‹ Idées et doctrines littéraires du 19e siècleChapitre 18 sur 75 · ANDRE CHENIER · texte numérisé non relu

ANDRE CHENIER

1° Théorie de l'imitation. (P. 107.)

2° Il faut chanter les idées modernes, les découvertes de la science, mais conserver la forme des anciens, qui est admirable : « Sur des pensers nouveaux, faisons des vers antiques. » (P. 108.)

3° « Le cœur seul est poète. » (P. 110.)

4° Théorie classique de l'invention. Le vrai poète est celui qui invente, crée, en un mot est inspiré, mais l'inspiration n'est pas la déraison. « L'inventeur est celui qui peint ce que chacun put sentir comme lui. » (P. 111.)

TEXTES CITES

É pitre II, à Le Brun et au marquis de Brazais. Épître IV, à Le Brun.

L'Invention, poème.

Élégies, I, 22.

1. Les Poésies d'A. Chénier ont été publiées en 1819, les Œuvres en prose en 1872 seulement. — Nous citons les extraits du poème de l'Invention d'après le texte de l'édition Dimoff (Librairie Delagrave), en cours de publication; tous les autres extraits, d'après le texte et les divisions de l'édition Becq de Fouquières (1872).

IDÉES ET DOCTRINES LITTERAIRES DU XIXe SIECLE 107

1° Théorie de l'imitation.

Souvent des vieux auteurs j'envahis les richesses,

Plus souvent leurs écrits, aiguillons généreux,

M'embrasent de leur flamme, et je crée avec eux.

Un juge sourcilleux, expliquant mes ouvrages,

Tout à coup à grands cris dénonce vingt passages

Traduits de tel auteur qu'il nomme; et les trouvant,

11 s'admire et se plaît de se voir si savant.

Que ne vient-il vers moi? Je lui ferais connaître

Mille de mes larcins qu'il ignore peut-être.

Mon doigt sur mon manteau lui dévoile à l'instant

La couture invisible et qui va serpentant

Pour joindre à mon étoffe une pourpre étrangère.

Je lui montrerais l'art, ignoré du vulgaire,

De séparer aux yeux, en suivant leur lien,

Tous ces métaux unis dont j'ai formé le mien.

Tout ce que des Anglais la muse inculte et brave,

Tout ce que des Toscans la voix fière et suave,

Tout ce que les Romains, ces rois de l'univers,

M'offraient d'or et de soie, est passé dans mes vers.

Je m'abreuve surtout des flots que le Permesse

Plus féconds et plus purs fit couler dans la Grèce;

Là, Prométhée ardent, je dérobe les feux

Dont j'anime l'argile et dont je fais les dieux.

Tantôt chez un auteur j'adopte une pensée,

Mais qui revêt, chez moi souvent entrelacée,

Mes images, mes tours, jeune et frais ornement;

Tantôt je ne retiens que les mots seulement;

J'en détourne le sens, et l'art sait les contraindre

Vers des objets nouveaux qu'ils s'étonnent dépeindre.

La prose plus souvent vient subir d'autres lois,

Et se transforme, et fuit mes poétiques doigts;

De rimes couronnée, et légère et dansante,

En nombres mesurés elle s'agite et chante.

Des antiques vergers ces rameaux empruntés

Croissent sur mon terrain mollement transplantés;

Aux troncs de mon verger ma main avec adresse Les attache, et bientôt même écorce les presse. De ce mélange heureux l'insensible douceur Donne à mes fruits nouveaux une antique saveur.

André Ghénier, Épître JV, à Le Brun.

2° Il faut chanter les idées modernes, les découvertes de la science, mais conserver la forme des anciens, qui est admirable. « Sur des pensers nouveaux, faisons des vers antiques. »

Mais, oh! la belle palme et quel trésor de gloire

Pour celui qui, cherchant la plus noble victoire,

D'un si grand labyrinthe affrontant les hasards,

Saura guider sa Muse aux immenses regards,

De mille longs détours à la fois occupée,

Dans les sentiers confus d'une vaste épopée!

Lui dire d'être libre, et qu'elle n'aille pas

De Virgile et d'Homère épier tous les pas,

Par leur secours à peine à leurs pieds élevée ;

Mais, qu'auprès de leurs chars, dans un char enlevée,

Sur leurs sentiers marqués de vestiges si beaux,

Sa roue ose imprimer des vestiges nouveaux!...

Tout a changé pour nous, mœurs, sciences, coutumes.

Pourquoi donc nous faut-il, par un pénible soin,

Sans rien voir près de nous, voyant toujours bien loin,

Vivant dans le passé, laissant ceux qui commencent,

Sans penser écrivant d'après d'autres qui pensent,

Retraçant un tableau que nos yeux n'ont point vu,

Dire et dire cent fois ce que nous avons lu?

De la Grèce héroïque, et naissante, et sauvage,

Dans Homère à nos yeux vit la parfaite image.

Démocrite, Platon, Epicure, Thaïes

Ont de loin à Virgile indiqué les secrets

D'une nature encore à leurs yeux trop voilée.

Torricelli, Newton, Kepler et Galilée,

DU XIXe SIÈCLE 109

Plus doctes, plus heureux dans leurs puissants efforts,

A tout nouveau Virgile ont ouvert des trésors.

Tout les arts sont unis : les sciences humaines

N'ont pu de leur empire étendre les domaines,

Sans agrandir aussi la carrière des vers.

Quel long travail pour eux a conquis l'univers!

Aux regards de Buffon, sans voile, sans obstacles,

La terre ouvrant son sein, ses ressorts, ses miracles,

Ses germes, ses coteaux, dépouille de Téthys ;

Les nuages épais, sur elle appesantis,

De ses noires vapeurs nourrissant leur tonnerre;

Et l'hiver ennemi pour envahir la terre,

Roi des antres du Nord; et de glaces armés,

Ses pas usurpateurs sur nos monts imprimés ;

Et l'œil perçant du verre, en la vaste étendue

Allant chercher ces feux qui fuyaient notre vue;

Aux changements prédits, immuables, fixés,

Que d'une plume d'or Bailly nous a tracés,

Aux lois de Gassini les comètes fidèles;

L'aimant, de nos vaisseaux seul dirigeant les ailes ;

Une Gybèle neuve et cent mondes divers,

Aux yeux de nos Jasons sortis du sein des mers :

Quel amas de tableaux, de sublimes images,

Naît de ces grands objets réservés à nos âges!...

Pensez-vous, si Virgile ou l'Aveugle divin

Renaissaient aujourd'hui, que leur savante main

Négligeât de saisir ces fécondes richesses,

De notre Pinde auguste éclatantes largesses?

Nous en verrions briller leurs sublimes écrits ;

Et ces mêmes objets, que vos doctes mépris

Accueillent aujourd'hui d'un front dur et sévère,

Alors à vos regards auraient seuls droit déplaire;

Alors, dans l'avenir, votre inflexible humeur

Aurait soin de défendre à tout jeune rimeur

D'oser sortir jamais de ce cercle d'images

Que vos yeux auraient vu tracé dans leurs ouvrages...

Eh bien! l'âme est partout; la pensée a des ailes.

Volons, volons chez eux retrouver leurs modèles, Voyageons dans leur âge, où, libre, sans détour, Chaque homme ose être un homme et penser au grand jour. . . Allons voir au théâtre, aux accents d'Euripide, D'une sainte folie un peuple furieux Chanter : Amour, tyran des hommes et des dieux ; Puis, ivres des transports qui nous viennent surprendre, Parmi nous, dans nos vers, revenons les répandre; Changeons en notre miel leurs plus antiques fleurs; Pour peindre notre idée, empruntons leurs couleurs ; Allumons nos flambeaux à leurs feux poétiques; Sur des pensers nouveaux faisons des vers antiques. André Chénier, Poèmes, l'Invention.

O qu'ainsi parmi nous des esprits inventeurs

De Virgile et d'Homère atteignent les hauteurs,

Sachent dans la mémoire avoir comme eux un temple,

Et sans suivre leurs pas imiter leur exemple ;

Faire, en s'éloignant d'eux, avec un soin jaloux,

Ce qu'eux-même ils feraient s'ils vivaient parmi nous !

Que la nature seule, en ses vastes miracles,

Soit leur fable et leurs Dieux, et ses lois leurs oracles;

Que leurs vers, de Thétis respectant le sommeil,

N'aillent plus dans ses flots rallumer le soleil;

De la cour d'Apollon que l'erreur soit bannie,

Et qu'enfin Calliope, élève d'Uranie,

Montant sa lyre d'or sur un plus noble ton,

En langage des Dieux fasse parler Newton!

André Chénier, Poèmes, l'Invention.

3° « Le cœur seul est poète. »

L'art, des transports de Târne est un faible interprète; L'art ne fait que des vers; le cœur seul est poète. Sous sa fécondité le génie opprimé Ne peut garder l'ouvrage en sa tête formé... Malgré lui, dans lui-même, un vers sûr et fidèle

DU XIXe SIÈCLE 111

Se teint de sa pensée et s'échappe avec elle. Son cœur dicte; il écrit. A ce maître divin Il ne fait qu'obéir et que prêter sa main.

André Chénier, Elégies, I, 22.

L'homme insensible et froid en vain s'attache à peindre

Ces sentiments du cœur que l'esprit ne peut feindre;

De ses tableaux fardés les frivoles appas

N'iront jamais au cœur dont ils ne viennent pas.

Eh ! comment me tracer une image fidèle

Des traits dont votre main ignore le modèle?

Mais celui qui, dans soi descendant en secret,

Le contemple vivant, ce modèle parfait,

C'est lui qui nous enflamme au feu qui le dévore ;

Lui qui fait adorer la vertu qu'il adore ;

Lui qui trace, en un vers des Muses agréé,

Un sentiment profond que son cœur a créé.

Aimer, sentir, c'est là cette ivresse vantée

Qu'aux célestes foyers déroba Prométhée.

André Chénier, Épître II, à Le Brun et au marquis de Brazais.

4° Théorie classique de l'invention. Le vrai poète est celui qui invente, crée, en un mot est inspiré. Mais l'inspiration n'est pas la déraison. L'inventeur est « celui qui peint ce que chacun peut sentir comme lui » .

Sous l'insecte vengeur envoyé par Junon, Telle Io tourmentée, en l'ardente saison, Traverse en vain les bois et la longue campagne, Et le fleuve bruyant qui presse la montagne, Tel le bouillant poète, en ses transports brûlants, Le front échevelé, les yeux étincelants, S'agite, se débat, cherche en d'épais bocages S'il pourra de sa tête apaiser les orages, Et secouer le Dieu qui fatigue son sein.

De sa bouche à grands flots ce Dieu dont il est plein Bientôt en vers nombreux s'exhale et se déchaîne : Le sublime torrent roule, saisit, entraîne Les tours impétueux, inattendus, nouveaux, L'expression de flamme aux magiques tableaux Qu'a trempés la nature en ses couleurs fertiles, Les nombres tour à tour turbulents ou faciles : Tout porte au fond des cœurs le tumulte ou la paix, Dans la mémoire au loin tout s'imprime à jamais. André Chénier, Poèmes, l'Invention.

Mais inventer n'est pas, en un brusque abandon, Blesser la vérité, le bon sens, la raison; Ce n'est pas entasser, sans dessein et sans forme, Des membres ennemis en un colosse énorme; Ce n'est pas, élevant des poissons dans les airs, A l'aile des vautours ouvrir le sein des mers; Ce n'est pas, sur le front d'une Nymphe brillante, Hérisser d'un lion la crinière sanglante : Délires insensés! Fantômes monstrueux!

Et d'un cerveau malsain rêves tumultueux! Ces transports déréglés, vagabonde manie, Sont l'accès de la fièvre et non pas du génie : D'Ormus et d'Ariman ce sont les noirs combats, Où, partout confondus, la vie et le trépas, Les ténèbres, le jour, la forme et la matière Luttent sans être unis; mais l'esprit de lumière Fait naître en ce chaos la concorde et le jour : D'éléments divisés il reconnaît l'amour, Les rappelle; et partout, en d'heureux intervalles, Sépare et met en paix les semences rivales. Ainsi donc, dans les arts l'inventeur est celui Qui peint ce que chacun put sentir comme lui.

André Chénier, Poèmes, l'Invention.

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