‹ Idées et doctrines littéraires du 19e siècleChapitre 27 sur 75 · V. Hugo, William Shakespeare, deuxième partie, livre VI · texte numérisé non relu

V. Hugo, William Shakespeare, deuxième partie, livre VI

Ce n'est pas que nous soyons le moins du monde parti-

1. Comparer avec ces vers, qui expriment la môme idée : Dans sa création, le poète tressaille;

Il est, elle, elle est lui; quand dans l'ombre il travaille, Il pleure, et, s'arrachant les entrailles, les met Dans son drame, et, sculpteur, seul sur son noir sommet Pétrit sa propre chair dans l'argile sacrée; Il y renait sans cesse, et ce songeur qui crée Othello d'une larme, Alceste d'un sanglot, Avec eux pêle-mêle en ses œuvres éclôt. Dans sa genèse immense et vraie, une et diverse, Lui, le souffrant du mal éternel, il se verse, Sans épuiser son flanc d'où sort une clarté. Ce qui fait qu'il est dieu, c'est plus d'humanité. Il est génie, étant, plus que les autres, homme.

(Les Contemplations, I, 9).

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san de V utilité directe de l'art, théorie puérile émise dans ces derniers temps par des sectes philosophiques qui n'avaient pas étudié le fond de la question. Le drame, œuvre d'avenir et de durée, ne peut que tout perdre à se faire le prédicateur immédiat des trois ou quatre vérités d'occasion que la polémique des partis met à la mode tous les cinq ans...

Le produit le plus notable de Vart utile, de l'art enrôlé, discipliné et assaillant, de l'art prenant fait et cause dans le détail des querelles politiques, c'est le drame pamphlet du XVIIIe siècle, la tragédie philosophique, poème bizarre où la tirade obstrue le dialogue, où la maxime remplace la pensée; œuvre de dérision et de colère qui s'évertue étourdiment à battre en brèche une société dont les ruines l'enterreront. Certes, bien de l'esprit, bien du talent, bien du génie a été dépensé dans ces drames faits exprès qui ont démoli la Bastille; mais la postérité ne s'en inquiétera pas. C'est une pauvre besogne à ses yeux que d'avoir mis en tragédies la préface de l'Encyclopédie. La postérité s'occupera moins encore de la tragédie politique de la Restauration, qu'a engendrée la tragédie philosophique du xvme siècle, comme la maxime a engendré l'allusion. Tout cela a été fort applaudi de son temps, et est fort oublié du nôtre. Il faut, après tout, que l'art soit son propre but à" lui-même, et qu'il enseigne, qu'il moralise, qu'il civilise et qu'il édifie chemin faisant, mais sans se détourner, et tout en allant devant lui. Plus il sera impartial et calme plus il dédaignera le passager des questions politiques quo tidiennes, plus il s'adaptera grandement à l'homme de tous les temps et de tous les lieux; plus il aura la forme de l'avenir...

Nous comprenons l'enseignement du poète dramatique plutôt comme Molière que comme Voltaire, plutôt comme Shakespeare que comme Molière. Nous préférons Tartuffe à Mahomet; nous préférons Iago à Tartuffe. A mesure que vous passez d'un de ces trois poètes à l'autre, voyez comme l'horizon s'agrandit. Voltaire parle à un partie

Molière parle à la société, Shakespeare parle à l'homme. V. Hugo, Littérature et philosophie mêlées, but de cette publication.

4° Le style et la versification. Renouvellement du vocabulaire et respect de la syntaxe. Assouplissement du rythme.

... Par instinct et presque à leur insu, les poètes de nos jours, aidés d'une sorte de sympathie et de concours populaire, ont soumis la langue à cette élaboration radicale qui était si mal comprise, il y a quelques années, qui a été prise d'abord pour une levée en masse de tous les solécismes et de tous les barbarismes possibles, et qui a si souvent fait taxer d'ignorance et d'incorrection tel pauvre jeune écrivain consciencieux, honnête et courageux, philologue comme Dante en même temps que poète, nourri des meilleures études classiques, lequel avait peut-être passé sa jeunesse à ne remporter dans les collèges que des prix de grammaire...

Les poètes ont fait ce travail, comme les abeilles leur miel, en songeant à autre chose, sans calcul, sans préméditation, sans système, mais avec la rare et naturelle intelligence des abeilles et des poètes. Il fallait d'abord colorer la langue, il fallait lui faire reprendre du corps et de la saveur; il a donc été bon de la mélanger selon certaines doses avec la fange féconde des vieux mots du xvie siècle. Les contraires se corrigent souvent l'un par l'autre. Nous ne pensons pas qu'on ait eu tort de faire infuser Ronsard dans cet idiome affadi par Dorât.

L'opération d'ailleurs s'est accomplie, on le voit bien maintenant, selon les lois grammaticales les plus rigoureuses. La langue a été retrempée à ses origines. Voilà tout. Seulement, et encore avec une réserve extrême, on a remis en circulation un certain nombre d'anciens mots nécessaires ou utiles. Nous ne sachons pas qu'on ait fait des mots nouveaux. Or ce sont les mots nouveaux, les

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mots inventés, les mots faits artificiellement qui détruisent le tissu d'une langue. On s'en est gardé. Quelques mots frustes ont été refrappés au coin de leurs étymologies. D'autres, tombés en banalité, et détournés de leur vraie signification, ont été ramassés sur le pavé et soigneusement replacés dans leur sens propre.

De toute cette élaboration, dont nous n'indiquons ici que quelques détails pris au hasard, et surtout du travail simultané de toutes les idées particulières à ce siècle (car ce sont les idées qui sont les vraies et souveraines faiseuses de langue), il est sorti une langue qui, certes, aura aussi ses grands écrivains, nous n'en doutons pas; une langue forgée pour tous les accidents possibles de la pensée, langue qui, selon le besoin de celui qui s'en sert, a la grâce et la naïveté des allures comme au xvie siècle, la fierté des tournures et la phrase à grands plis comme au xvne, le calme, l'équilibre et la clarté comme au xvme; langue propre à ce siècle, qui résume trois formes excellentes de notre idiome sous une forma plus développée et plus complète, et avec laquelle aujourd'hui l'écrivain qui en aurait le génie pourrait sentir comme Rousseau, penser comme Corneille et peindre comme Mathieu1...

Celte langue est aujourd'hui à peu près faite. Comme prose, ceux qui l'étudient dans les notables écrivains qu'elle possède déjà et que nous pourrions nommer, savent qu'elle a mille lois à elle, mille secrets, mille propriétés, mille ressources nées tant de son fonds personnel que du fonds des trois langues qui l'ont précédée et qu'elle multiplie les unes par les autres. Elle a aussi sa prosodie particulière et toutes sortes de petites règles intérieures connues seulement de ceux qui pratiquent, et sans lesquelles il n'y a pas plus de prose que de vers. Comme poésie, elle est aussi bien construite pour la rêverie que pour la pensée, pour l'ode que pour le drame. Elle a été

1. Pierre Mathieu (1563-1621 , auteur de tragédies :Esther, la Guisiade, etc. et d'ouvrages d'histoire.

remaniée dans le vers par le mètre, dans la strophe par le rythme. De là, une harmonie toute neuve, plus riche que l'ancienne, plus compliquée, plus profonde, et qui gagne tous les jours de nouvelles octaves.

V. Hugo, Littérature et philosophie mêlées, but de cette publication.

Quand je sortis du collège, du thème,

Des vers latins, farouche, espèce d'enfant blême

Et grave, au front penchant, aux membres appauvris,

Quand, tâchant de comprendre et de juger, j'ouvris

Les yeux sur la nature et sur l'art, l'idiome,

Peuple et noblesse, était l'image du royaume;

La poésie était la monarchie; un mot

Était un duc et pair, ou n'était qu'un grimaud;

Les syllabes, pas plus que Paris et que Londre,

Ne se mêlaient; ainsi marchent sans se confondre

Piétons et cavaliers traversant le Pont-Neuf;

La langue était l'État avant quatre-vingt-neuf;

Les mots, bien ou mal nés, vivaient parqués en castes ;

Les uns, nobles, hantant les Phèdres, les Jocastes,

Les Méropes, ayant le décorum pour loi,

Et montant à Versaille aux carrosses du roi;

Les autres, tas de gueux, drôles patibulaires,

Habitant les patois; quelques-uns aux galères

Dans l'argot; dévoués à tous les genres bas;

Déchirés en haillons dans les halles; sans bas,

Sans perruque ; créés par la prose et la farce;

Populace du style au fond de l'ombre éparse...

Alors, brigand, je vins; je m'écriai : Pourquoi

Ceux-ci toujours devant, ceux-là toujours derrière ?

Et sur l'Académie, aïeule et douairière,

Cachant sous ses jupons les trop.es effarés,

Et sur les bataillons d'alexandrins carrés,

Je fis souffler un vent révolutionnaire.

Je mis un bonnet rouge au vieux dictionnaire.

Plus de mot sénateur! plus de mot roturier!

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Je fis une tempête au fond de l'encrier,

Et je mêlai, parmi les ombres débordées,

Au peuple noir des mots l'essaim blanc des idées;

Et je dis : Pas de mot où l'idée au vol pur

Ne puisse se poser, tout humide d'azur!

V. Hugo, Les Contemplations, Réponse à un acte d'accusation, I, 7.

J'affichai sur Lhomond des proclamations. On y lisait : Il faut que nous en finissions! Au panier les Bouhours, les Batteux, les Brossettes! A la pensée humaine ils ont mis lespoucettes. Aux armes, prose et vers! formez vos bataillons! Voyez où l'on en est : la strophe a des bâillons, L'ode a les fers aux pieds, le drame est en cellule. Sur le Racine mort le Gampistron pullule ! Boileau grinça des dents; je lui dis : Ci-devant, Silence ! et je criai dans la foudre et le vent : Guerre à la rhétorique et paix à la syntaxe! Et tout quatre-vingt-treize éclata.

V. Hugo, Les Contemplations^ Réponse à un acte d'accusation, I, 7.

La langue était en ordre, auguste, époussetée,

Fleur de lys d'or, Tristan et Boileau, plafond bleu,

Les quarante fauteuils et le trône au milieu;

Je l'ai troublée, et j'ai, dans ce salon illustre,

Même un peu cassé tout; le mot propre, ce rustre,

N'était que caporal, je l'ai fait colonel;

J'ai fait un jacobin du pronom personnel,

Du participe, esclave à la tête blanchie,

Une hyène, et du verbe une hydre d'anarchie.

Vous tenez le reum confiientem. Tonnez !

J'ai dit à la narine : Eh mais ! tu n'es qu'un nez !

J'ai dit au long fruit d'or : Mais tu n'es qu'une poire!

J'ai dit à Vaugelas : Tu n'es qu'une mâchoire!

J'ai dit aux mots : Soyez république! Soyez

La fourmilière immense, et travaillez! Croyez,

Aimez, vivez ! — J'ai mis tout en branle, et, morose,

J'ai jeté le vers noble aux chiens noirs de la prose.

Et ce que je faisais, d'autres l'ont fait aussi,

Mieux que moi. Calliope, Euterpe au ton transi,

Polymnie, ont perdu leur gravité postiche.

Nous faisons basculer la balance hémistiche.

C'est vrai, maudissez-nous. Le vers, qui sur son front

Jadis portait toujours douze plumes en rond,

Et sans cesse sautait sur la double raquette

Qu'on nomme prosodie et qu'on nomme étiquette,

Rompt désormais la règle et trompe le ciseau,

Et s'échappe, volant qui se change en oiseau,

De «ta cage césure, et fuit vers la ravine,

Et vole dans les cieux, alouette divine.

V. Hugo, Les Contemplations, Réponse à un acte d'accusation, I, 7.

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