pas entièrement et qu'ils les lisent, même, parfois...

Passe encore pour les peintres, qui prennent contact avec le génie des ancêtres, par leurs promenades à travers les musées, les églises, les monuments et les petits sanctuaires d'art que les grandes villes nous offrent un peu partout...

Passe encore pour les sculpteurs et les architectes, dont beaucoup sont allés en pèlerinage à Rome, à Florence, à Venise, à Athènes, à Jérusalem, à Constantinople ou à Tolède...

Mais les musiciens... et les exécutants, surtout... Quelle misère!... Demandez à n'importe lequel de ces virtuoses-types qui réunissent les caractéristiques de cette masse neutre, mais parfaitement définissable, qu'on appelle « la grande majorité », quelles sont les qualités prédominantes des œuvres écrites par tel musicien à telle époque, et si la demande dépasse les limites traditionnelles, fixées par les catalogues des marchands de musique, il ne vous répondra rien ou vous répondra mal. Demandez-lui dans quelles circonstances spéciales tel grand musicien écrivit tel merveilleux chefd'œuvre, et vous n'en saurez pas davantage. Parlezlui des origines de la littérature particulière à l'instrument qu'il joue, nommez-lui quelques-uns de ses ancêtres et, agacé, il vous répondra que tout cela n'est que de l'érudition inutile, de la « musicologie »... et que cette musique dont vous lui parlez c'est... « de la vieille musique »... Vieille musique!... C'est l'insulte suprême à l'Ancêtre qu'ils ignorent, au chef-d'œuvre qu'ils ne comprennent pas, et c'est la plus grande injure qu'ils puissent s'infliger à

eux-mêmes; c'est, pour tout dire, une exécrable hérésie...

D'abord, pourquoi confondre l'érudition avec la simple culture artistique?... Pourquoi appeler « musicologie » la connaissance normale des lois qui régissent la Musique, de l'origine et de l'évolution de ces lois?... Pourquoi faut-il que l'art ancien devienne documentaire, aussitôt qu'il est question de musique?... Pourquoi appeler « spécialiste » un individu qui sait ce qu'il doit savoir, sans plus?... Appelle-t-on érudit un peintre qui connaît la différence existant entre un Velasquez et un Goya, un Rubens et un Holbein, un DUrer et un Jordaens? Appelle-t-on spécialiste un sculpteur capable de parler un quart d'heure de Donatello et de Canova, de Phidias et de Michel-Ange?... Pourquoi donc alors appellerait-on « érudit » et « spécialiste » un musicien qui connaît et fréquente les primitifs ou les classiques de son Art?...

Ensuite... qu'entend-on par « vieille musique »?... L'Art ne vieillit pas; il évolue, il se manifeste sous des aspects multiples et infiniment variés, qui se

complètent toujours, mais qui ne « passent » jamais. La vraie Beauté n'est pas un objet, un meuble qui exige des restaurations périodiques; elle est immuable, éternelle!...

Un chef-d'œuvre — et ce sont les chefs-d'œuvre qui, dans l'histoire de l'humanité, jalonnent le chemin de l'Art — n'est pas l'expression d'un seul cerveau ou d'un seul homme; c'est une parcelle de vie qui contient, concentrées, les aspirations d'une époque, d'un peuple et de plusieurs générations. Un chef-d'œuvre de quelques pages nous montre parfois la vie d'un siècle en un merveilleux raccourci.

Les chefs-d'œuvre sont quelque chose de plus que l'expression isolée, unique et individuelle de la pensée et des sentiments de leurs créateurs; ils sont l'expression même d'une race, d'un groupement humain, d'une nation, avec sa grandeur et ses faiblesses, ses violences et ses tendresses, ses joies et ses douleurs.

Renier le Passé, ce n'est donc plus de l'ignorance; c'est de la trahison humaine, car c'est renier l'âme

de nos ancêtres, de ceux qui souffrirent le martyre non pour eux, mais pour l'Art, dont ils nous ont légué les beautés les plus pures et les plus fécondes.

Les sacrifices de ces vies, les souffrances, la misère, les privations endurées par la plupart de ces héros, tout cela ne vaut-il donc rien pour nous ?... Notre égolâtrie nous aveugle-t-elle donc jusqu'au point de ne plus reconnaître les véritables idoles de notre religion?... Est-ce uniquement un sentiment de curieuse pitié que doit nous inspirer ce passé grandiose et glorieux?... Et c'est donc ainsi que nous honorons ceux qui firent jaillir pour nous les sources de la beauté, ceux qui furent les dispensateurs de nos plus grandes joies actuelles?...

Cependant, ils sont légion ceux qui nourrissent cette triste conception de l'Ancêtre; ils sont foule ceux qui vivent dans l'ignorance la plus vile du passé qu'il forgea pour nous avec tant d'ardeur, de générosité et d'efforts...

Pour ceux-là, tout ce qui dépasse le cercle étroit dans lequel ils se sont enfermés — cercle infiniment petit puisqu'il comprend à peine deux siècles — c'est

de l'érudition, c'est de la musicologie et c'est du superflu. Pour ceux-là, la Musique est un enfant dont la paternité est négligeable, et dont les origines gagnent à être ignorées ; la Musique est le seul Art qui ait besoin d'un progrès incessant, et ce progrès se traduit par l'oubli du Passé et par une n]arche perpétuelle vers un point qui se déplace constamment et qui s'éloigne sans cesse de l'Origine, de l'Ancêtre et de la Tradition; la Musique doit brûler son passé au fur et à mesure qu'elle conquiert l'avenir. La Musique serait donc l'expression la plus pure du plus effréné futurisme; belle conquête, dont nous pourrions nous enorgueillir aux yeux de nos descendants !...

Mais prenons garde. Tant que les musiciens ont considéré la Musique comme une sorte de culte sacerdotal, comme une religion (et cela entraîne forcément le respect et l'amour des traditions acquises), elle nous a donné des génies dont la force et la puissance suffisent à nous nourrir et à nous rendre forts, encore, et malgré les siècles écoulés.

Ceux-là vénéraient l'Ancêtre ; ceux-là surent être

iconoclastes et discrets, guerriers et tendres, héros et hommes. La Virtuosité vint et nous apporta une légion d'efféminés qui, pour attirer la Foule, se parèrent de ce qu'il y avait de plus beau et de plus sacré dans nos temples : ils profanèrent, les premiers, nos saintes reliques... Ce fut le signal de la débauche ; elle se poursuit encore, crapuleuse et éhontée, autour du Veau-d'Or — symbole de malheur — pendant que le Passé s'éloigne, et que l'Ancêtre, oublié, pleure et nous maudit peut-être...

Hndcnô et flDobetnee

0n se novLttlt &eg anctena et bcs babites modernes, on les pregge» on en tire le plus qu'on peut» on en renfle ses ouvrapes; et quan& enfin Ton est auteur et que Ton crott marcber tout geul> on g'élève contre euj;» on les maltraite» gemblable à ceg enfanta» brus et fortg b'un bon lait qu*tlg ont gucé» qui battent leur nourrice.

Xa ^JBru^ère.

Enclens et flftobenies

L'ignorance et l'irrespect pour l'ancêtre ne sont pas uniquement des défauts modernes. Au xvii'^ siècle, Perrault prétendait déjà que VIliade ne valait pas grand'chose, et, appuyé par le « Mercure Galant », les femmes, la jeunesse et l'Académie, il prit plaisir à railler toute ce qui datait de quelques siècles et couvrit de louanges l'abbé Cotin, l'abbé Cassaigne, Jean Chapelain, et ce, pendant que Boileau, son terrible adversaire, assisté de Racine, La Bruyère, Dacier, Longepierre, Ménage et Pierre-Daniel Huet, évêque de Boissons, réhabilitait tout ce que la légèreté de Perrault et de ses prosélytes condamnait. Cela prouve, tout simplement, que dans cette

question si souvent débattue, d'autres s'étaient déjà fourvoyés avant nous.

Il y a là une erreur de principe. Il ne s'agit pas de mettre l'art ancien sur le pavois au détriment de l'art actuel, ni de considérer l'expression la plus récente de l'art moderne comme la loi inflexible du beau; il s'agit de savoir ce qui est bon — toute idée d'époque étant écartée ~ de ne pas l'oublier, de ne pas le renier et de l'aimer. 11 s'agit de « ne pas battre sa nourrice » pour me servir de l'expression de La Bruyère.

Horace disait déjà : « Quelle est cette manie de séparer les anciens et les nouveaux poètes?... Il y en a de bons et de mauvais : voilà ce qu'il importe de savoir »...

La pensée nouvelle nous procure tous les jours des joies comparables à celles que les grands génies grecs ou latins nous donnèrent en si grande abondance; mais elle deviendrait odieuse, si elle exigeait de nous le sacrifice de notre amour pour la beauté antique.

Que souvent notre admiration pour le passé

dépasse en étendue celle que nous inspire le présent, cela ne saurait être un motif de blâme. Ce passé est immense; l'influence intellectuelle de la pensée antique est incommensurable : nous savons ce qu'elle a été pour nous. Le présent est forcément restreint et nous ne savons pas aujourd'hui, quel sera son point d'aboutissement; toute considération précise sur sa portée devient, par le fait, problématique et prématurée.

On peut donc, sans tomber dans la fâcheuse manie de séparer l'art ancien de l'art moderne, et tout en restant très attaché à l'esprit actuel, avouer une forte p.édilection pour le passé. Cela ne diminue ni la valeur ni la force des sentiments que l'on éprouve à l'égard du présent, au contraire. 11 en est parmi ceux qui aiment « la vieille musique » beaucoup qui aiment aussi, de toutes les forces de leur âme, et en toute connaissance de cause, la musique toute nouvelle, celle qui vient d'éclore...

En ce qui concerne la France, particulièrement, jamais leur joie n'a été plus complète, car nulle musique en plus la sienne que leur permet de

rapprocher plus harmonieusement les deux âges et le goût des deux époques.

L'heure actuelle — dont la beauté n'est plus discutée que par ceux qui discutent ou renient la beauté antique — n'est pas l'heure de quelques hommes; c'est l'heure de tous, et c'est un anneau de plus à la chaîne de la pensée humaine; cette chaîne immense et merveilleuse dont le bruit argentin cadence et rythme notre vie.

Les anneaux de cette chaîne sont tous égaux, qu'ils soient tout près de nous ou qu'ils se perdent dans le lointain des siècles, peu importe. Nous ne devons pas faire injure à ceux qui, par la force du temps, s'éloignent de nous... Que dirions-nous d'un arbre en pleine floraison qui voudrait se séparer de ses racines?...

Xeô 6ranb6 Élus

Xa multitude, torsqu'elte jouit &e rautortt^, est le plug cruel Des t^ians,

pages.

Xee 6vanb6 Elus

LORSQUE Vésale — le véritable fondateur de Tanatomie humaine — secoua, jeune encore, le joug de Galien et osa combattre les principes du maître et s'attaquer aux traditions établies, parce qu'elles l'étaient sur de fausses bases, il se produisit un mouvement d'indignation et de haine d'une telle âpreté, que vingt et un an après, Vésale — qui dans l'intervalle n'avait cessé de lutter — se vit tout à coup, grâce aux agissements de ses ennemis, déférer devant le tribunal de l'Inquisition et condamner à mort- Philippe II réussit à commuer la peine en un pèlerinage à Jérusalem, qui coûta d'ailleurs la vie au grand homme.

Anaxagore, le premier philosophe grec qui fit —

théoriquement du moins — la distinction entre l'esprit et la matière, subit un sort semblable et ne dut son salut qu'à sa fuite d'Athènes....

Chaque page de l'Histoire nous montre ainsi une tache de sang; chaque nouvelle croyance, un sacrifice et chaque nouvelle religion une tuerie... car la foule veut que l'on respecte son passé légendaire et apocryphe; ce passé aux contradictions absurdes et aux fables trompeuses; ce passé factice où les héros ne sont que des fantômes; ce passé de rêves, de chimères et de traditions confuses; ce passé irréel, ce passé qui ne fut jamais... et elle hurle, clame et s'exaspère, si l'on ose toucher à ses fausses convictions et à ses légendes.

Elle a ses idoles : qu'elles soient de plâtre ou de granit, peu lui importe; elle les aime et les vénère.

Elle a ses croyances : fausses ou vraies, elle y tient.

Elle se cramponne aux quatre murs lézardés de son passé de fétichisme, d'inconscience, de routine et de légende; c'est là qu'elle trouve le repos nécessaire à sa paresse et à sa veulerie éternelles; c'est là qu'elle se sent heureuse; c'est là qu'elle peut enfin

fermer les yeux et s'endormir : le flambeau de la Vérité ne viendra pas la réveiller.,, du moins, elle le croit...

C'est pourquoi elle abhorre ces êtres extraordinaires, ces grands élus — produits de toutes les époques — qui, poussés par une force que nous appelons « inconnue », mais que nous pourrions tout aussi bien appeler « divine », renversent les vieilles idoles branlantes, démolissent les temples qui servent de refuge à ces fausses divinités, brûlent tout ce qui peut propager les mystères de ce culte hérétique, dispersent les fausses croyances et, sur ces ruines fumantes, plantent de belles et solides colonnes, parmi lesquelles la Vérité, seule et unique divinité, apparaît lumineuse...

Mais dès que la nouvelle religion surgit, resplendissante et mirifique; dès que la dernière colonne se dresse, la Foule, qui couvait sa haine, se rue, hideuse, écumante, bavant l'injure et ivre de rage, sur l'iconoclaste hardi et bienheureux. Elle l'accable, le traîne dans la boue, le lapide, le torture, et le sacrifie avec des ricanements de triomphe. C'est le

grand crime du Golgotha qui se perpétue à travers les races et les temps...

L'Elu n'est plus... mais son œuvre reste, car c'est une œuvre de Rédemption et d'Amour; les colonnes sont solides, et la nouvelle Lumière les rend étincelantes : elles bravent, superbes, la démence de la Foule... de cette Foule versatile et changeante, dont les folles imprécations se transformeront peu à peu en un chant de louanges d'une douceur infinie : Gloria, gloria!...

La Foule pleure et bénit, parfois, le martyre de ses héros; mais il faut pour cela qu'elle les tue; pour faire des dieux, il lui faut d'abord faire des victimes; à l'encens de la gloire, il faut qu'elle mêle l'odeur du sang, et lorsqu'elle couvre de fleurs le corps d'un homme, c'est qu'il n'est plus. Enlevez ces fleurs, et vous trouverez des blessures encore saignantes.

C'est le sort des Grands Elus.

,...i6t la Dérité reste

au fonb bu puitô...*

Xeg t>édtég que Ton aime le moing à entenbre gont celleg qu'il importe le plug ^e gav>oii\

ffioigte.

..Et la IDétité teste

au fonb bu putte..

IL paraît qu'au xvni' siècle — ce siècle où, suivant l'expression de Rodin, tout le monde avait du talent — les littérateurs anglais traitaient les grands seigneurs sur un pied d'égalité, les invitaient à leur table, siégeaient dans leurs clubs, épousaient des dames de la plus haute noblesse, et, chose plus précieuse encore, étaient libres d'exprimer leurs opinions par la plume... C'est du moins ce que nous apprend A.-M. Berthelot.

Que les choses ont changé, depuis lors!...

Aujourd'hui, l'on a, d'abord, toutes les peines du monde à trouver un grand seigneur : un grand authentique, sans mélange. On n'a pas toujours ce qu'il faut pour sa propre subsistance, ce qui rend

difficilement réalisable l'honneur d'avoir à sa table l'un de ces grands dont la race est devenue si rare... et l'on n'épouse presque plus personne, la petite liaison pseudo-sentimentale n'ayant que trop souvent détrôné le mariage trivial et béat...

Mais là où, vraiment, il nous est difficile de croire M. Berthelot, c'est lorsqu'il nous affirme qu'au xvm' siècle, en Angleterre, on était libre d'écrire franchement, ouvertement ses opinions. Cela a donc existé quelquefois?...

S'imagine-t-on, aujourd'hui, quelqu'un qui écrive loyalement ce qu'il pense, ce qu'il sent, ce qu'il voit et ce qu'il veut?... S'imagine-t-on quelqu'un qui, jouissant de toutes ses facultés, ose dire la Vérité toute nue, limpide et pure, sur les génies consacrés par la Foule ou par la Critique, sur les institutions destinées à nourrir notre esprit, sur les hommes qui nous regardent, sur les choses qui nous inspirent, sur les lois qui nous régissent, sur le Passé, sur le Présent... sur lui-même?...

Supposons quelqu'un qui aurait la hardiesse de dire qu'il y a à peine une douzaine de vrais grands

musiciens, aux pieds desquels il faut se prosterner et se taire, et pas beaucoup plus d'une centaine de véritables chefs-d'œuvre, devant lesquels il faut s'incliner, fermer les yeux et exprimer sa reconnaissance...

Quelqu'un qui dirait que la Critique Musicale n'existe pas, ou bien qu'elle est vicieuse, parce qu'elle s'adresse presque toujours à ceux qui, étant donné leur état d'esprit et leur degré de culture, ne peuvent ni ne veulent l'entendre...

Quelqu'un qui dirait qu'il est absurde qu'une salle de concerts puisse contenir plus de quatre cents personnes, parce qu'il n'est pas de ville au monde qui compte dans son sein quatre cents individus susceptibles d'aimer et de comprendre la Musique...

Quelqu'un qui dirait que l'on ne peut pas aimer véritablement une chose que l'on ne comprend pas, et que partant il y a très peu de monde qui aime la Musique, dans le sens le plus pur du mot...

Quelqu'un qui dirait que les salles de concerts, petites ou grandes, devraient être accessibles à tout

le monde, comme les églises, les musées, les beaux jardins, les grandes forêts... et qu'il suffirait, pour cela de fermer la bouche à quelques canons, de mettre à sec quelques bateaux et de jeter dans les ruisseaux de la paix quelques milliers de fusils...

Quelqu'un qui dirait que la moitié de la vie d'un musicien devrait être consacrée à cultiver son esprit, en prenant contact avec les chefs-d'œuvre de la littérature, de la poésie et de la peinture, à s'initier aux grands problèmes de la science, à étudier l'Art sous tous ses aspects, à admirer la Nature, cette Artiste Unique, Divine, qui peint, qui chante, qui sculpte, qui bâtit, qui rime, qui danse sans cesse... dût-il pour cela écrire quelques œuvres de moins, ou laisser échapper, en jouant, quelques fausses notes...

Celui-là serait un fou, un pédant, un radoteur, un ignorant, un naïf... ou un monstre!...

Qui voudrait écouter ou lire de telles insanités?...

Aussi me garderai-je bien de les dire... mais pourquoi faut-il que la Vérité reste toujours au fond du puits. Elle, si belle, si belle!...

%c (5én(e et la jfoule

Xa toule a toujourg été Tennemie &eg gages. Cbarles î>e Saint-JÊt>remont.

%c (génie et lajfoule

CicÉRON nous raconte qu'Antimaque, le grand poète et grammairien grec, lisait un jour l'un de ses chefs-d'œuvre — on croit que c'était sa Thébaïde — devant un public nombreux, qui, peu digne, peu attentif, et ne trouvant pas l'œuvre à son goût, s'éclipsa lentement. Antimaque ayant remarqué que le seul auditeur qui lui restait était Platon, et sachant quelle était la valeur de son jugement, continua, sans s'émouvoir, la lecture commencée. Quelques années auparavant, Antiphon de Rhamnus, célèbre rhéteur athénien, disait : « Quand on a l'âme grande, on tient plus au suffrage d'un seul homme de valeur, qu'à celui de la foule » (Aristote, Morale à Eiidème, III, 5, 6). En vérité, les grands esprits, les âmes ouvertes au

sublime ont toujours manifesté pour l'admiration de la Foule une indifférence très marquée, un dédain que tous les actes de leur vie proclament ouvertement. Palestrina, Victoria, Monteverde, Bach et Beethoven ne songèrent certainement pas au goût de la Foule, en forgeant les merveilles que nous admirons aujourd'hui; ils ne songèrent qu'à eux, à leur mission vis-à-vis de l'Humanité et à l'incommensurable Beauté dont ils se sentaient pénétrés. Wagner, Moussorgsky et Franck ont délibérément ou inconsciemment agi contre tout ce que la Foule attendait et exigeait d'eux; ils avaient pleine conscience du tort que cela pouvait leur faire, mais rien ne les aurait arrêtés; aucune force n'aurait été capable de les détourner de la route qu'ils avaient volontairement choisie pour accomplir leur mission, pour atteindre l'infini, le Beau, l'Eternel. Nous admirons tous, actuellement, le bel exemple offert par l'Ecole Française; elle ne craint pas de s'aristocratiser, de se recueillir et de s'élever vers les sommets que, seuls, le bon goût et l'esprit rendent accessibles. Elle reçoit, là, les grands vents de la

Critique, mais elle vit, heureuse, son rêve de clarté, d'élégance et de finesse, pendant que, dans la plaine, la Foule bourdonne sa bestiale et sombre chanson de tous les temps...

La grande Beauté et la vraie Grandeur ne seront jamais accessibles à la Foule. Je dirai plus : cette grandeur et cette beauté, il faut les protéger contre la Foule; il ne faut pas les sacrifier, les exposer à une profanation insensée; il faut qu'elles restent, vis-à-vis des grandes masses, à la même distance que les images sacrées vis-à-vis des croyants... Que la Foule subisse le charme et le pouvoir du grand Art; qu'elle sache par nous, tout ce qu'il y a de digne, de pur, de noble en Lui; mais évitons, à tout prix, le corps à corps entre elle et le chef-d'œuvre, image du Génie...

Le vrai rôle des interprètes d'Art, des Evocateurs, des Initiateurs, c'est celui d'intermédiaires entre l'Art et la Foule; et cela, non seulement pour faire aimer l'Art, mais aussi et surtout, pour le défendre, car la Foule aime, parfois, mais mal, un peu à la façon des brutes... Ses débordements —ou

de joie, ou de fureur — sont toujours empreints de démence. Elle brûle aujourd'hui ce qu'elle adorait hier, et elle acclamera demain ce qu'elle a injurié, bafoué et raillé dans le passé. Le Génie sera toujours, pour la Foule, quelque chose de mystérieux et d'incompréhensible; aussi le profane-t-elle souvent, croyant l'honorer...

Certes, mieux vaudrait, peut-être, renoncer à essayer de la convaincre et la laisser tout simplement se repaître de ce que son instinct lui conseille d'aimer... mais, qui dit Foule, dit Humanité, et l'Humanité, c'est l'Homme. Quelle que soit la hauteur que l'Art nous permette d'atteindre, l'Artiste, l'Artiste-Interprète, surtout, ne dépasse pas celle d'un homme; il faut donc affronter la Foule, mais la tête haute et avec la conviction inébranlable de protéger ardemment ce qui, pour nous, est la Joie et la Vie, mais sans oublier que la Foule est souvent, pour le Génie, un cruel tyran...

Xa raison

ÎLa raison bu plus fort

&u plus fort est toujours ta

meilleure.

Xa ifontalne.

Xa concupiscence et la force sont la source

t>c toutes nos

actions purement bumaines. Xa

concupiscence fait les volontaires; la force les

Involontaires.

pascal.

ILa raison &u plus fort

LES rééditions des chefs-d'œuvre anciens subissent le même sort que le vieil Antiphonaire; sort déplorable s'il en fut, car tout ordre religieux nouvellement instauré trouvait bon d'exercer sa puissance réformatrice en introduisant quelque changement dans ce vénérable recueil.

Chaque nouvelle école amène avec elle une nuée de pédagogues et d'érudits, qui, tous, se font un devoir de rééditer des œuvres anciennes ou classiques. Chaque rééditeur apporte à cette tâche — que je n'oserais qualifier de pieuse — le fruit de ses laborieuses méditations, et croit posséder — comme les chantres italiens et les chantres francs du temps de Charlemagne — « la vraie science

du chant »... et cependant, l'effritement des monuments anciens continue sans cesse, sous l'œil distrait d'une foule d'érudits dont le flambeau sauveur est devenu une pioche.

Car enfin, ces nouvelles éditions — à part quelques rares exceptions qu'il faut bénir — ne contiennent rien qui justifie leur existence... rien, sinon la « raison sociale » (le mot sociale devient ici le plus délicieux des euphémismes), l'étiquette commerciale qui les couvre...

Un exemple :TUrk,Westphal et M.Hugo Riemann, en Allemagne, Mathis Lussy et M. J. Combarieu, en France, ont essayé de coordonner et de généraliser les principes de l'interprétation rythmique rationnelle. C'était — on le croyait du moins, la mort de l'empirisme aveugle et inconscient, et le commencement du règne de la raison dans l'interprétation musicale. Aucun de nos modernes rééditeurs ne semble pourtant s'en être aperçu, pas plus que nos virtuoses, d'ailleurs... et notre phrasé musical continue à végéter sous le régime tyrannique de la barre de mesure, ou sous

l'égide équivoque de V « inspiration » et de r « intuition »...

Un autre exemple : Moszkowski nous révéla, il y a bon nombre d'années, des doigtés d'une logique merveilleuse (je parle, en ce moment, pour les pianistes) et d'une application toujours aisée ou rationnelle. Les rééditeurs l'ignorent complètement ou feignent de l'ignorer, ce qui est pire, car les plus récentes éditions de Bach, de Mozart, de Haydn et de Beetiioven, sont, à cet égard, d'une imperfection et d'une insuffisance qui ne sauraient être décrites. Cela est absurde et incroyable, car personne ne doute plus aujourd'hui de l'importance de ce « moyen » dans l'interprétation au piano.

X... enfin, publie une Sonate de Veracini, dont deux parties sont extraites d'une œuvre, et la troisième d'une autre composition du même auteur.

Z... publie telle pièce bien connue de tel auteur ancien, sous un titre apocryphe, et réussit ainsi à placer un nombre considérable d'exemplaires d'une œuvre que tout le monde possède ou connaît déjà... Tel virtuose célèbre prête son nom

à telle édition monumentale... son nom et rien d'autre, peu disposé qu'il est, sans doute, a faire plus, malgré le titre d'érudit dont il se pare volontiers!.. Et ainsi de suite...

D'autre part, les musicologues, ces êtres « si inutiles », aux dires de maint virtuose, ont découvert les sources de notre littérature ; ils nous ont dit comment on y remonte, et comment on doit s'y prendre pour s'y désaltérer... Encore du temps perdu !...

La plus grande partie de nos éditions modernes nous éloigne de plus en plus de ces sources, pour en répandre d'autres moins pures, moins salutaires, mais — il est permis de le croire, — plus faciles à capter et d'un rendement supérieur. Et ces réviseurs modernes raccourcissent, allongent, modifient et transforment presque jusqu'au crime... Les exemples fourmillent.

Pourquoi toutes ces rééditions ?... A quoi servent-elles, sinon à propager l'erreur et à ensevelir davantage la Vérité ?... Ne serait-il pas plus simple de ne jamais reproduire que les éditions origi-

nales, telles qu'elles se trouvent dans les bibliothèques publiques ou dans les collections privées?... Pourquoi faut-il que nous ayons plus d'une vingtaine de versions de la Fantaisie chromatique et Fugue de Bach, par exemple ? Question de quantité, en somme, sur laquelle il serait oiseux de s'attarder, et dont les racines plongent, sans doute, jusqu'à l'Antiphonaire de Saint-Grégoire, car en tous temps, le calcul, raison de force, a vaincu le sentiment.

Quelqu'un a dit que les vertus se perdent dans l'intérêt, comme les fleuves dans la mer. Ce quelqu'un connaissait, très probablement, certains éditeurs modernes de musique ancienne....

©r et Htt

\Dou8, les Bteuï. qui \>t\>e3 là*baut, ftôlég par les careggeg &eg brfgeg» ix>vc6 &e jote^ pâmée 6'amour! avec ma poione b'(gr> je voug gubju* fluerai toug!..«

XOHaônec (« Vi^t bï\ IRbtn ». Scène 3> Hlbertcb)

©r et Hrt

LES plus vieilles légendes, les plus lointaines traditions, les religions les plus anciennes nous montrent l'or comme la source de tous les malheurs qui pèsent sur l'Humanité. Que ce soit dans le Livre de la Sagesse, où il est dit : « Heureux l'homme qui a été trouvé sans tache, qui n'a point couru après l'Or, qui n'a mis son espérance ni dans l'argent, ni dans les trésors »... ou dans la mythologie Scandinave, partout nous retrouvons la même malédiction lancée contre ceux qui recherchent l'Or « qui détourne l'homme de sa véritable destinée »...

Mais l'homme s'adonne avec une exaltation croissante au culte de l'Or, parce qu'il lui donne une force qui lui semble de la beauté, et une

puissance qui lui fait confondre la véritable grandeur avec une misérable petitesse.

La race des Andvari, des Loki, des Hreidmarr et des Alberich est loin d*être éteinte; et la possession de l'anneau maudit continue à affliger l'Humanité, comme aux temps des Nibelungs.

L'Humanité avait trouvé dans l'Art, l'eau lustrale qui purifie de toutes les souillures, qui rachète tous les égarements et tous les excès, qui jette l'oubli sur les offenses, qui, par la plus belle des expiations, conduit à la résurrection de l'âme morte...

Mais les hommes ne respectent pas plus l'Art, qu'ils n'ont respecté leurs dieux ou leurs religions, et l'Art souffre, et l'Art pleure, parce que, ayant été à l'origine le philtre qui délivrait l'Homme de ce qu'il y avait de plus abject et de plus vil en lui : la cupidité et l'égoïsme, il est devenu, avec le temps et par l'excès de sa bonté, un simple moyen de le rendre plus vil et plus abject encore.

On trafique avec l'Art. La pensée est devenue un article monétisable, et ceux qui n'en ont pas,

trafiquent avec celle des autres. L'Idéal, quand on en a un, est étroit, mesquin, digne à peine de ce nom; mais on en rit le plus souvent. L'Ame n'est plus qu'un fouillis d'inextricables calculs où l'intérêt seul joue un rôle. Et l'Esprit a fait place à une effronterie révoltante, sans scrupules ni limites...

Ou bien, si tout cela existe encore, tout cela se vend, s'achète, se déguise, se contrefait et se transforme au gré de l'acquéreur; tout cela devient — grâce à l'habileté des entremetteurs — de l'Or^ et de l'Or toujours- Certes, ceux qui agissent ainsi dans la Vie, payent souvent de leur jeunesse leur folie des grandeurs, et au bout de leur course trompeuse, il n'est plus rien qui offre de l'attrait pour eux : la Vieillesse les appelle...

Ceux qui agissent ainsi dans le domaine de l'Art, payent toujours de leur vie spirituelle leurs folles ambitions, car leur cœur, endurci par la convoitise, ne vibre plus, ne répond plus aux appels de l'Ame; la Mort les guette...

Les uns expient le crime d'avoir bu trop d'Or, aux dépens du reste de l'Humanité.

Les autres pâtissent d'avoir profané, pour l'Or, ce qui, pour eux du moins, aurait dû être sacré.

La race des Alberich jubile, mais le chant de l'Humanité est triste; l'Anneau maudit continue à être le gouffre où tous les cœurs sombrent; il nous étreint de plus en plus; il rougit nos yeux de sang; il absorbe notre vie. C'est l'anéantissement !.

Qui, sinon l'Art, pourra encore nous sauver?...

lEur\>tbm(e

^e n'at)mire point mt bomme qui pogg^t)e une t>ei:tu &ang toute 6a perfection, g'il ne poggè&e au même tempg, &ang un pareil ^eQré, la vertu oppogée : tel qu'était JEpaminou&ag, qui at>ait reïtréme valeur jointe à l'eitr^me bénignité.

pagcaU

lEuri?tbmie

LES Grecs appelaient apalestres non seulement ceux qui se montraient peu habiles dans les jeux gymniques, mais aussi les athlètes qui, malgré leur force et leur endurance, ne possédaient ni la grâce ni le sens esthétique nécessaires pour participer à ces jeux. Et dans ce cas - s'il faut en croire le témoignage de Cicéron — Tadjectif grec n'avait rien de flatteur.

On connaît le culte des Grecs pour la Beauté; dans leurs jeux, dans leurs fêtes innombrables, où l'Art était toujours largement représenté, ils cherchaient sans cesse l'harmonieuse séduction qui résulte de la grâce alliée à la force, et ils y réussirent au delà de toute expression. Nous avons

tort de l'oublier, car nous pouvons nous vanter d'avoir singulièrement enlaidi la vie, depuis lors. Le spirituel adjectif aurait trouvé, de nos jours, un fréquent et juste emploi, car notre infériorité esthétique — manifeste — obéit surtout à l'oubli de ce principe harmonieux qui présidait à la vie et à l'art grecs : l'alliance de la force et de l'expression; l'identification du grand et du simple; la combinaison de la puissance et de la grâce; l'assemblage de l'émotion et de la sobriété; l'équilibre entre la profondeur et la lumière, l'adresse et l'esprit, la tendresse et la simplicité, la subtilité et l'énergie...

Nous confondons souvent ces extrêmes que nous croyons opposés, ou bien nous en négligeons une grande partie : la meilleure peut-être.

Ainsi, dans le domaine de la Virtuosité, il nous arrive constamment de négliger l'expression et la grAce, en faveur de la force et de l'adresse. Une émotion sereine, sobre, et sans affectation, nous paraît tout de suite froide; une interprétation simple, loyale et sans apprêt, est vite classée sous

l'étiquette d'interprétation prosaïque, grossière ou superficielle.

Dans le domaine de la Composition, une œuvre courte ou d'essence intime, est généralement taxée d'impuissante, de mesquine, et l'on n'hésite pas à sacrifier, en cette occurrence, le goût à la quantité. Si elle reste dans les limites du naturel, de l'humain; si elle exprime sans fard ni déguisements une pensée qui, éclose dans la lumière, tient à y rester, l'œuvre sera jugée badine, puérile ou frivole... Nous savons tous combien la « profondeur » et la « puissance » de Pelléas et Mélisande ont été discutées, en Allemagne surtout... et combien inutilement aussi...

Mais parmi ces extrômes, il en est que les Hellènes ont su mettre à profit, en Art, avec un constant bonheur, et qui nous font pourtant sourire aujourd'hui : la simplicité et la sobriété, par exemple... Gardez-vous bien d'en parler, car le stigmate tombera aussitôt sur vous, accablant, impitoyable : on vous traitera ^ascète... et dès lors, toute émotion, toute joie, toute expression

vous seront déniées; vous deviendrez, par le fait, un homme dénué de sensibilité, indifférent à tout et pour qui la Nature ne chante pas... un être anormal, une non-valeur, une sorte d'eunuque... Pourtant, Aristophane, Lysias, Isocrate, Thucydide et Ménandre, étaient bel et bien des « expressifs » ; leur atticisme, leur simplicité, leur sobriété exemplaires ne furent jamais un obstacle à l'éclosion de leur sensibilité; ils furent, quand même, de fort nobles artistes. La sobriété et la subtilité des discours de Démosthène n'en diminuent ni l'éloquence ni l'énergie; ils sont un exemple d'atticisme. La touchante modestie d'Apelle et sa simplicité artistique ne l'ont point empêché d'être l'un des plus grands peintres de l'antiquité.

Non; point de leurre : la simplicité n'est pas de l'ascétisme. La simplicité n'exclut pas l'expression : elle la rend plus vraie. De même, la sobriété n'exclut pas l'émotion : elle la rend plus juste.

Ceux qui prétendent que la simplicité et la sobriété conduisent à un art glacial, rigide et étroit, oublient ou ignorent que l'Art est d'essence

humaine et doit puiser toute sa force dans la Vérité. Et la Vérité est simple, si on la regarde à travers la raison.

Il est tout aussi possible d'être sobre sans raideur que d'être humble sans faiblesse. Or, l'Humilité est une force, une grande force même- Pourquoi la sobriété ne le serait-elle pas, visà-vis de l'Art?....

A quoi bon assimiler cette vertu à la mortification et au renoncement ?....

Allons-nous confondre Vatticisme avec Vascétisme ?... La différence est pourtant sensible.

Le jour où nous admettrons qu'une sensibilité consciente ne peut et ne doit s'épanouir que sous l'égide de la raison et de la logique, les mots de simplicité et de sobriété auront pour nous une valeur et un sens dont la beauté, le charme, la grâce et la poésie ne pourront nous échapper. Toute la beauté grecque est là; puisse-t-elle nous inspirer toujours!...

Ert Conedent

Xeg atomeg marcbent en ca5cnce.3l0 suivent teg lolg barmonteugçg qui tont t>c la substance la plug commune 6e la natuve> un mlcacle ôe beauté aug igeny ôe notre intelltoence. Xa gctence> loin be &épouiller la nature 6e gon cbarme mpgtérieuyt noug révèle aingi, partout^ 6eg barmonieg cacbéeg...

Cmerson.

Hrt Conscient

Au temps de d'AIembert, les zélés jansénistes du collège Mazarin accusaient les lettres et les mathématiques de « dessécher le cœur. » Ils prétendaient que ces études arides détournaient de la grâce...

Voilà une devise admirable pour ceux qui prétendent qu'en Art, l'observation, l'analyse, le raisonnement et la logique entravent l'inspiration et gâtent le sentiment.

Mais il y aura toujours une différence considérable entre les aimables conseillers de d'AIembert et ceux qui voudraient, à tout prix, que l'Art devînt uniquement animal, instinctif et subconscient : car les premiers poursuivaient un but politique et étaient absolument convaincus de la

valeur de ce qu'ils reniaient; tandis que les autres dissimulent, sous cet aventureux sophisme, une ignorance parfaite de ce qu'ils dédaignent.

A la même époque, les jésuites s'efforçaient de faire entrer Diderot dans leur ordre... Cependant, d'Alembert sortit de l'école Mazarin, philosophe, mathématicien, théoricien musical et littérateur; et Diderot sortit du collège d'Harcourt, prêt à devenir l'âme de V Encyclopédie. Leur sensibilité fut, assurément, ce qu'elle devait être; ni plus ni moins. Elle se manifesta, souvent, ardente et exaltée...

Ceux qui songèrent un jour à détourner ces deux sources de leur cours naturel, ont perdu leur temps; ceux qui prônent les délices de l'Art animal, de l'Art instinctif, font de même...

Il y a des lois qu'il est ridicule de vouloir fouler aux pieds, parce qu'elles sont quasi divines. Celle de la « conscience » en Art en est une. Elle est invulnérable.

ILa Critique

Xa crittquc> gouvent> n'est paa une gçience; c'egt nn métier où H faut plus 5e ganté que &'egprit> plus 5e travail que &e capacité, plug 5'bal)itu5e que 5e génie.

Xa 3Bruv>ère.

Cette maîtregge 5'erreur que l'on appelle fantaisie et opinion, est 5'autant plug fourbe qu'elle ne Tegt pas toujourg« Car elle gérait régie infaillible 5e v>érité, gi elle l'était 5e men* gouge. /Paig étant le plug gouv?ent faugge, elle ne 5onne aucune marque 5e ga qualité, mar* quant 5e même caractère le vrai et le faur.

pagcal.

Xa Critique

PAROLES de Tacite sur Marcus Antonius Primus : « Il était brave pour l'action, prompt pour la langue, habile à semer la division parmi les autres, puissant pour les

(1) Je vise, Ici, la Critique empirique, semi-savante, obscurantiste, profane et routinière; la Critique inutile; celle qui égare l'opinion; celle qui, pédante, rend des arrêts sur ce qu'elle ignore et ne comprend pas; celle qui, intransigeante, raille du haut delà chaire, au lieu d'encourager et de juger impartialement; celle qui fait de la plume une pioche; celle qui, au service d'une entreprise, fait de celle-ci sa raison d'être, sa doctrine et son principe; celle qui, de ses cris de putois, étouffe la voix toujours trop discrète, trop modeste, de la Vérité; celle qui, comme les faux artistes, se sert de l'Art au lieu de le servir dignement, noblement; celle qui se vend et que l'on achète; celle qui, encombrante et maladroite, entrave les mouvements de l'opinion. Je vise la mauvaise critique; la critique fausse et hypocrite.

discordes et les séditions, à la fois avide et prodigue, détestable pendant la paix, estimable pendant la guerre »...

Paroles de Martial sur le même personnage : « Tu me demandes quelle est la personne qui est représentée dans ce portrait décoré de roses et de violettes ?... Si l'art pouvait de la même manière représenter les vertus et les qualités du cœur, il n'y aurait pas de plus beau talent dans le monde »....

C'était là, sans doute, la naissance de la Critique, dont les premiers vagissements étaient déjà bercés par la Contradiction. Elle grandit, sous l'ombre de l'arbre des Préjugés, aux rameaux puissants et infinis, et l'Erreur fut sa compagne la plus constante. Ses jouets préférés furent les fariboles, les balivernes, les coquecigrues, les calembredaines, les attrapes, les coq-à-l'âne et les sornettes, qu'elle maniait avec une extrême adresse. Ses promenades favorites, incertaines quant à l'orientation, s'achevaient toujours dans d'inextricables et dangereux labyrinthes, d'où seule la

bienveillance des jocrisses, aussi alerte qu'intéressée, la faisait sortir indemne.

Elle manifesta toujours une ardente sympathie pour l'Anachronisme, le Paradoxe, la Bévue, le Quiproquo, le Sophisme, le Parti-pris, la Méprise et l'Utopie, qui l'accompagnaient partout...

Seule, la modeste Vérité fut exclue de ce brillant et fastueux cortège; mais aussi sa vengeance fut terrible. Sa mère, une vieille et affreuse sorcière appelée l'Histoire, alla se cacher derrière l'autel de la Renommée, jura de faire résonner son rire strident, chaque fois que la Critique se rendrait à son temple, et transforma en âne le beau cheval dont Clio lui avait fait présent, au nom de la Fidélité.

Devenue puissante, malgré tout, dame Critique tyrannisa les veules, les inertes, les chétifs et les débonnaires, les inermes et les caduques... et même aussi quelques robustes héros qui avaient, comme Achille, un point vulnérable. Dès lors, sa vie s'écoula calme et facile, mais triste, car elle faisait rarement du bien...

Cependant, elle fit, dans ses courses folles, jaillir quelques sources de ses coups de pied, à l'instar de Pégase; mais l'âne prit plaisir à y mettre ses sabots, et elles devinrent bourbeuses... On n'ose plus y boire...

A présent elle est inquiète, car le lierre de l'Incrédulité étouffe l'arbre dont l'ombre lui fut toujours propice, et le vent de la Raison disperse son feuillage. Elle craint les cimes trop altières, d'où dévalent des torrents d'Idées nouvelles, et s'acharne à les diminuer, pendant qu'elle veille, aidée par l'Intérêt, à la prospérité des médiocres dont — vénale — elle exploite la vanité.

Et, nouveau Procuste, elle contemple, heureuse, son œuvre absurde et égalitaire, pendant que les niais et les badauds courbent humblement l'échiné, et lèchent les sabots de l'ane...

IDocation

Xe cboty b'nn état ^evant influer gur tout le reste ôe notre egigtence, flyer notre position Dans le mon^e, être la base bc notre av>enir> et souvent &écit)er ou 6e son malbeur ou 5e son bonbeur» l'étuôe t)e la x>ocation, le cboiy 5es occupations t)e la x>ie> 5oiv)ent être pour tous les bommee l'objet Oe la plus inquiète solltcttuOe> le sujet 5e l'esamen le plus sérieuj^ et le plus

approfonbi.

XTbéobore Meber.

IDocation

L'Angély, le « dernier fou des rois de France », était un être désagréable, d'humeur maussade et de caractère mélancolique; il fut néanmoins, attaché au service de Louis XIIl en qualité de bouffon.

A ceux que cela pourrait étonner, je me permettrai de dire qu'au xvii^ siècle, déjà, la vocation n'était pas toujours indispensable pour remplir certaines fonctions, quel que fût l'écart entre ces fonctions et les qualités de l'individu qui en prenait la charge.

Il n'en est pas autrement de nos jours : au contraire, l'écart s'est peut-être encore élargi. Il est des centaines, des milliers d'emplois qui exigent des dons, des qualités, des aptitudes et des dispositions dont les titulaires n'ont jamais pres-

senti ni l'importance ni la valeur, et que, naturellement, ils ne posséderont jamais. Nous voyons cela tous les jours; nous en subissons les conséquences à chaque instant et malgré nous.

En Art, en Musique surtout, ce manque d'équilibre entre la fonction et les qualités naturelles innées qu'elle exige, devient de plus en plus fréquent, le « métier », l'adresse et, pour tout dire, la virtuosité dissimulant parfois, sous des apparences fort attrayantes, une absence complète de vocation...

Le mal vient de loin. On décide de la carrière que nous devons suivre, à un âge oii aucune de nos idées ne jouit de la moindre fixité. Telle idée qui fait croire aujourd'hui à une certaine vocation musicale chez un enfant de huit, dix ou douze ans, disparaît le lendemain, emportée à jamais, écrasée sous le poids d'une idée plus forte, plus juste, mieux en rapport avec la véritable nature de cet enfant; mais l'idée première a été observée et classée, et c'est cette idée disparue, morte parfois, qui fait décréter que l'enfant sera musi-

cien; c'est sur cette pierre creuse qu'il faut bâtir un avenir; c'est cette lumière éteinte qui doit guider le malheureux être dans la nuit éternelle qu'il devra subir...

En disant huit, dix ou douze ans, j'exagère encore, car il y a, d'une part, le désir malsain et de plus en plus répandu d'avoir un enfant « prodige »... et d'autre part, celui d'accumuler du métier, de la technique, dans la croyance que tout l'Art est là. A quatorze ans, c'est-à-dire, avant même que l'enfant sache écouter la Musique, il est sacré musicien, il a un premier prix, il s'est produit dans quelques salons, il a collé — grâce à la bienveillante complicité d'un critique ou d'un ami — quelques coupures de journaux dans un album que l'on montre à tout venant (tristes appels à une gloire qui, souvent, ne vient pas...) et, s'il appartient à une famille dont les ressources sont limitées, on lui cherche — et on lui trouve — tout de suite, quelques élèves...

Une fois là, impossible de reculer. Il faut que l'écureuil tourne dans sa cage; il faut que le

malheureux produise du travail; il faut qu'il rende l'argent qu'il a coilté; il faut qu'il suive le petit chemin qu'on lui a tracé d'avance et à son insu; il faut qu'il devienne quelqu'un, qu'il se crée une « situation »... il faut qu'il « marche » et qu'il « arrive »...

Et en effet; à partir de ce moment, le jeune homme sacrifie tout pour atteindre le but imposé, but vers lequel il avance sans ces sentiments de Foi, d'Idéal et d'Amour dont la vocation est, précisément, la divine synthèse....

Souvent, l'on a affaire à des natures admirablement douées, intérieurement, pour une quantité de choses, et extérieurement, c'est-à-dire en apparence seulement, pour la Musique. C'est la vocation apparente qui l'emporte.... et, confiant dans la force du « métier », qui tient lieu de tout, aux yeux de la Foule éternellement myope et toujours un peu sourde, on continue à poursuivre le rêve sans forme, le but imaginaire, bousculant tout, éclaboussant tout, profanant tout...

C'est ainsi qu'on arrive à créer cette masse

de médiocrités musicales qui auraient excellé dans la peinture, dans la poésie, dans l'invention scientifique, dans la mécanique ou dans la médecine; ou bien cette masse non moins considérable de grands virtuoses qui, malgré une certaine culture, un esprit vaste et une réelle intelligence, restent toujours de médiocres, de très médiocres musiciens...

Mais ceux-là connaissent, sans doute, l'histoire de l'Angély, le bouffon de Louis XIII; et ils savent que s'il fut un détestable bouffon, cela ne l'empêcha point d'amasser, en peu de temps, une fortune évaluée à 25,000 écus ~ fortune considérable pour l'époque - et d'être, par le seul bénéfice de fonctions qu'il ne remplit jamais qu'à moitié — son humeur peu folâtre ne lui permettant pas de les remplir entièrement — adulé, flatté et même redouté.

C'est plus qu'il n'en faut pour tenter maint virtuose, dont le talent ne dépasse guère celui du mélancolique bouffon...

TLa Déiîtable ©ranbeur

%C3 Qran^8 bcôaignent leg geng 6'egprlt ; leg gens t) 'esprit méprisent les oran&g qui n'ont que la gran6eur; les geng 5e bien plaignent leg ung et leg autreg qui ont 5e la grandeur ou 5e l'egprit, sang nulle \>ertu.

Xa JBruvère»

Xa IDéritable (Branbeuv

ANTiGÉNiDE fut Tuii dcs plus célèbrcs aulètes de la Grèce. Périclès, qui l'admirait, le chargea d'enseigner l'art de l'aulos à Alcibiade. Celui-ci en profita peu.

Antigénide était un homme d'un talent considérable et profondément artiste, d'après ce que les chroniques nous rapportent. Il adorait son art, pour lequel il avait un respect religieux; il n'aimait pas la Foule; il méprisait les applaudissements, et s'efforçait de communiquer à ses disciples les sentiments qu'il professait à cet égard. Un jour qu'il entendait acclamer bruyamment l'un de ses collègues, il demanda : « Pourquoi tant de bruit?... Il faut que ce soit bien mauvais, sinon l'on n'applaudirait pas ainsi »... A une autre occasion,

ayant entendu les lamentations de l'un de ses disciples, dues à la maigre moisson d'applaudissements qu'il avait récoltée, malgré le talent qu'on lui reconnaissait, il trouva, pour le consoler, ces mots sublimes : « Joue pour les Muses et pour moi »... Ces mots prouvent l'esprit d'Antigénide, et l'opinion déjà très juste qu'il avait des enthousiasmes de la Foule. Son jugement était exact.

Quelques siècles après, Schiller ratifiait la pensée d'Antigénide en disant qu' « en Art, plaire à beaucoup est mauvais». Lui aussi s'écarta de la Foule; lui aussi connut la véritable grandeur.

Par contre, Alcibiade, l'illustre élève d'Antigénide, avait la passion de la renommée, et réalisait, pour la satisfaire, les plus folles entreprises et les actes les plus extravagants. C'est ainsi que, pour attirer l'attention publique, il fit couper la queue d'un chien d'une beauté extraordinaire, qu'Athènes tout entière admirait, et pour lequel il avait payé 7,000 drachmes (environ 7,000 francs).

Les Alcibiades ont fait école; ils sont légion aujourd'hui, et leur nombre augmente sans cesse.

Ils tiennent aux suffrages de la Foule, car c'est la Foule qui les soutient et leur permet de réaliser leurs ambitions de gloire et de faste. Aussi n'ont-ils qu'un seul et unique souci : satisfaire sa vanité, flatter ses goûts, car elle paye en grandeur et en renommée.

Aux Antigénides, aux affranchis, à ceux qui vivent dans l'Art, libres de toute contrainte et exempts de toute servitude, à ceux qui aiment la vie simple comme une gerbe d'épis, à ceux qui chantent pour les Muses et pour eux-mêmes, sans jamais se soucier de la Foule... à ceux-là, il répugne d'être vus par les cent yeux d'Argus, ils sont rares : une poignée, mais une poignée de braves. Ils sont forts, mais ils ont trois ennemis implacables : l'Or, le Mensonge et la Vanité. Ils deviendront nombreux et puissants, le jour oij l'Art ne sera plus offert en pâture aux foules, mais élevé au rang d'un culte aristocratique, c'est-à-dire, quand il cessera d'être le refuge des avides, des ignorants, et des égoïstes, pour devenir l'apanage exclusif de ceux qui sentent en leur cœur le souffle

de la Foi, de la Charité et de l'Amour, et dont les yeux supportent, sans se fermer, l'éclat du Génie.

Alors seulement, l'Artiste atteindra la véritable grandeur.

En attendant l'avènement de cette ère heureuse, tâchons de préserver des ruades de la Foule les belles choses que l'Art nous a léguées, et n'oublions pas que les Alcibiades pétrissent souvent leur gloire avec le sang des chefs-d'œuvre qu'ils mutilent...

Xes trois États

LA vie d'un artiste doit passer, pour être complète, par ces trois états primordiaux et essentiels :

Etat d'Initiation, pendant lequel il doit apprendre à se servir de TArt.

Etat de Lutte, pendant lequel il doit oublier que Ton peut se « servir » de l'Art.

Etat de Sacrifrice, pendant lequel il doit seulement songer à servir l'Art.

Pour atteindre ces trois degrés de l'Idéal, il faut d'abord placer très haut le point de départ du premier essor... mais il faut savoir s'y maintenir et le dépasser, même, si possible. C'est à cela que l'on reconnaît les élus, ceux qui portent en eux cette force surnaturelle qu'on appelle le

Génie, ou bien cette autre, non moins puissante, qui est la Foi.

Mais ce que nous devons éviter avant tout, pendant que nous tentons d'accomplir ces trois étapes — souvent douloureuses — c'est que la voix de la Vanité parle plus haut à notre cœur que la voix de l'Art : car si nous nous laissons séduire par elle, nous franchirons peut-être la première étape, mais nous ne dépasserons certainement pas la seconde. Et c'est précisément la troisième qui nous réserve les plus grandes joies, les plus nobles béatitudes...

Ces trois états correspondent, en quelque sorte, aux trois aspects essentiels du Beau : le beau artificiel, le beau naturel, et le beau absolu. C'est le beau absolu, seul, qui doit compter pour nous, et c'est à lui que nous devons consacrer notre vie entière, et toute l'énergie dont nous sommes capables.

Celui-là seul qui atteindra le beau absolu sera vraiment Artiste. Celui-là seul qui aura parcouru sans défaillance les trois étapes de ce fécond

pèlerinage, aura connu la Sublime Perfection. Seul, il sera en état de comprendre la Beauté Infinie, et l'Eternité qui plane sur tout ce qui est grand, noble et élevé... Seul il comprendra la grandeur de l'Humanité, et en saura pardonner les faiblesses. Seul, enfin, il pourra jouir du Bonheur et possédera le grand secret de l'Art, qui n'est pas autre chose, après tout, que l'ineffable secret de la Vie.

Tbigpotbège

Ibigpotbèee

DANS l'une de ses Satires (1), Horace assimile les ambubaiœ — chanteuses, danseuses et joueuses d'aulos — aux mimes, aux charlatans et aux mendiants romains... c'est-à-dire, à la lie du peuple. Pourtant, ces ambubaiœ syriennes étaient des femmes charmantes, un peu trop aimables parfois, mais non dépourvues de talent ni de grâce. Horace était sévère dans ses jugements sur les défauts de ses contemporains... Que dirait le grand poète, s'il s'avisait un jour de descendre du jardin des Hespérides, oi!i sans doute il savoure avec délices le nectar et l'am-

(1) Sat. 2. I. Voir aussi Suétone, Néron, chap. 27, et Forkel, Hist. de la Musique, I, 503.

broisie, pour faire une courte apparition dans le monde des « virtuoses »?...

Que dirait l'ami de Virgile, l'élève de Philostrate, l'auteur des Satires et des Epîtres, s'il fouillait un peu dans l'âme de nos « initiateurs » actuels, si peu familiarisés avec la vraie beauté, et dont l'esprit vit à peine sous le poids de mille atavismes grossiers, de mille secrètes ambitions?...

Que dirait-il, lui qui sut toujours garder intactes sa dignité et son indépendance, s'il parvenait à découvrir tout ce qu'il y a de médiocre, de louche et de mesquin, dans la petite idée qui tient lieu d'idéal en nos âmes de boutiquiers?...

Que dirait-il, s'il voyait l'Art livré à toutes les cupidités et à toutes les bassesses que provoque notre arrivisme outrancier?...

Quelles fines satires n'aiguiserait-il pas contre les « petits » marchandages de certains organisateurs de concerts; contre la fourberie de certains impresarii; contre les négociations qui précèdent certaines « collaborations » suspectes et parfois dégradantes; contre certains procédés de réclame

en vogue; contre la puissance coercitive des fabricants d'instruments sur les artistes; contre les façons empesées, inélégantes et tapageuses de presque tous ces parvenus qui se sont enrichis en jouaillant d'un instrument quelconque; contre les servitudes cyniques imposées par certains directeurs d'entreprises soi-disant artistiques; contre les exigences de certains chefs d'orchestre, ces « virtuoses » de la dernière heure; contre la risible fatuité des pontifes de la critique; contre le faux génie des enfants prodiges, aujourd'hui si haut coté... que dirait-il, le sage, le probe, l'honnête Horace, de ce hideux amalgame d'insanités ?... Il crierait AHASVERUS!, comme jadis Richard Wagner, et, maudissant les hommes, il bénirait les aimables ambubaiœ, les charmantes joueuses d'aulos, les souples danseuses, les douces chanteuses, dont les Romains surent apprécier les grâces, sans trop se soucier de leurs vertus... car elles, au moins, étaient sincères et agréables...

Hutre8 tempe, autree moeur8>.>

Xes (3rec8 emploigalent la mélobte pour se ren6re HpoUon propice, et cbantalent> penOant tout le jour, 6e beaui cantiques, pour flécblr la colère De ce Bleu, qui prenait plaisir à les entenPre,

Tbomère (passage cité par BMutarque Dans son « Dialogue sur la /fôuslque »)♦

Xa musique est céleste; la nature en est Div>ine et pleine D'une beauté qui ravit l'âme et l'élève au'-Degsus De sa conPition.

Hrlstote (cité par HMutarque).

Xa principale et la plus noble fonction De la

musique est D'eyprimer nos sentiments De

reconnaissance envers les Dleuy. Xa seconDe,

et qui suit celle*là De fort prés, consiste à

purifier l'àmc.

IIMutarque.

Hutree temps, autres mœurs.,.

CINQ OU six siècles avant Jésus-Christ, on disait que les étoiles étaient à distance égale les unes des autres, qu'elles tournaient autour de la terre et que le soleil était plus grand que le Péloponèse, et peut-être aussi grand que la terre. Mais par contre, on attribuait à la Musique, à cette même époque, une puissance civilisatrice, éducatrice et moralisatrice, supérieure à celle que l'on accordait aux autres arts.

Aujourd'hui, nous savons que les étoiles sont inégalement distantes les unes des autres et que les espaces qui les séparent sont considérables;

nous savons qu'elles sont animées d'un mouvement indépendant de celui de la terre; nous savons, enfin, que le soleil est plus grand que le Péloponèse...

Mais nous n'attribuons plus à la Musique les belles vertus que les anciens lui octroyaient avec tant de générosité... et cela est d'une cruelle ironie, car de toutes les idées de ces temps anciens, la seule, peut-être, qui soit restée absolument juste, est précisément celle que nous nous sommes empressés de mettre au rancart. Nous n'en avons pourtant pas trouvé de meilleure à mettre à la place.

Pourquoi, alors, y avoir renoncé?...

Musée, qui vivait quatre ou cinq siècles avant Aristote disait :

...Le chant, vrai charme de la vie...

Combien d'entre nous sont encore de cet avis, à l'heure qu'il est?...

Platon, maître d'Aristote, croyait que :

Toute la vie de l'homme a besoin d'eurythmie et de musique.

Et Aristote, qui vivait quatre siècles avant Jésus- Christ, s'exprime ainsi dans sa Politique :

« Doit-on prendre la musique comme on prend du vin, comme on se laisse aller à l'ivresse, comme on se livre à la danse?... Il y a des gens qui n'en font pas une autre estime. Mais bien plutôt, la musique n'est-elle pas aussi un des moyens d'arriver à la vertu?... et ne peut-elle pas influer sur les âmes, en les accoutumant à un plaisir noble et pur?...

« La musique est une véritable jouissance; et comme la vertu consiste précisément à savoir jouir, aimer, haïr, comme le veut la raison, il s'ensuit que rien ne mérite mieux notre étude et nos soins, que l'habitude de juger sainement les choses, et de placer notre plaisir dans des sensations honnêtes et des actions vertueuses; or, rien n'est plus puissant que le rythme et les chants de la musique, pour imiter aussi réellement que possible la colère, la bonté, le courage, la sagesse même, et tous les sentiments de l'âme, et aussi

bien tous les sentiments opposés à ceux-là. » (Livre V. chap. IV, traduction Barthélémy Saint- Hilaire).

Quelle heureuse naïveté... mais aussi quel fond de vérité dans ces simples paroles!

Pourquoi les oublier entièrement?...

Autres temps, autres mœurs. Mais je me demande, parfois, en quoi les nôtres sont meilleures...

Xeô Eniinentô inutiles

Xa flatterie est, be toug les potgong> celui qui bonne le plug ^e vertipeg»

De Ségur.

%CB Emlneitte inutiles

ATHÉNÉE, grand admirateur d'Antiphane, se borna, pour le lui témoigner, à lui adresser les épithètes d'aimable, de gracieux et d'agréable. Antiphane était, pourtant, le représentant le plus autorisé de la comédie moyenne, à Athènes : il écrivit trois cents pièces, environ, obtint le prix dans une foule de concours, et eut la chance considérable d'avoir un grand talent. Ces épithètes, si modestes, si insignifiantes qu'elles puissent nous sembler aujourd'hui, devaient suffire à l'homme très spirituel qu'était Antiphane, parce qu'il comprenait, sans doute, qu'elles étaient absolument justes.

Aujourd'hui, elles suffiraient à peine à satisfaire la vanité très digne de l'employé chargé d'ouvrir

et de fermer le couvercle de nos pianos de concert, car l'époque où ces qualificatifs bénéficiaient d'habitudes d'équilibre, de mesure et de bon goût, s'est quelque peu éloignée de la nôtre...

Les incomparables, les colosses, les génies merveilleux, prodigieux et suprêmes; les titans, les héros triomphateurs, les immortels, insignes et éminents; les célèbres, illustres et magnifiques, se comptent, aujourd'hui, par milliers. A chaque instant, au coin de la plus petite ruelle ou au fond de la moindre impasse, dans le tramway ou dans le bureau de tabac, partout où il est possible que deux individus se trouvent réunis, on découvre une éminence, le nez en l'air, le regard hautain et le frond barré d'un pli énigmatique, profond, indéfinissable...

Ils sont légion : d'un certain âge, décorés, membres de quelque vague association, occupant généralement une position plus ou moins officielle, pédants et désagréables, ils souffrent sans gêne qu'on les appelle maîtres, à tout propos et parfois

à des moments où ils ont la plus grande peine à l'être d'eux mêmes... mais ils supportent mal le voisinage du moindre petit talent.

Beaucoup n'ont jamais rien fait d'utile. Leur vie — qu'avec Antiphane, ils comparent au vin, parce qu'elle tourne au vinaigre, lorsqu'il n'en reste plus que quelques gouttes — s'est écoulée sans heurts, sans grandes émotions, sans luttes, sans douleurs, sans souffrances, sans joies, bercée par de grandes ambitions et agrémentée de petites intrigues oii ils ont presque toujours joué le rôle le plus avantageux.

Parasites aujourd'hui, ils craignent l'avenir, et, pour se donner une contenance et entretenir l'opinion, ils prônent, démolissent, décrètent, jugent et pontifient, absolus et intransigeants... Intransigeants surtout, mais fiers d'avoir sous leur poigne quelques êtres faibles à qui ils peuvent imposer le mirage d'une grandeur factice, imaginaire

Ce n'est pas à ces héros de carrefour que

Tépithète de gracieux pourrait convenir, la Grâce ayant été de tout temps l'apanage des gens d'esprit; aussi se sont-ils appliqués à en trouver d'autres qui font plus d'effet, mais qui n'en sont ni plus véridiques ni plus méritées. C'est ainsi que les sots satisfont leur vanité... oubliant que la gloire ainsi acquise cesse avec la vie et devient mépris, honte et flétrissure.

Xes bons apostats

%CQ bons Bpo8tat8

ON raconte d'un grand peintre italien du xiv^ siècle (Antonio di Francesco, je crois), que, dégoûté de la peinture et surtout des ennuis qu'elle lui procurait, il se voua à la distillation des plantes et à la composition de drogues médicinales. L'écart est considérable, mais l'exemple a été suivi.

En Italie et en Espagne, ces désertions, ces métamorphoses inattendues sont assez fréquentes, car s'il est peu de pays plus naturellement doués pour l'art, que ceux-là, il en est bien peu aussi où la vie d'artiste soit plus difficile, plus pénible. Ainsi, j'ai connu à Barcelone, un musicien

exquis et fort bien doué qui, dégoûté, lui aussi, des mille ennuis et tracasseries que l'exercice de son art lui procurait, s'adonna à la vente des billets de loterie...

A la Havane, j'ai rencontré, au cours d'un de mes voyages, une merveilleuse basse chantante qui trouvait préférable de vendre des lampes à alcool et des manchons d'éclairage... Là encore, j'ai vu l'homme le plus artiste du monde, devenir homme d'affaires, d'excellent pianiste qu'il était dans sa jeunesse... sans pour cela cesser de cultiver la musique, de la façon la plus pure et la plus respectueuse... tout comme le marchand de billets de loterie de Barcelone.

Au fond, c'est la sagesse même qui inspire ces nouveaux agaréniens. Ayant vu à quel point il fallait marchander, intriguer, parader et spéculer, pour arriver à rendre quelque peu productif l'art auquel ils s'étaient voués et auquel ils demandaient de l'aide pour vivre, ils ont, en fin de compte, trouvé plus noble, plus loyal et plus sûr, d'embrasser la vraie spéculation et le vrai

commerce, où tout cela est très bien vu, admis, accepté et même quelque peu nécessaire...

Ils trouvaient répugnant de traiter en maquignons une chose qu'ils aimaient sincèrement et qu'ils plaçaient très haut, et, au lieu de la profaner et de la vendre, ils se sont décidés à l'honorer, chez eux, au sein de la plus respectueuse intimité, et du plus grand recueillement, tandis qu'ils s'assuraient la liberté d'agir ainsi, en exerçant ouvertement un métier, en vendant des objets dont la qualité était garantie par l'Etat ou par une compagnie quelconque, ou en faisant des opérations financières basées sur la politique, les événements, etc., etc. Leur esprit devait se plier aux exigences d'un double emploi, mais ils y mettaient une double et parfaite loyauté.

Il est à souhaiter, cependant, que ce geste devienne de plus en plus rare. Il suffirait, pour cela, qu'on l'imposât à tous ceux qui, maquillés d'âme et de corps, et déguisés en artistes, spéculent et trafiquent avec le Beau; car jamais

l'Art n'a compté dans ses rangs plus de marchands, de faux apôtres et de pharisiens; jamais leur fourberie n'a été plus osée.

Pourquoi vendent-ils de l'Art au lieu de vendre des allumettes ou des boîtes à cirage?... Ceci serait moins beau pour eux, sans doute, mais combien plus honnête!., et ainsi la place resterait libre pour ceux qui ne veulent point trafiquer avec ce qu'ils aiment.

Il en est encore.

Xeô Superflue

^n n'acquiert le superflu qii'auy ^épen8 ^^ nécessaire.

aSernarOin &e Saint- 3>ierre.

Xa superfluité est conôamuable en toutes cboses (acaôénile française).

Xe6 Superflue

PARMI les divinités védiques, il en est une, Agni, qui a le rare bonheur de posséder trois jambes et sept bras. On nous la représente à cheval sur un bouc. Avec le temps, ce charmant petit dieu pourrait tout aussi bien devenir une divinité musicale, par exemple le type accompli du parfait virtuose de l'ivoire, car il est certain que deux bras et deux pieds ne sauront suffire, dans un avenir très prochain, aux impérieuses exigences du métier de pianiste.

Le besoin crée l'organe — dit-on — et pour justifier ce besoin, nous avons, d'une part, les multiples pédales du clavecin, instrument défunt qu'on s'applique à faire revivre au moyen de procédés tout modernes... et d'autre part, les six

claviers d'un piano étrange et compliqué — le piano Janko — dont les chroniques nous ont vanté les nombreuses et problématiques qualités. D'ailleurs, tout piano qui se respecte un peu, compte, à l'heure actuelle, trois pédales...

Or... le piano est à peine âgé de deux siècles. A raison de six claviers et trois pédales tous les deux cents ans, et à supposer que le clavecin disparaisse, de guerre lasse, pour la seconde fois, nous aurons, dans six cents ans — ce qui est fort peu de chose — douze pédales pour un piano à vingt-quatre claviers, c'est-à-dire, de quoi rendre fou Agni lui-même, malgré ses trois jambes et ses sept bras. Nous pouvons donc nous imaginer — en y mettant un peu de fantaisie — la silhouette d'un pianiste en l'an deux mille cinq cents... Ce sera charmant...

J'oubliais le bouc... mais... sait-on jamais ce que nous deviendrons plus tard?.. D'ailleurs, il y a aujourd'hui des pianistes célèbres qui, très commodément assis sur une chaise, jouent deux

valses de Chopin accouplées; pourquoi ne pas admettre qu'il y en aura, plus tard, qui seront capables de jouer en quadruples octaves le « Prélude à l'Après-midi d'un Faune » de Debussy, à califourchon sur un bouc bien propre?... Une chose vaut bien l'autre...

Les virtuoses feront preuve de sagesse, en cherchant dans le Rig-Véda des principes qui limitent leurs excès... Les fabricants d'instruments de musique y trouveront peut-être de quoi satisfaire leur fantaisie, sans encombrer nos sentiers, trop étroits déjà, de meubles inutiles...

!ILe8 Hvibee

(Dn arracbeta 5es entrattleg ^c Tbomme inique ceg ricbesseg qu'il aura arracbéeg lui-même t)u sein ^eg pau\>reg»

^eangJBaptiste /iPagstUon-

31 ne faut pag g'étonnev gi la paggion ^eg licbeggeg egt el \>ioleutet puigqu'elle ramagge en elle touteg leg autreg*

JSogguet.

!ILeô Evibee

SAINT CosME et Saint Damien étaient médecins et exerçaient gratuitement leur art. Cela ne les sauva pas du martyre, mais ce fut l'origine de la création d'un mot qui n'est pas laid : anargyres, c'est-à-dire : dépourvus d'argent ou n'en recevant pas. Ce mot n'a guère servi depuis, ce qui ne saurait nous étonner...

En effet, les gens capables de rendre un service, aujourd'hui, savent trop ce qu'il peut leur valoir, pour qu'ils mettent le moindre empressement à l'oublier. C'est le cas de ces individus qui s'adonnent, non par vocation, mais par métier, à l'ensei-

gnement de la musique, et qui ont imaginé de se faire payer un grand nombre de leçons d'avance, pour mieux assurer... l'assiduité des élèves, de plus en plus rare, paraît-il...

D'autres imposent à leurs ^élèves, l'achat d'instruments souvent dénués de valeur et pour lesquels ils reçoivent des « primes » scandaleuses. J'en sais qui pratiquent simultanément les deux procédés, et en outre, un troisième moins productif, peut-être, mais non moins édifiant : ils prélèvent une commission, chez les marchands de musique, sur les ouvrages que les élèves -- très pauvres, parfois — achètent, au prix d'un lourd sacrifice.

Ne parlons pas des éditions « spéciales » dont on recommande l'acquisition, sans aucun intérêt, bien entendu; des concerts où les élèves jouent... le rôle de placeurs de billets; des concours «officiels », où le faible poids de quelques billets de banque fait pencher la balance du côté qu'il ne faut pas; des leçons «particulières», très chères toujours, indispensables pour obtenir, dans certaines institutions non moins officielles, une médaille,

un diplôme ou un prix auquel on avait droit sans cela; des rançons, cruelles parfois, que certains impresarii et certains chefs d'orchestre exigent des jeunes, pour leur permettre de se produire; des corvées humiliantes, honteuses, que certains éditeurs ou directeurs « artistiques » imposent aux compositeurs, les héros d'aujourd'hui, les idoles de demain; des critiques «d'Art», qui vendent l'encens et... leur conscience, au poids; des pauvres petits virtuoses que l'on traîne dans les salons et dans les alcôves, sous le fallacieux prétexte de leur procurer des relations, et de leur obtenir des « cachets » et des leçons pour l'avenir : avenir qui s'éloigne sans cesse et que, souvent, le pauvre artiste n'atteint pas, la fatigue, le surmenage, la misère et la douleur l'ayant épuisé à mi-chemin.

Il est permis de croire que l'influence de la musique sur ces « braves » gens a été plutôt médiocre, car ils manifestent, ce faisant, des sentiments d'une âpre douceur.

Il est certain, en tout cas, que si la Musique

jouit de très rares sympathies parmi ces individus, la philologie n'est guère mieux servie, car enfin, en agissant ainsi ils vouent à une fatale et prochaine disparition le mot anargyres, qui méritait mieux, sans doute, ne fût-ce que pour consacrer dans nos lexiques la mémoire de deux hommes qui, sans être musiciens, firent preuve d'une bonté d'âme plus qu'évangélique...

Mais d'autre part, si leur avidité s'accroît, ils finiront par remettre en honneur un autre vieux mot qu'ils connaissent déjà à merveille et qui pourrait devenir leur cri de ralliement : anatocisme, c'est-à-dire : les intérêts d'un capital produisant des intérêts qui, à leur tour, sont capitalisés et produisent des intérêts!..

La morale en souffrira peut-être un peu, mais.... si peu!...

Boileau n'a-t-il pas dit que « quiconque est riche est tout»?...

Pourquoi ne pas le croire?....

Hnaloôie*»»

Xeg bommeg et les bétes ge tient gou\?ent par raualo^ie be leuv cavactèce et be teurg doùtg...

Enalooie..»

JE lis dans un traité spécial : « On prend l'anchois au feu, généralement. Trois ou quatre bateaux appelés fastiers, partent, le soir, et arrivés au point voulu, allument un feu qui attire le poisson. Un bateau dit risollier, suit, dans l'ombre, et, au moment opportun, il entoure un des fastiers avec ses filets; on éteint les feux et on frappe l'eau de manière à faire le plus de bruit possible. Les anchois se jettent dans les filets et s'emmaillent ».

Malgré toute la répugnance que le procédé m'inspire, je dois reconnaître qu'il a un équiva-

lent dans mon métier, qui n'est pourtant pas celui de pêcheur d'anchois.

Nous organisons la pêche de l'auditeur à peu près de la même manière, avec cette différence, toutefois, que ce ne sont pas trois ou quatre « bateaux » que l'on monte, généralement, mais un seul, de proportions considérables, que nous appelons concert, récital, séance, etc.

Voici : on allume des feux de réclame au moyen d'affiches bariolées, d'entre-filets excitants et de « tartines » alléchantes, qui, dans la nuit de l'anonymat, font grand effet et attirent l'auditeur. Celui-ci, quoique poisson de fond, accourt, séduit, et prêt à se fourvoyer dans le bac, que nous appelons « salle de concerts »...

A ce moment, on fait manœuvrer certains effets de lumière qui varient, selon le goût du patron (le virtuose), entre l'éblouissement (éclairage a giorno) et l'obscurité (éclairage pathétique).... et, au moment psychologique, on tape ou l'on racle très fort et très vite sur un instrument quelconque, de façon à faire le plus de bruit possible...

Les filets de virtuosité sont là; l'auditeur s'y jette et s'emmaille...

L'analogie est frappante...

Il est cependant un point, par lequel les deux procédés diffèrent. Par le premier, le poisson meurt, ce qui est infiniment triste. Par le second, il est seulement assommé, et il l'est souvent de si agréable et si étrange manière — grâce aux charmes de la virtuosité — qu'il lui arrive parfois de se laisser reprendre. Depuis un certain temps, pourtant, les grands pêcheurs (les vedettes) remarquent la présence d'une quantité considérable de menu fretin (ils appellent ainsi les vrais musiciens et tous ceux qui méprisent le virtuosisme), et cela semble les gêner singulièrement, car ce menu fretin passe et repasse à travers les filets les mieux tendus et ne revient que pour dégoûter les autres de s'y laisser prendre.

Ce menu fretin est observateur et philosophe, et il a remarqué que ses aînés revenaient toujours dépouillés de quelque chose (une somme variant entre 1 et 20 francs selon les latitudes et... les altitudes) et

un peu plus bêtes qu'auparavant, puisqu'ils parlaient de musique et qu'il n'y en avait point eu... Ce menu fretin est digne de toutes les louanges et ne doit pas être confondu avec l'anchois ou auditeur ordinaire. Il mérite plus et mieux...

délébvité

Xa

gloire tient beaucoup ôe

l'opinion; elle

eôt vcaie ou fausse comme elle»

Jeau^ifrançois

/Iftarmontel.

Xa

renommée

n'est pas toujours un sûr

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t 5u mérite

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uirait souvent

Droit

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C>ont elle cou*

roune

ses béros.

Hjel (S^ïenstiern.

(Télébritc

LE vin d'Antiphres avait la réputation d'être le plus mauvais de toute l'Egypte. A Alexandrie, seuls les gens du peuple, dont le goût était assurément médiocre, en faisaient usage. Cependant... il avait une renommée, une réputation, peu enviable, certes, mais reconnue et foncièrement établie. C'était un mauvais vin célèbre...

Il en est des réputations, des célébrités, comme de mille autres choses en ce monde; il y en a de toute espèce et pour tous les goûts, même pour les plus mauvais; il en est de grotesques et de pompeuses, de divertissantes et d'ennuyeuses, de dévergondées et de modestes, d'encombrantes et de discrètes, de tristes et de comiques, d'inconvenantes et d'opportunes, d'importantes et de négli-

geables, de triomphantes et de déclinantes, de nominales et d'effectives, de fabuleuses et d'historiques, de vénérables et de naissantes... de fausses et de légitimes. Ces dernières deviennent de plus en plus rares, mais on en trouve encore...

Quelques-unes s'étalent sur l'univers entier; d'autres ne dépassent pas les frontières d'une nation; beaucoup restent purement locales... et j'en sais qui n'ont pas dépassé les plus secrets désirs des mortels qui les ambitionnent : tel était, par exemple, le cas d'un musicastre que j'ai connu à C... et qui, faute de mieux, s'affublait fièrement et avec une entière conviction, du titre de.... Membre de l'Académie Française!. Excusez du peu... mais cela se passait de l'autre côté de l'Océan, dans une jeune République qui en a vu et qui en verra bien d'autres encore!.. (1).

(1) Jean Chapelain, poète français né à Paris en 1595 et mort en 1674, ayant été chargé par Colbert, au nom du Roi, de fixer le chiffre des pensions à assigner aux écrivains les plus remarquables de l'époque, eut la touchante modestie d'attribuer au sieur Chapelain, le plus grand poète français et du plus solide jugement, 3,000 livres. Les Chapelain ont fait école aux Antilles... et ailleurs!

Ici, en Europe, on n'y regarde pas de trop près non plus : les décorations — académiques ou autres — ; la répétition régulière et savamment ordonnée des mêmes adjectifs dans les mêmes journaux, à propos de faits absolument semblables et souvent insignifiants; les relations nombreuses et plus ou moins choisies, qui deviennent l'objet de salamalecs sans fin; la fréquentation calculée de certains lieux publics où l'on se fait remarquer en courbant souvent l'échiné; la petite aventure tendre mise déloyalement à profit; les titres plus ou moins légitimes que l'on étale sans cesse; la narration de triomphes lointains, imaginaires souvent, grossis toujours.... tout, tout se transforme en célébrité!... Célébrité éphémère, grandeur apparente, gloire factice, mais célébrité, grandeur et gloire quand même!...

D'ailleurs, si le poids d'une réputation est, parfois, limité par le jugement de l'Histoire, la Foule ne s'en soucie point, au contraire. 11 lui faut des renommées, des vedettes, quelles que soient leur origine et valeur; c'est pourquoi elle les forge

souvent elle-même. Mais la plupart du temps ces célébrités sont hideuses, écœurantes...

Sans l'avoir goûté, j'ose croire que le vin d'Antiphres était meilleur; sa réputation était au moins méritée....

jFibélîté

NICOLAS Anthoine — un fou d'après les uns, un sage d'après les autres, un héros d'après quelques-uns, un homme pour tous, ce qui est assez... et un homme qui subit la peine de mort pour crime de religion, ce qui est beaucoup — appartenait par sa naissance au catholicisme. Ayant conçu des doutes sur sa foi première, il en embrassa une autre, et, point satisfait de cette dernière, chercha le salut de son âme dans le judaïsme. Jugé, il préféra la mort à l'abjuration de ses croyances, et fut — suivant l'habitude — étranglé et brûlé sur un bûcher. Mais, avant d'être exécuté, il mit sa signature au pied d'un long écrit dans lequel il défendait vaillamment sa foi et sa religion.

II ne m'appartient pas de juger les raisons qui conduisirent cet homme à ce sacrifice inutile. Je fais donc abstraction complète des raisons qui le guidèrent dans son évolution religieuse, et ne considère, ici, que sa fermeté, sa loyauté et son courage à défendre et à soutenir une Croyance et un Idéal.

A l'époque où cela se passait, pareils sacrifices étaient assez rares. Aujourd'hui, ils nous paraissent invraisemblables, car la petite vie que nous menons, le déterminisme et le sens pratique, ne sont guère favorables à l'héroïsme. Il est néanmoins salutaire que de tels gestes soient évoqués de temps à autre, dans les milieux d'art surtout, afin que l'on ne perde pas entièrement de vue la manière dont ceux qui ont une foi, vraie ou fausse, se comportent vis-à-vis d'elle et de l'humanité...

Revenons-en à l'Art.

II est évident que l'Art, en tant que croyance, ne comporte pas de rançons aussi tragiques; mais il demande, il exige parfois aussi de grands sacrifices, et certes, nous ne pouvons constater

sans tristesse combien nous sommes loin du degré de piété, de fidélité et d'attachement que d'autres objets de croyances ont su inspirer...

Pourtant, l'Art est aussi une religion, et une religion qui subit à chaque instant les violations des simoniaques, les forfaits des faussaires, les prévarications des traîtres, les désaveux des renégats, les séditions des apostats, les profanations des impies, les sacrilèges, les spoliations et les blasphèmes des barbares, des profanes et des hypocrites.... tout comme les autres religions...

Nous le savons, nous l'avons vu mille et mille fois, et chaque fois nous nous sommes révoltés. Combien sommes-nous, nous les révoltés?... Oh! bien peu!... Une poignée, un groupe infime. Mais parmi ces fidèles que pénètrent le respect et l'amour, l'Art produit les mêmes élans, les mêmes adorations, les mêmes enthousiasmes, les mêmes transports, les mêmes extases, les mêmes exaltations et les mêmes béatitudes qu'autrefois la Religion...

Et cela prouvé qu'il est encore des gens qui,

ayant de solides convictions, tiennent à les défendre, à les soutenir, à les propager et à les préserver de toute profanation...

Cela prouve qu'il est encore des gens qui, sachant la valeur du vrai, exècrent le faux, sous quelque aspect qu'il se présente...

Cela prouve qu'il est encore des gens qui ont un Idéal et qui sont prêts à sacrifier leur vie pour le réaliser... et d'autres qui, sachant qu'ils ne pourront l'atteindre par eux-mêmes, ne cessent de le poursuivre quand même, dans la certitude qu'ils faciliteront ainsi la tâche de leurs descendants...

Cela prouve qu'il est encore des gens qui tiennent par-dessus tout à se sentir toujours dignes d'eux-mêmes et de la cause à laquelle ils se sont voués en toute conscience et avec la plus grande abnégation..

Cela prouve qu'il est encore des gens qui, se sachant condamnés d'avance et n'ignorant pas la puissance du préjugé, foncent droit sur lui et n'hésitent pas à sacrifier, en une lutte toujours inégale, une jeunesse qui aurait pu être tranquille et une

renommée qu'ils auraient pu acquérir sans difficulté.

Cela prouve qu'il est encore des gens qui préfèrent l'approbation consciente, légitime et méritée de quelques individus, à celle — versatile, faillible et éphémère — de la foule.

Et cela prouve qu'il est encore des gens qui sentent et aiment l'Art et la Vie généreusement et ardemment, sans faiblesse et sans égoïsme, avec une joie ineffable et une noble dignité. C'est la beauté de l'Art et de la Vie mêmes qui les soutient... Il y en a peut-être peu, mais il y en a et il y en aura toujours.

Et des mains de ces êtres d'élite, l'Art sortira toujours aussi pur, aussi immaculé que les dieux ou les hommes l'ont fait...

C'est le miracle de la Fidélité.

Errivisme

ANSELME DE Laon, célèbre théologien du xP siècle, avait le rare mérite de joindre à une vaste intelligence une sobriété et une simplicité exemplaires; sa grande modestie le porta même à refuser plusieurs fois Tépiscopat. On cite de lui cette admirable réponse à quelqu'un qui lui offrait des emplois et des titres de noblesse pour ses neveux : « A Dieu ne plaise que mes leçons sur l'Ecriture procurent à mes parents des distinctions capables de leur faire perdre l'humilité que l'Ecriture commande.»

Si Anselme de Laon avait vécu de nos jours, il aurait été quelque peu surpris d'apprendre que des hommes d'une singulière espèce — espèce qui n'existait pas de son temps, mais qui répond

fort bien aux exigences du nôtre — vivent, s'enrichissent, se drapent d'orgueil, s'entourent d'apparat, de magnificence et de splendeur en prêchant l'évangile de la Musique; c'est-à-dire, en initiant les foules à la grandeur et à la beauté d'oeuvres conçues, souvent, dans la pauvreté la plus obscure et créées par des êtres dont l'humilité et la modestie étaient parfois aussi grandes que le génie.

Anselme de Laon ne concevait pas qu'un changement favorable dans la fortune de ses neveux pût être la conséquence de ses belles « gloses interlinéaires » sur les Ecritures, et, avec une sainte dignité, il en refusait l'offre...

Aujourd'hui, ce geste, empreint de la plus pure noblesse, provoquerait l'hilarité générale, car la moindre situation officielle et la moindre influence sont objets d'exploitation et servent de marchepied pour arriver plus vite ~ fût-ce au prix de quelques honteuses bousculades — à la réalisation du but proposé.... On ne peut rien ou presque rien obtenir par soi-même; il faut médire, il faut

intriguer, il faut mendier des appuis pour tout, même pour certaines faiblesses....

Et lorsque nous affrontons la société, elle ne nous demande pas si nous lui apportons un peu de joie pure, un peu de bonheur, un peu de cette noble Vérité que l'Artiste cherche et poursuit sans cesse... mais elle nous dit : « de la part de qui venez-vous? »... question cynique qui, au fond, veut simplement dire : « que voulez-vous, et jusqu'à quel point dois-je vous accorder ce que l'intervention d'un tiers important vous autorise à me demander? »...

Et c'est ainsi qu'au lieu de nous recueillir, de nous concentrer et de nous isoler, pour mieux observer, pénétrer, approfondir et juger les beautés de notre Art, nous gaspillons notre temps, notre énergie et notre volonté, et nous les appliquons à flatter les goûts de la société, en nous éparpillant et en nous prodiguant de toutes manières. Partout et toujours, nous nous montrons accueillants et serviables, bénévoles et empressés, pré-

venants et polis, humbles et résignés; et toujours nous sommes prêts à satisfaire les moindres caprices et les exigences les plus lourdes de cette fantasque société... Et cela pourquoi?... Tout simplement pour recevoir, plus tard, en échange de notre incessant sacrifice et de l'abdication de notre volonté et de notre droit, une récompense aléatoire, décevante souvent, sinon humiliante...

C'est la foire aux « compensations » déloyales et aux rançons complaisantes; mais là aussi, bien souvent, les espoirs les plus légitimes se voient frustrés, car, dans ces partages léonins le droit de la force prime toujours la force du droit.

Ceux qui, aux heures de défaillance ou d'amertume, pressent contre leur cœur les saintes Ecritures — et chacun a les siennes — ne se doutent pas des vilenies, de l'impudence, du cynisme et de la laideur dont on les couvre : car pour arriver plus vite, on marche sur elles, on les piétine; pour s'élever plus haut, on en fait des monceaux de ruines sur lesquels on se dresse avec des attitudes

de barricade; et pour s'enrichir, on les vend, on les mutile, on les disperse....

Par quelles brutales violences se manifeste la faiblesse de notre Arrivisme!...

Simplicité

Xa simplicité est la snitc orMnaire &e Télé* vation bcB gentimentg>

ô'Hlembert.

Xa gimplicité est le comble et le 6ernier effort ^e ratt>

S. ^e Sacç.

Sinipltcité

ARC-AuRÈLE parle, dans ses Pensées, des qualités de son père adoptif, Antonin le Pieux, et loue, tour à tour, sa mansuétude jointe à une rigoureuse inflexibilité, son mépris de la gloire que confèrent les vains honneurs, son amour du travail, sa constance et son ardeur dans l'accomplissement des prescriptions de la raison, et son application à pénétrer le sens des choses. Il vante, enfin, la touchante modestie de sa maison et de ses vêtements, la sobriété de sa nourriture, la simplicité dont il s'entourait constamment...

Il s'agissait pourtant d'un empereur romain. Parmi ces qualités, il en est qui sont devenues

très rares de nos jours : les meilleures d'entre elles ont peut-être même disparu à jamais.

Aujourd'hui, on accorde une mince importance à ces qualités et aux sentiments qui les inspirent et les soutiennent; on ne croit plus à la mansuétude, au mépris de la gloire, au sens des choses et à la raison des sens, à la simplicité, etc. Je dirai môme que, dans certains milieux très modernes, très raffinés et très intellectuels (raffiné et intellectuel ne sont pas toujours synonymes de délicat et d'intelligent), il est de bon ton de railler ces qualités et de manifester pour ceux qui osent en parler un très élégant et très parfait mépris.

Dans ces milieux « privilégiés », dès que quelqu'un dit « mansuétude », l'écho lui renvoie « lâcheté »... S'il dit « modestie », l'écho lui répond « faiblesse ». S'il ose murmurer « simplicité », mille voix lui crient « impuissance »! Le besoin de raisonner, de réfléchir, d'agir en pleine conscience, provoque un long bâillement. Une pluie de quolibets couvrirait à jamais la voix de celui qui

commettrait la grave imprudence de hasarder dans l'un ou l'autre de ces cénacles dernier cri... les mots de Vérité, de Foi, d'Amour. L'être naïf qui oserait pousser l'audace jusque-là, serait très mal accueilli; le vide se ferait autour de lui, absolu et sans remède... Il ne lui resterait plus qu'à fuir.

Quelques mois ou quelques années plus tard, peut-être entendrait-on quelqu'un dire : « Que devient un Tel?... Pauvre garçon!... pas bête mais.... aucun sens pratique; un rêveur, un faible.... un « raté ». Un peu d'énergie, et il aurait fait une belle carrière »....

Pour ce questionneur, ceux qui manquent d'énergie ne sont pas ceux qui, pour faire une « belle carrière », se livrent au plus lâche des trafics, celui du Beau.... mais bien les autres, ceux qui, dans la paix de l'obscurité et à l'écart de la Foule, travaillent ardemment et énergiquement pour l'Art, la pensée fixée sur l'Idéal, le regard sans cesse dirigé vers le Beau.

Pour ces derniers, la mansuétude, l'assiduité au

travail, la foi et la simplicité sont des forces très puissantes, qui permettent d'atteindre la rigoureuse inflexibilité et la noble discipline qui rendent la Vérité plus accessible et libèrent l'esprit de l'homme.

Pour les premiers, chacune de ces qualités est un obstacle et une honte.

Ce qui, pour les uns, est fierté et liberté, n'est, pour les autres, que flétrissure, opprobre et contrainte.

Et... sans se soucier de savoir s'ils riront les derniers, les insensés rient, rient encore, et toujours... pendant que les autres travaillent et songent parfois à Marc-Aurèle, qui fut, comme Antonin le Pieux, empereur et simple, fort et penseur, humain et philosophe, puissant et juste.

IDaiiité

Xa douceur ^e la Qlotre est si gran&e> qu'à quelque cboge qu'on TattacbCt même à la movt> on raime>

X'orgueil nous tient 6'une posgesgton si naturelle au milieu &e nos migèrea et ^e nos erreurs, que nous perdons même la rie av>ec joie, poui'vu qu'on en parle»

Ipascal.

Danitc

LE besoin de publicité se manifeste de plus en plus, en toutes choses. Au xvi^ siècle, Taffiche de théâtre se bornait à faire connaître le titre de la pièce représentée, sans mentionner ni le nom de l'auteur ni ceux des acteurs.

Il a fallu un siècle, pour convaincre les auteurs de la nécessité d'exposer leurs noms à la curiosité du public, et deux, pour décider les acteurs à en faire autant. Le format de l'affiche était, d'ailleurs, très modeste alors, et son contenu très sobre.

Aujourd'hui, pour certaines pièces importantes, l'affiche comporte depuis le nom de l'acteur en vedette jusqu'à celui du coiffeur de service. Ni

les uns ni les autres ne se font plus tirer l'oreille pour prêter leurs noms; loin de là, on discute les proportions des caractères d'imprimerie, la place qu'ils occuperont sur l'affiche, la proximité plus ou moins apparente du nom d'un collègue gênant ou peu coté, la primauté de rang, etc., etc. On discute tout cela, et souvent on se dispute même bruyamment à ce propos...

On sait ce que l'affiche est devenue dans la vie musicale. C'est à son usage immodéré que nous devons la joie de voir les noms les plus illustres confondus avec les plus vulgaires produits alimentaires, et exposés aux mêmes souillures sur un même mur...

Elles sont énormes, disproportionnées, criardes et affreusement laides, ces affiches actuelles. Et si, malgré leurs dimensions, les noms de Bach, de Rameau, de Mozart, de Beethoven ou de Wagner y sont à peine lisibles, c'est parce que celui du virtuose-héros déborde, s'impose, éclatant, dévergondé, criant la célébrité dans les

carrefours malodorants, et crevant les yeux des badauds attardés...

Quelques-unes de ces affiches révèlent un singulier état d'esprit. H.... par exemple, a trouvé bon d'y faire figurer son nom trois fois de suite, sans plus. K.... s'y montre en entier, des pieds à la tête... A... nous apprend qu'un célèbre sculpteur a bien voulu reproduire ses traits; il fait représenter sur l'affiche l'effigie du célèbre statuaire, le marbre qu'il a vivifié et, bien entendu, le modèle, qui n'est autre que l'artiste-virtuose lui-même. G... nous transporte dans le domaine de la caricature en se servant d'une affiche qui veut être évocatrice à tout prix... T... supprime toute indication concernant les œuvres et les auteurs qu'il interprète, croyant, sans doute, que son nom constitue une garantie suffisante...

Tel artiste expose ses affiches chez son coiffeur; telle société musicale chez un marchand de beurre...

Tristes indices de l'influence du mercantilisme sur notre Art, que nous défendons peu et mal.

Nous pouvions occuper dans le monde une très noble situation; en faisant usage de tels moyens, nous nous abaissons au point de nous confondre avec les histrions, les baladins et les pitres. Nous ne jouons même plus les Pierrot : nous frisons les Scapin. Mais nos grimaces sont tristes; nos bouffonneries, sans charme; nos fourberies, sans esprit et sans ironie. Scapin valait tout de même mieux....

lEQolâtvie

Woix vient que les bommes ont prig le cbanfle?.- 3lg ont mis Ce sacnfice ôeg animauy, l'encens et les autres bons, à la place b\x moU victime qu'il fallait immoler,

jfénelon.

Epolâtrie

IL y avait autrefois, au pays des Pyramides, un roi atteint de la singulière, manie de faire élever des temples; il s'appelait Aménophis et était le troisième de ce nom. Les édifiant à tout propos, il eut bientôt épuisé les objets dignes de cet hommage; mais, tout à sa passion, il trouva un nouveau moyen de la satisfaire, en consacrant des temples à son père, à sa mère et à sa femme; finalement, estimant que ses beaux-parents — simples bourgeois égyptiens — étaient en-dessous de cet honneur, il s'en fit bâtir un pour lui-même, où son image était adorée... On dit qu'il se rendait souvent à ce temple et qu'il n'était point fâché de s'être attribué des honneurs divins de son vivant...

De nos jours, la modestie exemplaire des virtuoses se manifeste d'une façon assez analogue; moins grandiose, cependant, car il leur suffit de s'adorer eux-mêmes; de se faire appeler illustres, célèbres, éminents et maîtres, dans les communiqués que de trop complaisants organisateurs de concerts confient à la presse; de parler toujours, et à propos de n'importe quoi, de leurs idées, de leurs opinions, de leurs projets, de leurs succès, de leurs voyages, de leurs aventures, de leurs relations... sur un ton qui ferait rougir Dionysos, le dieu des dithyrambes luimême; de remplir leur propre existence et d'encombrer celle des autres, de leur « moi » énorme, boursouflé et monstrueux; de devenir l'idole d'un petit groupe d'admirateurs où trône toujours une majorité féminine et où ils peuvent, sans grande peine, exercer leur double puissance : divine et humaine; de répandre leur image à l'entrée des temples de la Musique, soit sur des programmes — où d'autres images auraient leur place tout indiquée — soit sur des cartons plus

ou moins luxueux, que — toujours désintéressés

— ils vendent au quintuple de leur valeur- Ce sont ces bouts de carton qui remplacent

aujourd'hui les temples fastueux et grandioses

d'Aménophis III...

Il est vrai qu'à côté de ce roi formidable qui

faisait bâtir des temples par douzaines, nous

sommes bien peu de chose...

C'est pourquoi l'on a inventé les monuments;

mais, de notre temps, ceux-ci s'érigent déjà du

vivant des héros!...

Voudrions-nous rivaliser en grandeur et en

égolâtrie avec le fameux roi égyptien?....

Snobisme

^o\x6 ne nous contentons pae

5e la vie que

nous avons en nous et en notre

propre être :

nous voulons vivre ^an8 ri&ée 6es autres b'une

vie imaginaire, et nous nous efforçons pour

cela ^e paraître.

«)ousr travaillons incessamment à embellir et |

conserver cet être imaoinairc, et

négligeons le

véritable...

pascal.

Snobisme

VARRON, « le plus savant des Romains », était un sage; il recommandait de fuir comme un écueil tout mot inusité. Mais ce qui était une sagesse au siècle de Varron — les sages étaient rares alors — est devenu, par suite du snobisme de quelques faibles d'esprit, un indice d'impersonnalité et d'impuissance; à telle enseigne que l'on nous a fait prendre en dégoût des choses qui, sans la malencontreuse intervention de ces pusillanimes, seraient restées belles, très belles môme : une suite d'accords consonnants, une ronde enfantine, un rythme uniforme ou sans complications, un mouvement large et soutenu, des vers réguliers, un récit d'une clarté transparente, etc., etc. Nous avons de la peine à écrire une chose

naturelle, une chose « qui a déjà pu être entendue », et j'en connais qui rougissent de trouver de la beauté dans le Tambourin de Rameau, dans Nous n'irons plus au bois.... dans les Contes de Perrault ou dans les Fables de La Fontaine. Nous les connaissons... ce sont les mêmes qui, d'un air détaché, déclarent ne croire à rien; les mêmes qui se vantent d'être indifférents à tout, à la Vie, à la Mort, à la Douleur, à la Joie; les mêmes qui taxent de bourgeois un geste simple, naturel, spontané et sincère... et de ridicule un attendrissement banal, si l'on veut, mais vrai...

Oh! ceux-là sont des originaux pur sang! tout ce qu'ils font est absolument nouveau et personnel; tout ce qui vient d'eux est pure création!

Leur âme?... N'y regardez pas de trop près.

Voyez plutôt leur vie : ils ont parfois un beau geste, un mot heureux, une idée féconde... mais dès qu'ils se croient observés, tout cela disparaît sous les replis de leur conscience falote de timides déguisés; car il faut être original, rare avant tout, et ce geste, ce mot, cette

idée ne Tétaient pas tout à fait ou môme pas du tout.

On ne se doute pas de l'influence, rétrograde en l'espèce, du probe et fécond Varron ; il serait fort surpris, s'il revenait un jour, de voir que le bon goût et le sens commun sont aussi rares de notre temps que du sien, malgré ce que lui et tant d'autres ont fait pour éviter qu'il en soit ainsi. Ce n'est pas sa faute, mais bien celle des contraints, des asservis, de ceux que le joug pesant du préjugé a vaincus et enchaînés...

Le snobisme est leur pilori.

Zoolâttie et IDittuoôieme

Zoolâtvie et IDirtuosisme

LES Grecs ne parlaient qu'avec horreur et mépris de la vénération que les Egyptiens témoignaient aux animaux sacrés. Ce culte grossier leur paraissait incompatible avec la renommée de sagesse et de gravité dont jouissaient partout les sujets des Pharaons.

Il est évident que la zoolâtrie devait amoindrir la grandeur égyptienne, car non seulement les graves fils d'Osiris dépensaient des sommes fabuleuses pour faire face aux frais de ce culte, mais encore ils consacraient à ces nombreuses idoles (bœufs, chacals, taureaux, boucs, crocodiles, lions, chats, poissons, oiseaux de toute espèce, etc.) une partie de leur vie et une foule de sentiments dont l'idéalisme grotesque était loin de les ennoblir.

Pourtant, que ce soit en Egypte, ou dans la Grèce de Pythagore, dans l'Inde ou dans la Rome antique, nous retrouvons partout ce besoin d'adoration inconsciente et mystérieuse...

Les peuples modernes les plus civilisés conservent encore des vestiges de ces élans fanatiques et nous apportent constamment l'écho de ces lointaines exaltations. Mais les idoles ne sont plus les mêmes. Aujourd'hui, au lieu d'adorer le bœuf, le chacal ou l'ibis, nous adorons le ténor, le virtuose ou le comédien. Caruso coûte beaucoup plus aux Américains que le Bœuf Apis ou le Bouc de Mendès aux Egyptiens... Au son du violon de Paganini ou de Sarasate, on aurait pu faire reconstruire le Sérapeum de Mcmphis... Et telle vedette de théâtre pourrait orner d'un bijou chacun des six cents sphinx qui en gardent l'entrée...

Certes, des progrès se sont accomplis depuis lors, mais ils sont bien minces, si l'on considère le long chapelet de siècles qui nous sépare des Ptolémées... car, bien qu'il soit plus agréable

d'ouïr un Kubelik ou un Caruso que d'entendre beugler un bœuf, égyptien ou non, la vénération outrée, le fétichisme qui s'attache à ces nouvelles idoles ne sont pas moins dégradants et honteux pour nous — qui sommes les produits d'une civilisation quintessenciée — que ne le fut la zoolâtrie pour ces Egyptiens que nous traitons aujourd'hui de barbares.

Néanmoins, il est réconfortant de constater que, dans certains milieux vraiment intelligents et cultivés, l'apparition du ténor-lion, du virtuose qui n'est que virtuose et de l'étoile de théâtre trop.... étoile, provoque des sourires dont le sens n'est plus un mystère...

Serions-nous au début de la « poussée » qui doit nous débarrasser de toutes ces idoles en carton-pâte, de ces dieux en fer-blanc, de ces divinités de vestiaire?....

Il n'est que temps, car nous commençons à nous y habituer... et Confucius affirme que l'on triomphe plus aisément aujourd'hui que demain, des mauvaises habitudes...

Sottise et IRaiôcn

xan got garant est 80t plus qu'un sot igno* raut«

« Xa Cour a maintenu et gar^é ff)icolag 5oubert en la poggeggton et joutggance ^e la Iprlncipauté ôeg gotg et ^eg &roitg appartenant à icelle, »

3f> et C. parfaict (iblgtoire ^u XlbCàtre jTrançaig),

Sottise et IRaieon

NICOLAS JouBERT, succcsscur de Chicot dans l'emploi de « fou » du roi Henri III, intenta aux comédiens de l'Hôtel de Bourgogne, Valentin le Comte et Jacques Resnau, un procès qui eut, dans ce temps-là, un retentissement considérable. L'origine de ce procès n'était autre que la revendication de la propriété exclusive du titre de « prince des sots » ou « prince de la sottise », élevée par le sieur Joubert...

Il y eut donc un temps où les sots réclamaient le droit de l'être et faisaient appel à la justice pour bien s'assurer la possession de ce droit- Ces temps ne sont pas les nôtres, assurément,

car ceux-ci se caractérisent précisément par une tendance diamétralement opposée.

On trouverait absurde aujourd'hui, de vouloir rester sot, n'étant pas autre chose; et pas un de nous ne voudrait se l'entendre dire, quand bien même ce serait vrai... Au contraire : plus on est sot, moins on veut l'être... et cela non pas par le désir très légitime d'atteindre une prétendue perfection, mais parce qu'il est bon et même nécessaire — dit-on — de paraître autre que l'on est. On pourrait pourtant être un brave sot, aimable et pas gênant, ce en quoi on ne ferait de tort à personne; mais hélas!., il faut, à tout prix, devenir un petit sage inutile, pédant et ennuyeux, quand même il serait nécessaire, pour y arriver, de se vautrer dans la boue- Nicolas Joubert était le plus sage de tous les fous et le sot le plus spirituel du monde... Malgré ses qualités, malgré son ferme désir de rester sot toute sa vie et plus que tout autre, le procès dura cinq ans (1603-1608), car ses

adversaires — qui étaient censés avoir du talent — firent tout ce qui était en leur pouvoir pour le faire traîner en longueur.

De nos jours, la sottise prime et s'impose rapidement; la raison seule éprouve certaines difficultés : c'est la sottise qui les lui crée.

Les temps ne sont plus les mêmes. Nicolas Joubert pourrait nous dire s'ils sont meilleurs... mais j'ose croire qu'il serait très étonné d'apprendre que nous ne jouissons plus des prémices de sa brillante principauté.

Faut-il en inférer qu'il n'y a plus de sots ou bien que la sottise a cessé d'être une exception?...

Ni l'un ni l'autre; la principauté des sots existe toujours, mais elle a fixé ses demeures dans l'ancien et glorieux royaume de l'Art, devenu, depuis, une république bigarrée, erratique, désordonnée et turbulente... fort bien appropriée, d'ailleurs, aux exploits de ses sujets, toujours aussi sots et toujours plus nombreux...

C'est là, dans ce capharnalim que Ton appelle aujourd'hui « le monde artiste », que les sots réussissent le mieux. Mais personne ne s'en inquiète, le triomphe de la sottise sur la raison faisant partie de ces faits que l'on constate, mais que l'on ne discute pas, tellement ils nous apparaissent logiques et naturels...

^énomanie

5e draig ^'^n bomme qui \>ou&rait gérteuge* ment parler mon ton t)e voit ou me resgembler &e vtgage.

Xa JSrutJère.

fénomanie

IL fut un temps, en Egypte, où les gens qui n'étaient point satisfaits de leur visage, en adoptaient un autre pour leurs portraits : méconnaissable, mais plus conforme à leur goût, ils le faisaient exécuter par d'habiles peintres et le répandaient à profusion. Cette singulière habitude, qui date du temps du roi Aménophis IV, a toujours existé depuis, sous des aspects divers, assurément, mais tous issus d'un même principe.

Le monde musical nous en offre des exemples curieux, bien que moins vénérables, et ce, non seulement dans le domaine du virtuosisme, où presque tout est faux, mais encore dans celui de la composition, où tout prétend être vrai...

Je veux parler d'une certaine catégorie de musiciens de réel talent, qui, nés en France de

race française, prennent plaisir à faire de la musique allemande, russe, espagnole ou chinoise... selon que leur caprice ou leur fantaisie les transporte à Munich, à Saint-Pétersbourg, à Séville ou dans le pays des pagodes...

Je fais allusion à une catégorie semblable de musiciens espagnols qui, nés en Espagne, de souche espagnole, font de la musique qu'on pourrait appeler internationale, de la musique « espérantiste », qu'on hésite à placer entre Leipzig et les Batignolles ou entre Milan et Genève...

Je vise également quelques descendants des Moussorgsky, des Borodine et des Rimsky, qui font preuve du plus piètre esprit, en apposant sur leurs œuvres l'étiquette « Made in Germany »...

Seuls les Allemands trouvent leur propre musique fort bonne, et en cela ils nous donnent une leçon de goût.

Et cela prouve que, comme au temps du roi Aménophis IV, nous aimons mieux paraître sous des traits qui ne sont pas les nôtres... Ainsi les

Espagnols se déguisaient en Italiens, pendant que Domenico Scarlatti, le génial napolitain, faisait à Madrid, de la musique quasi espagnole... Les Français ont cessé d'être français, après Rameau, et viennent à peine de se renationaliser. Et l'école russe, qui vient à peine d'éclore, périclite déjà, en tant que nationale...

Certes, Debussy et Ravel, tout récemment encore, se sont amusés à composer quelques « espagnolades » d'ailleurs très réussies; mais ces œuvreslà sont quand même foncièrement françaises. Leur matière — très librement traitée — s'éclaire, par moments, de reflets hispaniques, mais « l'âme » reste, au fond, invariablement française. C'est là, pourtant, un domaine qu'il serait dangereux de vouloir exploiter au-delà de certaines limites et il faut toute la souplesse d'esprit française, pour réaliser de pareilles fantaisies, sans sortir des bornes de l'art pur.... mais tout de même.... pourquoi préférer les reliefs de nos voisins aux bons plats de chez nous?....

imposture

31 ne faut souvent qu'un imposteur a&roit pour &éQtat>er les iôées les plus gublimeg.

jferrières ^c /Iftarsa^? (?)

3mpo8ture

ALEXANDRE le Paphlagoiiien, imposteur célèbre, prit un jour un petit serpent, le mit dans un œuf d'oie et l'enfouit en secret, à un endroit qui avait été désigné pour élever un temple à Esculape. Puis, il annonça que le dieu de la Médecine allait renaître. Une foule curieuse s'amassa à l'endroit indiqué; Alexandre le Paphlagonien, qui la précédait, déterra à un moment donné l'œuf qu'il avait enfoui, le montra, en fit sortir le serpent et se fit acclamer par ses concitoyens.

Ce « miracle » rendit Alexandre le Paphlagonien célèbre et tout-puissant...

Ces procédés ne seraient plus admis par nos foules modernes, la naïveté n'étant pas précisément notre

caractère dominant; aussi a-t-on recours aujourd'hui à des procédés plus sûrs, mais quelque peu analogues, l'imposture n'étant qu'une et éternelle de sa nature...

On prend, par exemple, une œuvre musicale (l'œuf d'oie) : un Alexandre quelconque, plus ou moins connu et plus ou moins entreprenant, annonce que l'âme du dieu créateur de cette œuvre sera évoquée, vue et entendue à travers son merveilleux talent... Le moment venu, il met à nu une petite âme faite de menus travers, de grandes ambitions, de vices moyens et d'incommensurables ignorances : l'âme du moderne Alexandre, c'est-àdire une âme qui ressemble en tout et pour tout à un petit serpent, mais qui, pourtant, sait se faire acclamer et se faire porter en triomphe, grâce à la complaisance dont les foules font preuve, chaque fois qu'il s'agit de se laisser gruger par une nouvelle imposture; grâce aussi à quelques contorsions plus ou moins élégantes, préméditées et réalisées avec une parfaite connaissance du milieu et une bonne dose de fourberie...

L'authentique Alexandre amassa de grandes richesses; les autres suivent son exemple, toutes les fois que cela leur est possible, car... — ne nous leurrons point — nos modernes Alexandre n'atteignent pas, malgré tout le tapage que l'on fait autour d'eux, le degré d'imagination, de malice, d'ironie et d'esprit dont 1' « autre » fit preuve...

Les faux miracles d'Alexandre le Paphlagonien étaient divertissants et pleins d'originalité; ceux de nos Alexandre engendrent un ennui profond. Pourquoi aimerait-on mieux ces derniers?...

Imposture pour imposture, celle qui amuse vaut mieux que l'autre...

Xes IPirtuoees bane notte

société

Xe atan& art &e la société congtgte à se servir ôes personnes selon leur ôoùt»

Clément xiv.

Xee IDirtuoses ban6 notre

société

ON parle souvent de la place conquise par les artistes-musiciens dans notre société; et Ton en parle avec un enthousiasme dont l'optimisme m'a toujours paru excessif...

On constate un progrès relatif, dans cet ordre d'idées, si l'on compare les rapports qui existent entre nos artistes et la société actuelle et ceux qui existaient entre les artistes et la société du xvH^ et même du xvin' siècle. Mais ce progrès est dû, surtout, à la formation d'une catégorie artistique et sociale que l'on ne connaissait guère au

temps de Pascal, de Racine et de Fléchier : le virtuose...

Le virtuose s'est tout d'abord imposé aux foules; il a pénétré dans certains milieux plus ou moins disparates où la noblesse de l'or prime toute autre... bref, il a conquis une place privilégiée dans ce qu'il est convenu d'appeler la « haute société »...

Mais le compositeur, le musicien qui n'est que musicien et qui n'a eu ni le temps ni l'envie de se plier aux nécessités du petit métier de virtuose; l'écrivain musical (le « musicologue » ou le « musicographe » comme il sied de dire à présent), et l'esthéticien, restent, tout de même, quelque peu à l'écart de cette « haute société » — et en cela nous avons adopté des habitudes incontestablement inférieures à celles des deux siècles qui nous ont précédés — .... mais qu'importe!... Aujourd'hui, le musicien par excellence est le virtuose; c'est-à-dire, celui qui, par atavisme, par tradition, par hérédité... ou par ironie, vit presque toujours à la surface de son art, sans

rien connaître des nobles profondeurs qu'il recèle, craignant, sans doute, d'échapper, en descendant jusqu'à elles, à la curiosité qui le guette, le flatte et le séduit...

Je ne sais jusqu'à quel point on peut tenir ce progrès-là pour réel, quand on pense, par exemple, à la place que le musicien occupait dans la vie sociale grecque... Quoi qu'il en soit, il est convenu, n'est-ce pas? que nous avons fait des progrès énormes en tout, y compris en cela, et je me sens peu qualifié pour contester ce point de vue. Cependant, je me demande si nous devons être très fiers de cette conquête, et quelle peut bien être la légitimité des titres qu'elle nous a conférés...

Tout d'abord, les milieux où règne le virtuose offrent à l'observateur un aspect bien étrange. On ne peut y voir que très rarement, un cercle aristocratique, dans le sens réel du mot; plus rarement encore, un groupement intellectuel. Toujours, ou presque toujours, on y

rencontre une assistance composite, d'un caractère très mondain, très léger, et très superficiel; on y voit dominer une atmosphère de vanité, de mensonge et de fausses apparences, où le verbiage, la fadaise, la puérilité et le clinquant font un brillant cortège au vrai maître : l'Or... Dans ces milieux, grandeur, noblesse, naissance, intelligence, vertu, génie, tout cela se résume en un seul et unique mot : l'Or. Telle est la haute finance; telle est la noblesse contemporaine, celle qui se dore et se redore au gré de celui qui la possède; telle est « notre société »...

Nous sommes loin des salons de Rambouillet, de Conrart, de M"" Des Loges, de M'"^ de Scudéry, de l'abbé d'Aubignac, de M'"*^ de Lambert, de M"*^ du Deffand; loin du salon de l'Hôtel de Sully et du salon du Temple, pour ne citer que quelques-uns des plus connus parmi les anciens salons de France... Cela n'empêche pourtant que le progrès soit incontestable...

Continuons : est-il si certain que le virtuose

se soit « imposé » à nos milieux mondains?... Je ne le crois guère; je crois, au contraire, qu'il en est plutôt devenu la victime; victime choyée et recherchée, si Ton veut, mais victime quand même...

L'artiste-virtuose est loin de régner en maître dans nos cercles mondains actuels; il y est considéré, en réalité, comme une fille de joie : on jouit de son talent, on le paye, ou on l'exploite; on s'en sert aussi longtemps qu'il peut offrir l'attrait de la nouveauté, le charme de l'imprévu. On est flatté de le voir rehausser les salons par sa présence, et apporter un peu de vie et de mouvement parmi l'ennui et la raideur des habitudes mondaines; mais on ne le prend jamais au sérieux. On pourrait l'assimiler à une espèce supérieure de saltimbanques et d'histrions, que Dieu a, dans sa prévoyance infinie, créée pour la distraction, le délassement des riches et des puissants!...

Le virtuose, c'est l'être décoratif, accessoire, indispensable à notre société; c'est le jouet

amusant que chacun peut faire venir chez soi, à l'heure convenue et moyennant quelques pièces d'or, afin de régaler les oreilles d'une poignée d'invités dont on a, au préalable, bourré l'estomac... Le virtuose, homme ou femme, est un sujet de conversations fertiles en imprévu, en sous-entendus piquants, en insinuations scandaleuses, en mots ambigus; c'est le sujet « convenable » par excellence, qui, dans la conversation moderne, remplace le sujet scabreux, mais à l'occasion duquel on ne manque jamais d'étaler et de mettre à nu toutes les tares, faiblesses et malpropretés dont l'imagination blasée de nos « précieuses » et de nos « talons rouges » apprécie avec délices l'âpre saveur...

Dans ces milieux, l'artiste-virtuose est toujours identifié avec le tzigane vagabond, autour duquel flotte un je ne sais quoi d'équivoque et de mystérieux, et dont on se méfie toujours, comme si l'on prévoyait la possibilité d'un retour à de lointaines et louches habitudes...

Mais tout cela est de notre faute : car si, d'une part, nous avons fait beaucoup pour nous élever, d'autre part, nous avons agi de telle sorte que la société actuelle a été naturellement amenée à se former de nous cette triste opinion. Une vie souvent déréglée, un manque de sérieux, de dignité, et surtout de vérité, dans nos actes, nos attitudes, nos gestes et nos paroles; le faux apparat dont nous nous entourons; nos façons souvent trop... bohèmes; le fond de mercantilisme que Ton découvre en nous; tout cela a largement contribué à élever entre nous et la société ce grave malentendu qui, malgré les efforts de quelques-uns, établit entre elle et nous, une séparation d'autant plus déplorable qu'elle nous écarte de ses éléments les meilleurs.

Ce malentendu ne disparaîtra que le jour où nous nous déciderons à nous libérer de l'état de mensonge et de convention où nous sommes enchaînés par la turpitude des uns, par la pusillanimité des autres, par la vanité de tous; le jour où nous aurons réellement conscience

de notre rôle dans la société moderne; le jour où nous penserons inoins à nous, afin de penser plus et mieux à notre Art. Alors seulement, nous cesserons d'être le jouet et l'instrument de la Foule et de la société où nous vivons...

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Iparce qu'il ^ a t>c& religions fausees g'ensuit* ii qu'il n'^ en ait pas une \>éritable ?♦♦,

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JE reçus, un soir, vers la fin du mois de novembre 1909, la visite d'un vieillard courbé, usé, ravagé par les injures de PAge, et dont la voix et le regard avaient seuls conservé une certaine fermeté... A peine introduit, il tira une cigarette d'un étui dont l'aspect et la valeur faisaient un singulier contraste avec l'apparence, très pauvre, de son mystérieux possesseur et, sans cesser de fumer, il me parla ainsi, lentement, gravement :

« Je ne suis plus jeune, mais il fut un temps » où je fuyais les pensées moroses, les senti- » ments tristes, les choses ternes et sombres qui

» font de la vie un puits au fond duquel il y en » aurait un autre et puis un autre encore. Je fuyais » par-dessus tout le Mensonge, parce que j'avais » horreur de la Laideur. J'aimais la Vérité et détes- » tais le Mal, parce que je plaçais au-dessus » de tout le culte de la Beauté, croyant que » celui qui aimait et comprenait la Beauté devait » aimer et comprendre le Bien, et que celui-là » seul pouvait tout comprendre, tout aimer, et » atteindre ainsi le Bonheur Infini. J'aimais tout » ce qui pouvait m'aider à entrevoir cette vérité » sacro-sainte : un épi ou un arbre; une étable » ou un temple; un caillou ou une montagne... » Je trouvais tout en Elle, et lorsqu'Elle venait » à me manquer, je m'arrêtais, inquiet, au milieu » de ma route.... J'étais jeune, j'aimais la Vie.

» En vérité, je croyais à peu de chose... mais » je croyais... et cela suffisait à me rendre » l'espérance aux moments où je me sentais » défaillir. La part de Vie que j'ai vécue, le coin » du monde que — avide de savoir — j'ai par-

» couru et observé, et les êtres que j'ai connus, » n'ont rien ou presque rien ajouté à mes croyances. » Bien au contraire; plus j'ai vécu, plus j'ai » observé, — plus il m'a fallu retrancher de » grains au rosaire d'illusions et d'espoirs qu'une » adolescence quelque peu solitaire et rêveuse » m'avait laissés en héritage : car le malheur a » voulu que je ne visse le plus souvent, autour » de moi, que des fleurs du Mal : Mensonge, » Egoïsme, Vanité, Cupidité, Médisance, Trahison » et Laideur. Mon destin en avait décidé ainsi, » et j'ai dû le subir. Je lui sais gré, cependant, » de m'avoir fait rencontrer, de temps en temps, » quelques fleurs de Bonté dont j'absorbai le pur » parfum, de toutes les forces de mon être; » c'est à elles — fleurs d'Amitié, surtout — que » je dois l'ineffable bonheur de croire encore à » quelque chose.

» Deux grandes ombres ont obscurci les » moments de ma vie qui auraient pu être les » plus lumineux : le culte de l'Or, que je décou-

» vrais en tout, — souvent sous les apparences » les plus généreuses, — parce qu'il soutient et » propage TEgoïsme, véritable lèpre de THuma- » nité; le Mensonge, qui est en tout, parce qu'il » est l'instrument de toutes les laideurs, de toutes » les perversions et de toutes les pourritures, » le soutien de toutes les faiblesses, et l'écran » qui dissimule toutes les tares. L'un et l'autre » rendent l'Humanité malheureuse.

» J'ai fait tout ce qui était en mon pouvoir » pour éviter le contact de ceux que je voyais » sous l'empire de ces divinités malfaisantes, » mais j'ai dû le subir quand môme; j'ai souvent » été dupe et victime; le hideux tourbillon m'a » souvent entraîné malgré moi, et lorsque, bafoué, » berné, j'échappais à son étreinte, ma tristesse » était infinie, mon dégoût insurmontable. Au » début, quand j'étais encore tout jeune, chacune » de ces douloureuses expériences était pour moi » une source d'amertume à laquelle je m'abreu- » vais avec courage, pressant contre mon cœur » le doux rosaire, dont les grains me parlaient

» encore de mes premières illusions et de mes » premières espérances...

» Mais les années s'écoulèrent, tristes et lentes, » et la Vie m'apparut bientôt telle qu'elle est : » un mélange de souffrances et de joies, de haines » et de sacrifices, d'injures et de prières, de bonté » et de trahisons...

» Je vis mon salut dans l'Art, car je le croyais » au-dessus de toutes ces misères. Je croyais » que l'Art pouvait tout, qu'il était la Bonté même » et qu'il purifiait ceux qui l'approchaient; je » croyais qu'il embellissait tout, qu'il ennoblissait » les êtres et les choses les plus viles... et je » croyais que la Musique, surtout, était la quin- » tessence de l'Art. Je fis donc, de la Musique » ma Foi, ma Croyance et mon Espoir, et je » combattis pour devenir Artiste; mais dans » la mêlée, mon rosaire se brisa et ses » grains se répandirent sur un sable mouvant et » immonde.... C'était la rançon qu'exigeait l'Ex- » périence; je plains tous ceux qui, en ces

» instants, subissent le même sort, car ils sont » sans Joie...

» Ces grains, que j'adorais, et dont chacun » était pour moi un monde d'illusions, de rêves, » d'enthousiasmes et d'ardentes exaltations, dis- » parurent peu à peu, profanés et couverts de » déceptions, de chagrins et de douleurs. Je pleurai » sans doute : car ils fleurirent peu après. C'était » tout ce qui me restait d'un passé oij la Tristesse » avait, lentement et cruellement, pris la place » de la Joie; j'entourai donc cette floraison » grise de toute ma sollicitude, et veillai à la » récolte. Elle fut navrante : dans le sol aride » de mon existence inquiète, je ne trouvai que » fleurs de Misère et de Douleur.

» Vieilli, découragé, j'oubliai peu à peu mes » débuts heureux, mes premiers triomphes, le bruit » que l'on avait fait autour de mon nom après » mes premières victoires; les promesses des » uns, les encouragements des autres, l'exalta-

» tion de quelques-uns... et, comme au début, » je ne vis de nouveau partout que Mensonge et » Trahison.

» Je cherchai un peu de joie dans la solitude, » et peu à peu Ton m'oublia. Pourtant, Monsieur, » j'ai connu les grands voyages, l'admiration » des foules, les rappels bruyants, les éloges » de la Critique, le troublant encens de la » Gloire... mais j'ai tout sacrifié à mon Idée; » vieux et ruiné, je ne suis aujourd'hui qu'une » triste épave...

» Je ne renierai jamais la moindre parcelle de » l'idéal qui m'a conduit à la ruine et à une » vieillesse prématurée; mais aussi, ma seule aspi- » ration est-elle le repos, le silence, la délivrance » suprême....

» Je viens de lire votre opuscule Pour l'Art, » et je vous plains, car ce livre vous rendra » malheureux.

» Vous cherchez la lumière, là où il n'y a que » des ténèbres; vous croyez à une résurrection

» de la Vérité morte, disparue en Art; et vous » croyez à la régénération possible des artistes » chargés d'initier la Foule....

» On rira de votre naïveté; on vous fuira; » vous serez injurié par ceux que vous accusez, » et vous serez trahi par ceux qui, aujourd'hui, » chantent vos louanges.

» Vous vous trouverez seul au plus beau moment » de votre existence et, pendant que vous userez » votre jeunesse et votre vie à défricher un champ » sur lequel jamais personne n'osera s'aventurer, » d'autres plus avisés, prendront la place à laquelle » vous avez droit...

» Je vous plains. Monsieur, car je vous vois, » vous aussi, égrener inquiet votre rosaire, au » bord d'un abîme où je voudrais être seul; je » vous vois prêt au sacrifice inutile pour un idéal » inaccessible... C'est pourquoi je vous montre la » plaie qui me ronge, douloureuse, atroce, incu- » rable... Profitez de la triste leçon que j'ai reçue; » brûlez votre livre, gardez votre rosaire et rebrous- » sez chemin. Au fond de l'abîme immense où

» je me trouve, les ailes brisées, il n'y a pas de » lumière : vous avez plus de chances de trouver » la Vérité là-haut qu'ici-bas... »

Je n'ai plus revu le mélancolique vieillard, mais le pessimisme cruel de ses paroles m'a souvent hanté. C'est un fécond sujet de méditation, que je propose à ceux de mes lecteurs jeunes et artistes qui n'en sont pas à leur première déception; ceux-là seuls en saisiront tout l'intérêt...

Table

PAOES

Invocation 5

Préambule 7

L'Ancêtre • 15

Anciens et Modernes 27

Les Grands Elus 33

.... Et la Vérité reste au fond du puits 39

Le Génie de la Foule 45

La raison du plus fort 51

Or et Art 59

Eurythmie 65

Art Conscient 73

La Critique 77

Vocation 83

La Véritable Grandeur 91

Les trois Etats 97

Hypothèse 103

Autres temps, autres mœurs 109

Les Emincnts inutiles 115

Les bons Apostats 121

Les Superflus 127

Les Avides 133

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