L'ENCYCLOPÉDIE
L'éloquence est un don de la nature et s'adresse au:? passions plus qu'à la raison. Elle ne peut s'acquérir, et les règ'les de la rhétorique sont impuissantes là où manque le talent naturel.
TEXTES CITES
E.NCïcLOPÉDiE : Discours préliminaire (d'Alembert), t. I, 1751.
— art. Eloquence (Voltaire), et Elocution (d'Alem-
bert), t. V, 1755.
— art. Passions (Jaucourt), t. XII, 1765. "Voltaire : Lettre à d'Alembert, 18 novembre 1776.
La nature rend les hommes éloquents dans les grands intérêts et dans les grandes passions. Quiconque est vivement ému, voit les choses d'un autre œil que les autres hommes. Tout est poiu* lui objet de comparaison rapide, et de métaphore : sans qu'il y prenne garde il anime tout, et fait passer dans ceux qui l'éeoutent une partie de son enthousiasme...
La nature fait donc l'éloquence; et si on a dit que les poètes naissent et que les orateurs se forment, on l'a dit quand l'éloquence a été forcée d'étudier les lois, le génie deo juges, et la mélhod • du temps.
Encyclopédik, art. Eloquence (Voltaire).
IDÉPiS ET DOCTRINES LITTÉRAIRES DU XVIII* SIECLE 421
Etre éloquent... c'est faire passer avec rapidité et imprimer avec force dans l'âme des autres le sentiment profond dont on est pénétré. Celte définition paraît d'autant plus juste, qu'elle s'applique à 1 éloquence même du silence et à celle du geste. On pourrait définir autrement léloquence, le talent d'émouvoir... Celui qui se borne à prouver et qui laisse l'auditeur convaincu, mais froid et tranquille, n'est point proprement éloquent, et n'est que disert...
Il y a dans toutes les langues une infinité de morceaux très éloquents, qui ne prouvent et pr conséquent ne persuadent rien, mais qui sont éloquents p«ar cela seul qu'ils émeuvent puissamment celui qui les entend ou qui les lit.
J'ai appelé l'éloquence un talent, et non pas un art, comme ont fait tant de rhéteurs ; car l'art s'acquiert par l'étude et l'exercice, et l'éloquence est un don de la nature. Les règles ne rendront jamais un discours éloquent ; elles servent seulement à empêcher que les endroits vraiment éloquents et dictés par la nature, ne soient défigurés et séparés par d'autres, fruits de la négligence ou du mauvais goiit.
Encyclopédie, art. Elocution (d'Alembert).
Les hommes, en se communiquant leurs idées, cherchent aussi à se communiquer leurs passions. C'est par l'éloquence qu'ils y parviennent. Faite pour parler au sentiment, comme la logique et la grammaire parlent à l'esprit, elle impose silence à la raison même; et les prodiges qu'elle opère souvent entre les mains d'un seul sur toute une nation, sont peut-être le témoignage le plus éclatant de la supériorité d'un homme sur un autre. Ce qu'il y a de singulier, c'est qu'on ail cru suppléer par des règles à un talent si rare. C'est à peu près comme si on eût voulu réduire le génie t n préceptes. Celui qui a prétendu le premier qu'on devait les orateurs à l'art,
OU n'était pas du nombre, ou était bien ingrat envers la Nature. Elle seule peut créer un homme éloquent.
Encyclopédie, Discours préliminaire des éditeurs (d'Alembert).
Il faut naître éloquent comme naître poète.
Voltaire, Lettre à d'Alembert, 18 novembre 1776.
Est-il nécessaire d'exciter les passions dans l'éloquence ? Question aujourd'hui décidée par l'alfirmalive... « On sait, dit M. Rollin, que les passions sont comme l'âme du discours, que c'est ce qui lui donne une impétuosité et une véhémence qui emportent et entraînent tout, et que l'orateur exerce par là sur ses auditeurs un empire absolu, et leur inspire tels sentiments qu'il lui plaît... »
Les rhéteurs donnent des préceptes fort étendus sur la manière d'exciter le-' passions, et ils peuvent être utiles jusqu à un certain point ; mais ils sont tous forcés d'en revenir à ce principe, que pour toucher les autres, il faut être touché soi-même...
On sent assez que des mouvements forts et pathétiquas seraient mal rendus par un discours brilhint et fleuri, et qu'il ne doit s'agir de rien moins que d'amuser l'esprit quand on veut triompher du cœur.
Encyclopédie, art. Passions dans V Eloquence (Jaucourt).
L'éloquence ne consiste proprement que dans des traits vifs et rapides; son effet est d'émouvoir vivement, et toute émotion s'affaiblit par la durée. L'éloquence ne peut donc régner que par intervalles dans un discours de' quelque étendue, l'éclair part et la nue se referme. Mais si les ombres du tableau sont nécessaires, elles ne doivent pas être trop fortes ; il faut sans doute et à l'orateur et à l'auditeur des endroits de repos, dans ces
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enflroits l'auditeur di)it respiier, non s'endormir, el c'est aux charmes tranquilles de l'élocution à le tenir dans celte situation douce et agréable. Ain^i (ce qui semblera paradoxe, sans en être moins vrai), les règles de l'élocuùon n'ont lieu à proprement parler, et ne sont vraiment nécessaires que pour les morceaux qui ne sont pas proprement éloquents, que l'orateur compose plus à loisir, et où la nature a besoin de l'art.
Encyclopédie, art. Elocution.
Les Grecs et les Romains qui vivaient sous un gouvernement républie lin, étaient continuellement occupés de grands intérêts publics : les oi^ateurs appliquaient principalement à ces objets importants le talent de la parole; et comme il s'agissait toujours en ces occasions de remuer le peuple en le convainquant, ils appelèrent éloquence le talent de persuader, en prenant pour le tout la partie la plus importante et la plus étendue.
Ibid.
L'éloquence sublime n'appartient, dit-uii, qu'à la liberté ; c'est qu'elle consiste à dire des vérités hardies, à étaler des raisons et des peintures fortes...
Le genre sublime ne p. ut regarder que de grands intérêts traités dans une grande as^iemblée...
La grande éloqueiice n'a guère pu en France être connue au barreau, parce qu'elle ne conduit pas aux honneurs, comme dans Athènes, dans Rome, et comme aujourd'hui dans Londres, et n'a point pour objet de grands intérêts publics.
Encvclqpédie, art. Eloquence.
PitKMiÉRE Pahtie. — La Querelle des Anciens et des Modernes (p. 53).
ROLLIN Traité des Études (1726).
Les auteurs les plus excellents, soit grecs, soit latins, 'perdent presque toutes leurs grâces lorsqu'ils sont traduits littéralement, parce que l'expression fait une grande partie de leur beauté. Comme celle des livres saints consiste plus d.ins les choses mêmes que dans les termes, nous voyons qu'elle subsiste et se fait sentir dans les traductions les plus simples et les plus littérales. Il ne faut qu'ouvrir TEcriture sainte pour se convaincre de ce que je dis.
'Suit un long conimentaire des beautés de l'éloquence de l'Ecriture sainte, envisagées d'abord dans leur caractère général, simplicité et grandeur, puis dans leurs points de vue particuliers, descriptions, figures, endroits sublimes, endroits tendres et touchants, caractères, etc. Ce commentaire annonce le parallèle que Chateaubriand fera d'Homère et de la Bible, dans « le Génie du christianisme»). (Traité des Etudes, livre IV, ch. iil.)
HELVÉTIUS (p. 58).
De l'Esprit (1748).
Perpétuellement averti de son ignorance, l'homme d'esprit s'instruit dans presque tous les livres; trop ignorant et trop vain pour sentir le besoin de s'éclairer, l'homme borné, au contraire, ne trouve à s'instruire dans aucun des ouvrages de ses contemporains: et, pour dire modestement qu'il >ait tout, le> livres, dit-il, ne lui apprennent rien, il va même jusqu'à soutenir que tout a été dit et pensé ; que les auteurs ne font que se répéter, et qu'ils ne
diffèrent entre eux que dans la manière de s'exprimer, 0 envieux! lui dirait-on, est-ce aux anciens qu'on doit l'imprimerie, l'horlogerie, les glaces, les pompes à feu ? Quel autre que Newton a, dans le siècle dernier, fixé les lois de la pesanteur? L'électricité ne nous offre-t-elle pa- tous les jours une infinité de phénomènes nouveaux? 11 n'est plu<, selon toi, de découvertes à faire. Mais, dans la morale même et dans la politique, où l'on devrait peutêtre avoir tout dit, a-t-on détermini' l'espèce de luxe et de commerce le plus avantageux à chaque nation? En a-t-on fixé les bornes? A-t-on découvert le moyen d'entretenir à la fois dans une l'.ation l'esprit de commerce et l'esprit militaire? A-t-on indiqué la forme de gouvernement la plus propre à rendre les hommes heureux? A-t-on seulement fait le roman d'une bonne législation, telle qu'on pourrait, à la tête d'une colonie, l'établir sur quelque côte déserte de l'Amérique ?
Le temps a fait, dans chaque siècle, présent de quelques vérités aux hommes; mais il lui reste encore bien des dons à nous faire. On peut donc acquérir une infinité d'idées nouvelles. L'axiome prononcé, que tout est dit et pensé, est donc un axiome faux, trouvé d'abord par l'ignorance et répété depuis par l'envie.
(De V Esprit, discours IV, eh. vii.)