LA TRAGÉDIE DE RACINE
r. — La tragédie doit être fondée sur le vraisemblable. Le poète tragique obtient la vraisemblance :
A) Dans l'action, par la simplicité et le petit nombre des laits et la liaison des scènes, (p. 180.)
B) Dans les caractères, par un mélange de vertus et de faiblesses, (p. 182.)
ÎI. — Subordination de l'action aux caractères. (p. 183.)
III. — L'amour doit occuper la première place dans la tragédie et y être peint dans toute sa u violence ». (p. 183.)
IV. — Le poète doit observer la couleur a des siècles et des pays ». non pour la reproduire en exact historien, mais de façon à donner à ses personnages une grandeur poétique, conforme à 1 idée que se fait d'eux le spectateur, (p. 184.)
V. — La moralité de la tragédie consiste à k punir les fautes » et à récompenser la vertu, (p. 186.)
TEXTES CITES
Racine : Première préface d' « Alexandre », 1665. — Première et seconde préfaces d' « Andromaque », 1667
180 IDÉES ET DOCTRINES LITTÉl» AU! i:S
Racij<i- : Première préface de « Brilannicus », IGGJ.
— Préface de « Bérénice », 1670.
— Pri face de « Bajazet », 1672.
— Préface de « Mithridale », 1673.
— Préface d' « Iphigénie ». 1674.
— Préface de « Phèdre », 1677.
iJoiLi AU : Art poétique, ch. III, 167'i.
I. — La tragédie doit être fondée sur le vraiseinhlahle. Le poète tragique obtient la vraisemblance :
a) Dans faction^ par la simplicité et le petit nombre des faits, et par la liaison des scènes.
Une action simple, chargée de peu de matière, telle que doit être une action qui se passe en un seul jour, et qui s'avançant par degrés vers sa fin, n'est soutenue que par les intérêts, les sentiments et les passions des personnages.
Racine, Britannicus, première préface.
La plus importante objection que l'on me fasse, c'est que mon sujet est trop simple et trop stérile. Je ne représente point à ces critiques le goût de l'antiquité. Je vois bien qu'ils le connaissent médiocrement. Mais de quoi se plaignent-ils si... avec peu d'incidents et peu de matière, j'ai été assez heureux pour faire une pièce qui les a peut-être attachés malgré eux, depuis le commencement jusqu'à la fin .-*
Racine, Alexandre, première préface.
Ce n'est point une nécessité qu'il y ait du sang et des morts dans une tragédie : il suffit que l'action en soit grande, que les acteurs en soient héroïques, que les paissions y soient excitées, et que tout s'y ressente de cette tristesse majestueuse qui fait tout le plaisir de la tragédie...
Il n'y a que le vraisemblable qui touche dans la tragédie; et quelle vraisemblance y a-t'il qu'il arrive en un jour une multitude de choses qui pourrait à peine arriver en plusieurs semaines ? Il y en a qui pensent que cette simplicité est une marque de peu d'invention. Ils ne songent pas qu'au contraire toute l'invention consiste à faire quelque chose de rien, et que tout ce grand nombre d'incidents a toujours été le refuge des poêles qui ne sentaient dans leur génie ni assez d'abondance, ni assez de force, pour attacher durant cinq actes leurs spectateurs par une action simple, soutenue de la violence des passions, de la beauté des sentiments et de l'élégance de l'expression.
Racine, Bérénice^ préface.
Que dès les premiers vers l'action préparée Sans peine du sujet aplanisse l'entrée.
Que le trouble, toujours croissant de scène en scène, A son comble arrivé se débrouille sans peine. L'esprit ne se sent point plus vivement frappé Que lorsqu'en un sujet d'intrigue enveloppé, D'un secret tout à coup la vérité connue Change tout, donne à tout une force imprévue.
BoiLEAU, Art poé:., ch. m.
Toutes mes scènes sont bien remplies,,., sont liées nécessairement les unes avec les autres.
Racine, Alexandre, prem ère préface.
On ne peut prendre trop de précaution pour ne rien mettre sur le théâtre qui ne soit très nécessaire. Et les plus belles scènes sont en danger d'ennuyer, du moment qu'on peut les séparer de l'action, et qu'elles l'interrompent au lieu de la conduire vers sa fin.
Racine, Mit/iridate, préface,
182 IDÉES ET DOCTHINKS LlTTKHAinKS
Z') D tn> /es caraclcres, par un mélange de vertds et de faiblesses.
Aristote, bien éloigné de nous demander des héros parfaits, veut au contraire que les personnages tragiques, c'est-à-dire ceux dont le malheur fait la catastrophe de la tragédie, ne soient ni tout à fait ôons ni tout à fait méchants... Il faut donc qu'ils aient une bonté médiocre, c'est-à-dire une vertu capable de faiblesse, et qu'ils tombent dans le malheur par quelque faute qui les fasse plaindre sans les faire détester.
Racine, Andromaque, première préface.
Je leur ^ ai déclaré, dans la préface d'Andromaque, le sentiment d'Ari^tote sur le héros de la tragédie ; et que, bien loin d'être parfait, il faut toujours qu'il ait quelque imperfection.
Racine, Britaîinicus, première préface.
Pour ce qui est du personnage d'Hippolyte... j'ai cru lui devoir donner quelque faiblesse qui le rendrait un peu coupable envers son père, sans pourtant lui rien ôter de cette grandeur d'âme avec laquelle il épargne l'honneur de Phèdre, et se laisse opprimer sans l'accuser. J'appelle faiblesse la passion qu'il ressent malgré lui pour Aricie, qui est la fille et la sœur des ennemis mortels de son père.
RxciyE, Phèdre, pré f. ce.
Qu'Achille aime autrement que Tyrcis et Philène :
N'allez pas d'un Cyrus nous faire un Artamène ;
Et que l'amour, souvent de remords combattu,
Paraisse une faiblesse et non une vertu.
Des héros de roman fuyez les petitesses :
Toutefois aux grands cœurs donnez quelques faiblesses.
1. A ceux qui « se sout scaudalisés que j'eusse choisi ua liomiue aussi jeune que Britannicus pour le héros d'une tragédie».
DU XVll^ SIÈCLE 183
Achille déplairait, moins bouillant et moins prompt : J'aime à lui voir verser des pleurs pour un atfront. A ces petits défauts marqués dans sa peinture, L'esprit avec plaisir reconnaît la nature.
BoiLEAU, Art poét., ch. III