II. — Mélange des genres : La Tragi-comédie. (p
TEXTES CITES
François Ogier : Préface à la tragi-comédie de « Tyr et Sidon », de Jean de Schelandre, 1628. (La tragi-comédie est de 1608.)
— Le but du théâtre est le plaisir du spectateur :, or, la règfle des trois unités oblig-e le poète à resserrer Faction, à écarter de la scène les événements, à user de récits, de « messagrers » tous procédés diestructeiirs de l'illusion, d'où naît le plaisir ^ il faut abolir cette règle.
AO IDÉKS ET DOCTRIXIIS LITTÉnAIRES
La poésie, et particulièrement celle qui est composée pour le théâtre, n'est faite que pour le plaisir et le divertissement, et ce plaisir ne peut procéder que de la variété des événements qui s'y représentent, lesquels ne pouvant pas se rencontrer facilement dans le cours d'une journée, les poètes ont esté contraints de quitter peu à peu la practique des premiers qui s'estoient resserrez dans les bornes trop estroites ; et ce changement n'est pas si nouveau que nous n'en ayons des exemples de l'antiquité. Qui considérera attentivement l'Antigone de Sophocle trouvera qu'il y a une nuit entre le premier et le second enterrement de Polynice...
Mais nous avons un exemple bien plus illustre d'une comédie de Menander (car nos censeurs veulent qu'on observe la mesme reigle aux comédies qu'aux tragédies pour le regard de la difficulté que nous traittons) itililulée 'EauTÔvTi[xwpouu£voç, traduite par Terence, en laquelle le poète comprend sans aucun doute les actions de deux jours, et introduit des acteurs qui le témoignent en termes très intelligibles...
Il se voit donc par là que les anciens et les plus excellents maistres du mestier n'ont pas toujours observé ceste reigle, que nos critiques veulent nous faire garder si religieusement à cesle heure...
...Je dis que l'ardeur trop violente de vouloir imiter les anciens a fait que nos premiers poètes ne sont pas arrivez à la gloire ny à l'excellence des anciens. Ils ne consideroient pas que le goût des nations est différent aussi bien aux objects de l'esprit qu'en ceux du corps... Les Grecs ont travaillé pour la Grèce, et ont réussi, au jugement des honnêtes gens de leur temps, et nous les imiterons bien mieux si nous donnons quelque chose au génie de noslre pays et au goust de nostre langue, que non pas en nous obligeant de suivre pas à pas et leur invention et leur elocution, comme ont faict quelques uns des nostres. C'est en cet endroit qu'il faut que le jugement opei e comme partout ailleurs, choisissant des anciens ce
qui se peut accommoder à liOstre temps et à l'huraeur de noslre nation, sans toutefois blasmer des ouvrages sur lesquels tant de siècles ont passé avec une approbation publique.
Fr. Ogier, Préface à la tragi-comédie de « Tyr et Sidon ».
Les doctes, à la censure desquels nous déferons infiniment, disent que nostre tragi-coraedie n'est pas composée selon les lois que les anciens ont prescrites pour le théâtre, sur lequel ils n'ont rien voulu représenter que les seuls événements qui peuvent arriver dans le cours d'une journée. Et cependant, tant en la première qu'en la seconde partie de nostre pièce, il se trouve des choses qui ne peuvent estre comprises en un seul jour, mais qui requièrent l'estendue de plusieurs jours pour estre mises à exécution.
Mais aussi les anciens, pour éviter cet inconvénient de joindre en peu d'heures des actions grandement éloignées de temps, sont tombez en deux fautes, aussi importantes que celles qu'ils vouloient fuyr : l'une, en ce que, prévoyant bien que la variété des evenemens est nécessaire pour rendre la représentation agréable, ils font eschoir en un mesme jour quantité d'accidens et de rencontres qui, probablement, ne peuvent estre arrivez en si peu d'espace. Gela offense le judicieux spectateur, qui désire une distance, ou vraye, ou imaginaire, entre ces actions-là, afin que leur esprit n'y découvre rien de trop affecté, et qu'il ne semble pas que les personnages soient altitrez pour paroistre à point nommé comme des dieux de machine, dont on se servoit bien souvent aussi hors de saison. Ce défaut se remarque presque dans toutes les pièces des anciens, et principalement oii il se fait quelque recognoissance d'un enfant autrefois exposé ; car sur l'heure mesme, pour fortifier quelque conjecture fondée sur l'âge, les traits de visage, ou sur quelqu'anneau ou autre marque, la personne dont on s'est servy
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pour le perdre, le pasleur qui l'a nourri, la bonne femme qui l'a allaité, etc., se rencontrent et paroissent soudainement comme par art de magie sur le théâtre, quoy que vray-serablablement tout ce peuple-là ne se puisse ramasser qu'avec beaucoup de temp« et de peine... Sophocle... en son Œdipe Régnant, qui nous est proposé par les experts comme le modelle d'une parfaite tragédie, est tombé dans cet inconvénient : car sur l'heure mesme que Creon est de retour de 1 oracle de Pelplies, qu'on est en peine de trouver l'autheur de la mort de Laïus, qu'on a envoyé quérir un ancien serviteur qui en peut sçavoir des nouvelles, et qui doit arriver incontinent, le poëte faict survenir de Gorinlhe le vieillard qui avoit autrefois enlevé l'enfant Œdipe, et qui l'avoit receu des mains de ce vieil serviteur qu'on attend. De sorte que toute l'affaii'e est découverte en un moment, de peur que Testât de la tragédie n'excède la durée d'un jour. Qui ne voit en cet endroict que la survenue du vieillard de Corinthe est apostée et mandiée de trop loin... ?
Le second inconvénient qu'ont encouru les poètes anciens pour vouloir resserrer les accidents d'une tragédie entre deux soleils est d'estre contraints d'introduire à chaque bout de champ des messagers, pour raconter les choses qui se sont passées les jours precedens, et les motifs des actions qui se font pour l'heure sur le théâtre. De sorte que presque à tous les actes ces Messieurs entretiennent la compagnie d'une longue déduction de fascheuses intrigues, qui font perdre patience k l'auditeur, quelque disposition qu'il apporte à escouter. De fait, c'est une chose importune qu'une mesme personne occupe toujours le théâtre, et il est plus commode à une bonne hostellerie qu'il n'est convenable à une excellente tragédie d'v voir arriver incessamment des messagers. Ici il faut éviter tant que l'on peut ces discours ennuyeux qui racontent les aventures d'autruy, et mettre les personnes mesme en action, laissant ces longs narrés aux historiens, ou à ceux qui ont pris la charge de composer
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les argumens et les sujets des pièces que l'on représente. Quelle différence y a il, je vous prie, entre les Perses dVE>(3liyle et une simple narralion de ce qui s'est passé entre Xerxès et les Grecs?...
Fr. Ogier, Ibid.
IF. — Mélaiig-e des g-enres : La Trag-î-comédie.
Les Anciens mesrae, recognoissant le deffaut de leur théâtre, et que le peu de variété qui s'y pratiquoit rendoit les spectateurs mélancoliques, furent contraincts d'introduire des satyres par forme d'intermède^, qui, par une licence effrénée de médire et d'offenser les plus qualifiez personnages, retenoient l'attention des hommes, qui se plaisent ordinairement à entendre mal parler d'autruy.
Geste œconomie et disposition dont ils se sont servis faict que nous ne sommes pas en peine d'excuser l'invention des tragi-comédies, qui a esté introduicte par les Italiens, veu qu'il est bien plus raisonnable de mesler les choses graves avec les moins sérieuses en une mesme suite de discours, et les faire rencontrer en un mesme subject de fable ou d'histoire, que de joindre hors d'œuvre des satyres avec des tragédies, qui n'ont aucune connexité ensemble et qui confondent et troublent la veuë et la mémoire des auditeurs : car de dire qu'il est mal séant de faire paroistre en une mesme pièce les mesmes personnes, traitant tantost d'affaires sérieuses, importantes et tragiques, et incontinent après de choses communes, vaines et comiques, c'est ignorer la condition de la vie des hommes^ de qui les jours et les heures sont entrecoupés de ris et de larmes, de contentement et d'affliction, selon qu'ils sont agitez de la bonne ou de la mauvaise fortune... Et puis au fond, ceux qui veulent
1. Il s'agit du drame satyrique qui suivait la représectation de chaque triloojie.
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qu'on n'allère et qu'on ne cliange rien des inventions des anciens ne disputent icy que du mot; et non de la chose : car, qu'est-ce que le Gyclope d'Euripide, qu'une tragicomédie pleine de railleries et de vin, de Satyres et Silènes, d'un costé, de sang et de rage de Polyphème eborgné de l'autre ?
La chose est donc ancienne, encore que le nom en soit nouveau ; il reste seulement de la traiter comme il appartient, de faire parler chaque personnage selon le subject et la bien-seance, et de sçavoir descendre à propos du cothurne de la tragédie... à l'escarpin de la comédie.
Fr. Ogieiî, Ibid.