Idées et sensations
Un vieillard était à côté de moi au café Riche. Le garçon, après lui avoir énuméré tous les plats, lui demanda ce qu'il désirait : « Je désirerais, dit le vieillard, je désirerais... avoir un désir. » — C'était la vieillesse, ce vieillard.
Ce que j'aime surtout dans la musique,
ce sont les femmes qui l'écoutent. Elles sont
là comme devant une pénétrante et divine fascination, dans des immobilités de rêve que chatouille, par instants, l'effleurement d'un frisson. Toutes, en écoutant, prennent la tête d'expression de leur ligure : leur physionomie se lève et peu à peu rayonne d'une plus tendre extase. Leurs yeux se mouillent de langueur, se ferment à demi, se perdent de côté, ou montent au plafond chercher le ciel. Des éventails ont, contre les poitrines, un battement pâmé, une palpitation mourante comme l'aile d'un oiseau blessé; d'autres glissent d'une main amollie dans le creux d'une jupe; et d'autres retroussent, avec leurs branches d'ivoire, un vague sourire heureux sur de toutes petites dents blanches. Les bouches détendues, les lèvres doucement entrouvertes, semblent aspirer une volupté qui vole. Pas une femme presque n'ose regarder la musique en face. Beaucoup, la tête inclinée sur
l'épaule, restent un peu penchées comme sur quelque chose qui leur parlerait à l'oreille; et celles-ci, laissant tomber l'ombre de leur menton sur les fils de perles de leur cou, paraissent écouter au fond d'elles. Par moments, la note douloureusement raclée sur le cœur d'un violoncelle fait tressaillir leur engourdissement ravi ; et des pâleurs d'une seconde, des diaphanéités d'un instant, à peine visibles, passent sur leur peau qui frémit. Suspendues sur le bruit, toutes vibrantes et caressées, elles semblent boire de tout leur corps le chant et l'émotion des instruments... La messe de l'amour, — on dirait que la musique est cela pour la femme
Parfois je pense qu'il y aura un jour où les peuples auront un Dieu à l'américaine, un
Dieu qui aura été humainement et sur lequel il y aura des témoignages de petits journaux; lequel Dieu aura dans ses églises son image, non plus élastique et au gré de l'imagination des peintres, non plus flottante sur le voile de Véronique, mais un portrait en photographie. Oui, je me figure un Dieu en photographie et qui aura des lunettes. Ce jour-là, la civilisation sera à son comble : il y aura des gondoles à vapeur.
Je me rappelais, l'autre nuit, ne dormant pas, une impression depanorama de bataille, impression étrange, profonde, effrayante.
C'est comme un orage suspendu, immobile, un tumulte glacé, un chaos muet et mort. Les bombes, éclatant en l'air, ne tombent pas, et demeurent éternellement éclalantes;
sous le jour tamisé et froid, clair et filtré, les cavaliers se précipitent, les fantassins s'élancent, les bras se lèvent, les gestes se convulsionnent, les masses se heurtent, la victoire vole sans un bruit, sans un cri, dans une farouche et sinistre immobilité de violence. On croirait voir en même temps l'apothéose lumineuse de l'Action et le cadavre glacé de la Gloire sur cette toile tendue, dans ce champ de bataille éteint, où il semble qu'on finisse par entendre germer comme le bruit d'une armée d'âmes, et par apercevoir comme un pâle chevauchement d'ombres à l'horizon du trompe-l'œil.
Il y a de certains gros maris matériels de jolies femmes qu'on pourrait comparer à ces grossiers Auvergnats des commissaires-pri-
seurs maniant et montrant, sans les casser, les plus belles et les plus délicates choses.
Hier j'avais rencontré dans la rue, sur une borne, un petit garçon de dix ans. Il a passé l'autre nuit dehors, il n'a rien mangé de la journée. Il est de M... Son père s'est remarié : sa belle-mère le bat. Martineau l'employait à faire du charbon ; Martineau est malade et l'a chassé. On l'assied dans la cuisine, devant une assiette et du bœuf. Il dévore un michon de pain. On est forcé de le faire boire pour qu'il n'étouffe pas. Il mange sournoisement, comme la bête, regardant de côlé. On lui fait lever les yeux sur lesquels une mauvaise casquette est rabattue : il est borgne, son bon œil a une taie blanche. On lui dit d'aller à la ferme des Rats, que la première année il gardera les oies pour rien,
pour sa nourriture, et que l'autre année on le payera. On l'envoie couchera l'auberge, en lui disant de revenir déjeuner le lendemain.
Ce soir, comme il pleut, je m'en vais fumer sous la Halle; je vois un petit garçon qui s'amuse à jeter en l'air une sale et énorme casquette, une loque, une épave du ruisseau. En me voyant, il se tapit contre un pilier de la Halle, et se gare de moi, en se pelotonnant. Je lui dis : « Mais c'esttoi qui es venu souper hier dans la maison, là? » Il ne me répond pas, et continue à faire semblant, tête basse et visière sur les yeux, d'être absorbé clans quelque chose. Enfin il me fait : « Non», d'un ton si vrai que je passe. Je reviens. « Regarde-moi... » Je reconnais ses yeux.
« Pourquoi n'es-tu pas venu déjeuner?
— Je n'y ai pas pensé. »
Il est craintif, replié, déjà dans la posture de l'individu qui a à craindre et à cacher,
déjà enveloppé de dénégation, comme si tout autour de lui il flairait une odeur de juge d'instruction. La femme Martineau arrive.
« C'est un menteur, on ne le bat pas chez lui... Ses parents le croient chez nous... Voilà deux jours quïl est à courir... C'est joli I Quand tu seras en prison... Allons, va-t'en à M... Je croyais que c'était le commissaire de police qui venait te prendre... » L'enfant reste tapi ; il a pris une attitude de pierre. « Allons, il faut t'en aller... »
Deux enfants de bourgeois de la ville, fleuris, déjà gras, deux petits sots en bouton et en santé, regardent, avec de grands yeux bêtes, le petit misérable, sa casquette dont un morceau de la visière est emportée, sa blouse où un grand morceau au bras pend en triangle, sa cravate, une corde dont les fleurettes semblent des punaises écrasées, son pantalon trop long, roulé en plis autour de ses jambes et mouillé jusqu'au ventre. Il s'est décidé et
SENSATIONS. y
levé. Arc-bouté du dos à la pierre, dans une pose humiliée et de sourde révolte, plié comme sous une fatalité, sans regarder les regards des enfants ni rien, avec des lenteurs de reptile et des gestes engourdis de résignation , de paresse et de misère, le petit vagabond met ses galoches, et en tire le quartier derrière ses chaussons de lisière; des galoches immenses, comme ces souliers abandonnés au coin d'un chemin de ferme, et où cependant son pied a peine à entrer tant il est humide, tant il a trempé tout le jour dans les mares des rues et les flaques des ornières. « Veux-tu du pain? lui dis-je encore. As-tu mangé?
— Non.
— Memère, — dit un des petits joufflus qui le regardent avec la stupeur mêlée de je ne sais quel respect effrayé d'une société qui regarde un forçat, — memère lui a donné du pain et de la viande... »
Peu à peu, le petit malheureux a tiré à lui, avec des mouvements furtifs, la grande casquette avec laquelle il jouait, puis un pantalon de cette couleur qu'ont les choses abandonnées où la boue a sali le soleil, et le soleil brûlé la boue. Il a roulé tout cela sans un mot, en paquet, sous sa blouse qui en est toute bourrée d'un côté. Et le voilà en marche, voûté comme sous la peur des coups, filant vite et pourtant d'un pas inégal, d'une jambe comme boiteuse déjà du boulet, rasant les murs, s'effaçant au coin des rues, allant du côté de la nuit avec l'agilité inquiète du voleur qui ne se retourne pas et dont le dos fuit; silhouette sinistre qui semblait grandir à mesure qu'elle s'effaçait, et montrer, comme dans de la graine de galérien , un avenir de Correctionnelle et de Cour d'assises. Une femme de M... est venue comme il était parti : sa belle-mère, à ce qu'il paraît, le bat. Je suis
SENSATIONS. Il
resté troublé et navré. Mystère sombre que ces mauvais enfants, ces crimes en herbe, ces mômes patibulaires, en qui l'on ne sait quelle part faire à l'individu même, à ses instincts, à ses ressentiments, au contrecoup des coups reçus, à la plaie des duretés de famille; créatures maudites, dont l'aspect jette l'âme dans des rêveries d'abîmes, en qui le mal semble un dessein et une préméditation de la Destinée !
Trop suffit quelquefois à la femme.
J'ai remarqué que les malheureux avaient l'égoïsme d'un malade d'hôpital.
Après un habit mal fait, le tact est ce qui nuit le plus dans le monde.
Un des plus grands sentiments, la paternité, qu'est-ce? la propriété d'un être animé.
Lorsque l'incrédulité devient une foi, elle est moins raisonnable qu'une religion.
Les langues gazouillent ens'approchantdu
soleil.
L'anecdote, c'est la boutique à un sou de l'Histoire,
D'homme à femme, peut-être n'y a-t-il de bien vrai et de bien sincère que les sentiments que la parole n'exprime pas.
Les antipathies sont un premier mouvement et une seconde vue
De grands événements sont confiés souvent à de petits hommes, comme ces diamants que les joailliers de Paris donnent à porter à dés gamins.
A mesure qu'on avance dans la vie, l'amour de la société croît en vous avec le mépris des hommes.
Il est des femmes dont le charme singulier est fait comme d'une suspension de la vie, d'une interruption de la présence d'esprit, d'absence rêveuse.
J'ai mesuré : il faut à la campagne un invité par arpent.
Nous sommes le siècle des chefs-d'œuvre de l'irrespect.
L'humanité a tout trouvé à l'état sauvage : les animaux, les fruits, l'amour.
L'imagination du monstre, de l'animalité chimérique, l'art de peindre les peurs qui s'approchent de l'homme, le jour, avec le féroce et le reptile, la nuit, avec les apparitions troubles, la faculté de figurer et d'incarner ces paniques de la vision et de l'illusion dans des formes et des constructions d'être membres, articulés, presque viables, — c'est le génie du Japon. Le Japon a créé et vivifié le Bestiaire de l'hallucination. On croirait voir jaillir et s'élancer du cerveau de son art, comme de la caverne du cauchemar, un monde de démons-animaux, une création taillée dans la turgescence de la difformité, des bêtes ayant la torsion et la convulsion de
racines de mandragore, l'excroissance des bois noués où le cinips a arrêté la sève, des bêtes de confusion et de bâtardise, mélangées de saurien et de mammifère, greffant le crapaud au lion, bouturant le sphinx au cerbère, des bêtes fourmillâmes et larveuses, liquides et fluentes, vrillant leur chemin comme le ver de terre, des bêtes crêtées, à la crinière en broussaille, mâchant une boule, avec des yeux ronds au bout d'une tige, des bêtes de vision et d'épouvante, hérissées et menaçantes, flambloyantes dans l'horreur, — dragons et chimères des Apocalypses de là-bas, qui semblent les hippogriffes de l'opium î Nous, Européens et Français, nous ne sommes pas si riches d'invention : notre art n'a qu'un monstre? et c'est toujours ce monstre du récit de Théramène qui menace,, dans les tableaux de M. Ingres, Angélique, avec sa langue en drap rouge. — Là-bas, le monstre est partout. C'est le décor et presque
le mobilier de la maison. Il est la jardinière et le brûle-parfum. Le potier, le bronzier, le dessinateur, le brodeur, le sèment autour de la vie de chacun. Il grimace, les ongles en colère, jusque sur la robe de chaque saison. Pour ce monde de femmes pâles aux paupières fardées, le monstre est l'image habituelle, familière, aimée, presque caressante, comme est pour nous la statuette d'art sur notre cheminée; et qui sait si ce peuple artiste n'a pas là son Idéal?
Un souvenir de mon enfance m'est resté très-net. Dans une salle d'auberge, un monsieur demanda, devant moi qu'on tenait sur les genoux, une bouteille de Champagne, une plume et de l'encre. J'ai longtemps pensé
que l'homme de lettres était cela, un mon-
sieur en voyage, écrivant sur une table d'auberge, en buvant du Champagne : c'est tout le contraire.
Dans la langue de la bourgeoisie, la grandeur des mots est en raison directe de la petitesse des sentiments.
[1 y a des collections d'objets d'art qui ne montrent ni une passion, ni un goût, ni une inleiligence, rien que la victoire brutale de la richesse.
Le monde ne pardonne qu'aux supériorités qui ne l'humilient pas.
On voyait dans cette pièce, à la fin, un ballet charmant, un ballet d'ombres couleur de chauve-souris, avec un loup noir sur la figure, agitant de la gaze autour d'elles comme des ailes de nuit. C'était d'une volupté étrange, mystérieuse, silencieuse, ce doux menuet de mortes et d'âmes masquées se nouant et se dénouant dans un rayon de lune. — Quand on brûle de vieilles lettres d'amour, il se lève dans la flamme des souvenirs noircis qui ressemblent à cette ronde.
2li IDEES.
J'ai eu dans ma famille un type, la fin d'un monde, — un marquis, le fils d'un ministre de l'ancienne monarchie. C'était, quand je l'ai connu, un beau vieillard à cheveux d'argent, rayonnant de linge blanc, ayant la grande politesse galante du gentilhomme, la mine tout à la fois bienveillante et haute, la face d'un Bourbon, la grâce d'un Choiseul, le sourire jeune auprès des femmes. Cet aimable et charmant débris de cour n'avait qu'un défaut : il ne pensait pas. De sa vie, je ne l'ai entendu parler d'une chose qui ne fût pas aussi matérielle que le temps du jour ou le plat du dîner. Il recevait et faisait relier le Charivari et la Mode. Il pardonnait pourtant. au gouvernement qui faisait monter la rente. Il s'enfermait pour faire des comptes avec sa cuisinière : c'était ce qu'il appelait « travailler ». Il avait un prie-Dieu en tapisserie dans sa chambre. Il avait dans son salon des meubles de la Restauration, desfau-
teuils en soie où était restée comme l'ombre du chapeau de la duchesse d'Angoulême. Il avait une vieille livrée, une vieille voiture et un vieux nègre qu'il avait rapporté des colonies où il avait mené joyeuse vie pendant l'émigration : ce nègre était comme un morceau du dix-huitième siècle et de sa jeunesse à côté de lui. Mon parent avait les préjugés les plus inouïs : il croyait, par exemple, que les gens qui font regarder la lune mettent dans les lorgnettes des choses pour faire mal aux yeux. Il allait à la messe, jeûnait, faisait ses Pâques. A la fin du carême, le maigre l'exaspérait : alors seulement il grondait ses domestiques. Il y avait, dans tout cet homme, quelque chose d'un -grand principe tombé en enfance. C'était une bête généreuse, noble, vénérable, une bête de cœur et de race.
Le commerce est l'art d'abuser du désir ou du besoin que quelqu'un a de quelque chose.
Je ne passe jamais à Paris devant un magasin de produits algériens sans me sentir revenir au mois le plus heureux de ma vie, à mes jours d'Alger. Quelle caressante lumière! quelle respiration de sérénité dans ce ciel! Gomme ce climat vous baigne dans sa joie et vous nourrit de je ne sais quel savoureux bonheur! Une insensible volupté d'être vous pénètre et vous remplit, et la vie devient comme une poétique jouissance de vivre. Rien de l'Occident ne m'a donné cela; il n'y a que là-bas où j'ai bu cet air de paradis, ce philtre d'oubli magique, ce Léthé de la patrie parisienne
qui coule si doucement de toutes choses... Et allant, la boutique passée , je revois , derrière la rue sale de Paris où je marche et que je ne vois plus, quelque ruelle écaillée de chaux vive, son escalier cassé et déchaussé, le serpent noir d'un tronc de figuier tordu oar-dessus un mur... Je suis assis dans un café, je revois la cave blanchie, les arceaux, la table où tournent lentement les poissons rouges dans la lueur du bocal, les deux grandes veilleuses endormies avec leurs sursauts de lumières qui sillonnent dans les fonds, une seconde, d'impassibles immobilités d'Arabes. J'entends le bercement nasillard de la musique, je regarde les plis des burnous; lentement le « Bois en paix » de l'Orient me descend de la petite tasse jusqu'à l'âme; j'écoute le plus doux des silences dans ma pensée, et comme un vague chantonnement de mes rêves au loin... Et il me semble, assis sur les boulevards, que mon
cigare fait les ronds de fumée de ma pipe sous le plafond du café de la Girafe.
Une religion sans surnaturel, — cela m'a fait penser à une annonce que j'ai lue ces années -ci dans les grands journaux : Vin sans raisin.
La misère ne fait pas les amers désolés. Elle casse un ressort; elle brise l'amertume; elle domestique au lieu de rébellionner.
Il y a des fortunes qui crient : Imbécile ! à l'honnête homme.
J'ai rarement vu à un amateur l'air amusé par l'art d'une chose. Tous me rappellent toujours un peu celui-là qui passait sa vie à étudier des dessins; il n'en avait jamais vu un : il ne regardait que les marques.
Qu'est-ce que la vie ? L'usufruit d'une agrégation de molécules.
Tous les observateurs sont tristes, et doivent l'être. Ils regardent vivre. lis ne sont pas des acteurs, mais des témoins de la vie. De tout, ils ne prennent rien de ce qui trompe ou de ce qui grise. Leur état normal est la sérénité mélancolique.
Certains mots d'une méchanceté sublime sont donnés à des femmes sans intelligence : la vipère a la tête plate.
Dans les dîners d'hommes, il y a une tendance à parler de l'immortalité de l'âme au dessert»
C'est une curieuse chose que la spécialité d'aptitude, chez les femmes, dans le travail du goût. Sur trois jeunes filles, sorties du même milieu et entrant dans un magasin de modes, l'une fera d'instinct et toujours la mode fille, l'autre la mode femme honnête, l'autre la mode province.
La nature, pour moi, est ennemie; la campagne me semble mortuaire. Cette terre verte me paraît un grand cimetière qui attend. Cette herbe paît l'homme. Ces arbres poussent et verdissent de ce qui meurt. Ce soleil qui luit si clair, impassible et pacifique, est le grand pourrisseur. Arbres, ciel, eau, tout cela me fait l'effet d'une concession à vie dont le jardinier renouvellerait un peu les
fleurs au printemps, et où il aurait mis un petit bassin avec des poissons rouges.
Il y a de gros et lourds hommes d'État, des gens à souliers carrés, à manières rustaudes, tachés de petite vérole, grosse race, qu'on pourrait appeler les percherons de la politique.
J'avais été demander un renseignement sur Théroigne de Méri court aux Petits-Ménages. Six rangées de marronniers, et, sous l'ombre sans gaieté de leurs feuilles larges, quatre rangées de bancs de pierre. A droite, de petits jardins avec de petites tonnelles à demi effondrées et de petites allées à cailloux jaunes,
tristes comme des jardinets d'invalides* A gauche, une allée; et sur les bancs qui touchent à l'allée et qui sont sur le bord du soleil, des têtes à l'ombre et des dos ronds faisant le gros dos, que la chaleur frotte, que le rayon gratte. Sous ces arbres, un mondé; mais un monde qui remue et bruit à peine, un monde qui se traîne, ou demeure, la tête baissée sur la poitrine, les mains prenant appui sur les nœuds des genoux; un bourdonnement fêlé, des lèvres blanches versant, dans la conque cireuse des oreilles, des idées en enfance, des marmottages et des radotages du passé qui hante ces vieilles cervelles comme un revenant; des paroles édentées, étoupées, bavées entre deux gencives. Les oiseaux jouent, confiants, sans peur, s'approchant tout près, entre ces jambes qui ne courront plus. Il y a de vieilles petites créatures séchées et ratatinées, empaquetées dans un étoffemeut carré de lair.3, les plis de leurs
jupes comme de gros tuyaux d'orgue écrasés, l'os maigre de leur jambe à la grosse cheville perdu dans le bas bleu tombant sur la galoche. On voit passer des figures de buis balayées des flasques barbes d'un bonnet de nuit, le cbâle dépassant la camisole; des caricatures lentes, appuyant leur pas qui tremble, de la béquille d'un vieux parapluie. D'autres, avec un grand abat-jour sur leur bonnet, sont abîmées dans un pliant; celleslà affaissées, trois par trois, sur un banc, s'épaulent entre elles. Une est seule, la tête raide et de côté, un nez de vautour, trois grandes taches noires par le nez et la face, comme des coups d'ongle de la mort, l'œil clair, le regard torve, deux bouts de ruban jaune pendant des deux côtés à son bonnet; une face implacable et sourde. Et toute grande et toute droite, osseuse et solide, les maigres et dures phalanges des mains nouées autour d'une jambe croisée par-dessus l'autre, elle
paraît rouler en elle une de ces consciences césariennes de vieille femme qui repassent muettement dans une mémoire de marbre une vie fauve et des jours rouges.
J'étais à Venise. Je vis des couleurs, des couleurs, des couleurs... des masques! masques allant, masques venant, masques courant, masques sautant, masques galopant, masques gambadant, masques frétillant, masques allègres, alertes, prestes, tout le corps déchaîné, gracieuse, saluant la joie; masques, masques, masques... un arc-en-ciel en vif-argent!
Dans toutes les bouches sonnait l'incessant appel : hou ! hou! Sur le pavé, le tapage de soie de tous les souliers de satin, de- tous vos zoccoli, masques de la vieille Venise! chantait
une éternelle chanson. Voilà que, pêle-mêle et se heurtant, passaient devant moi les col*- • lants à bandes multicolores moulant dans leur étau splendide les fines jambes des jeunes nobles, les colliers de perles des mariées d'un an, les aiguillettes aux ferrets d'or sonnant aux épaules des compagnons de la Calza, les bavaro en toile de Courtrai d'où sortaient les épaules, les pectoraux d'or entr'ouverts en carré sur les seins opulents des patriciennes, les zindado voletant sur les chevelures, les jupes de velours marron, à retroussis de soie gorge-de-pigeon, relevées par derrière les têtes en un nimbe aux mille plis, les couronnes de lis d'argent tremblant dans les chevelures des épouses, les zimara flottantes, les robes collant auxformes et accusant le nombril, les chutes de plis théâtrales et grandioses, les brocarts amples, royalement drapés... Passaient les innamoraii, sveltes dans leur pourpoint de velours blanc, cons-
telle de croix, déchiré de crevés de sang, lesquels tenaient une rose à la main ; passaient les vierges de Venise, voilées et dérobées dans une nuée jalouse desoie noire, d'où ne s'échappaient que deux doigts d'une gorge naissante, plus rose que la rose des innamorati.<...
Et puis le carnaval allait sur l'eau.
Il y avait des gondoles, des gondoles, des gondoles, du monde, du monde, du monde; tant de gondoles et tant de monde que l'eau ne voyait plus le ciel. Apeinesi, par-ci, parlà, une couleur, un éclair, trouvait un petit coin d'onde, grand comme un petit morceau de miroir cassé, pour y danser sur un pied.
A la proue de toutes les gondoles, assise, une femme nue et coiffée de nénuphars, penchée sur les rênes, conduisait avec un roseau vert des chevaux marins qui battaient l'eau de leur queue de poisson et de leurs paturons en nageoires. Autour, des dauphins vivants
et dorés se jouaient. Toutes les gondoles avaient des formes de coquille. Elles étaient sculptées et peintes, et triomphalement enguirlandées de fleurs. Leurs flancs portaient, dans des couronnes de lierre, des mascarons admirables : c'était Romagnesi avec son masque de faune et sa barbe en queue de vache; c'était Jareton, qui inventa Pierrot; c'étaient Luigi Riccoboni, Giuseppe Balleti et Thomaso Visentini; c'était Ermand en Sganarelle; c'était Giacomo Ranzini; c'était Grépin l'Étonné; c'était Angelo Constanlini; c'était Dangeville père en niais; c'étaient Gherardi le Flautin, et Pietro Albogheti, et Giovanni Bissoni; c'était Quinson en serretête blanc; c'était Duchemin père, et son chaoeau enrubanné et fleuri; c'était le grand Dominique, — . et Carlin, — et Lélio, — et Sylvia !
Dans les gondoles, il y avait toutes les livrées du Rire, et toutes les robes de la Folie :
ia garde-robe de Momus, pillée à Bergame, comme elle revenait d'Atelles ! •
Il y avait Fricasso et Pracasso. Il y avait Coviello qui gambadait comme un œgipan.
Il y avait la signora Fracisquina qui faisait les cornes à trois Gassandres. Il y avait Brighella se sauvant devant Spezzafer qui voulait le tuer encore une fois. Il y avait des bohémiennes qui disaient l'avenir à l'Amour, et des Golombines qui demandaient l'Amour à l'avenir. Il y avait de vieux Trastullo qui baisaient, en extase, la pantoufle des Lucia. Il y avait des médecins grotesques chantant Sïgnormonsu, des Marameo, la seringue en joue, des capitaines Gardoni poursuivis par des armées de matassins. 11 y avait des Égyptiens vêtus en Maures et portant des singes. Il y avait Zerbinette; il y avait Violetta, aux pieds de laquelle roucoulait, avec son chapeau en plat à barbe, ses longs cheveux, son long rabat, et sa chemise passant
au défautdu pourpoint, le beau Narcissin de Malalbergo. 11 y avait des Biscayens dansant, des capitaines Cocodrillo dansant, des Gucurucu et des Cucurogna dansant, des Poitevins et des Poitevines dansant et chantant. 11 y avait des femmes en robe turque, et des femmes avec un masque à moustaches, un chapeau pointu, un goitre de mousseline tombant du masque jusqu'au sein. Il y avait des Tartaglia, face jeune, rose et fleurie, besicles sur le nez, qui bredouillaient, nasillaient et embrouillaient d'impossibles histoires. Il y avait des muftis et des trivelins, des dervis, et des lutins faisant le saut périlleux. Il y avait les trois masques basanés : Fenocchio, Fiqueto, et Scapin qui, les cheveux frisés, la moustache de chat effarouché, le manteau roulé autour du bras droit, une odeur de potence par toute sa personne, et l'œil noir comme sa conscience, offrait, avec une courtoisie gouailleuse, ses loyaux ser-
vices au galant chevalier Zerbino. Gian-Fritello était fier dans son sac. Gian-Farina montrait un menuet de diable à Franca- Trippa. Autour de Beltrame, chassé de Milan, et contant ses affaires d'honneur avec la justice, béaient tous les Gradelins, Tracagnins et Truffaldins du monde.
Il y avait dans les gondoles des clavecins, des refrains, des violes d'amour, des paroles à l'oreille, des théorbes et d'amoureux murmures. Il y avait des lazzis, des rires, des bouquets, des baisers, des billets et des plumets dans l'air. Il y avait, dans les gondoles, des tables, des cartes, des dés, des jeux dé stofe, de lansquenet, de piquet, de berlan, de petits-paquets. Les deux frères Arlequin, l'aîné avec sa toque à crevés, son masque noir à barbe de roi ninivite, le cadet avec sa petite queue de lièvre à son petit chapeau, et des verrues noires à son masque noir, chacun un bras sur l'épaule de l'autre, posés tous
deux sur la pointe du pied droit, jouaient, à un pharaon tenu par la Farce, leurs deux Lattes contre un coup de pied.
Il y avait des intartinamenti, des charlatans à chaînes d'or, des saltimhanques cravatés de serpents savants, des montreurs d'ours et de ridicules, des parades et des parodies, où Bernis parlait de Dieu, et Casanova de l'amour platonique !
Puis il y avait des triomphes de Pulcinelle, droit comme son feutre, noble malgré son nez rouge et son petit ventre pointu, brandissant son sabre de bois, à cheval, plus fier qu'un Balbus, sur un Pulcinelle en travers porté par deux Pulcinelles. Et puis des Razulto chantant des Olympiques en grattant trois ficelles d'une guitare dont le manche plus long qu'un poëme accrochait sur la route les cheminées en mortier. Et puis des Pantalons en bonnet de laine, en gilet rouge, en culotte coupée en caleçon, en bas
ronges et en pantoufles, qui, le pied en avant, la barbe pointue et menaçante, la grande robe noire relevée d'un bras replié contre le dos, énuméraient au public les vertus de leurs Allés sans dot. Et de Bologne étaient venus mille doeteurs, masqués d'une tache de vin du front au menton, lesquels consolaient en trois points les cocus effarés.
Et puis des Mezzetins aux draperies zébrées et volantes, et puis des Pierrots tombés de la lune, et puis des Scaramouches dont les deux plumes de coq balayaient les étoiles...
Puis des tricornes, et des tricornes ; des tricornes coquins, coquets, crânes et charmants. Les hommes avaient des tricornes, et les femmes des tricornes inclinés sur le front qui mettaient sur leur masque blanc l'ombre du vol d'une hirondelle. Blancs étaient tous les masques. Blancs étaient les masques des hommes, avec le bord des paupières teiaté
de rose ; blanche était la haute des femmes avec le bord des paupières teinté de rose, de grosses lèvres peintes en rose, et le carton des joues un peu fardé. Les hommes en fins bas de soie, en talons rouges, le domino noir retroussé, penchés et plies en de moqueuses révérences, provoquant les donne sous le nez, offraient leur cœur dans un éclat de rire, ironiques du haut en bas de l'échiné. Les donne, la tête en arrière et de profil intriguant la cantonade, muettes et superbes, riaient dans la barbe de leur masque, ballonnaient de la jupe, battaient la mesure d'un vieil air avec leur mule cachée sous les falbalas, jouaient avec le cri de leur éventail, et laissaient, à travers leur camail de dentelle, la blancheur de leur chair sauter aux yeux des galants.
Un beau jeune homme — je le vois encore — oh! le Janus étrange et charmant! Il avait rejeté son masque contre son oreille,
et montrait côte à côte le profil d'un satyre, la face d'un Apollon.
Cependant, auprès de lui, d'autres paron— cini faisaient de grands jeux : ils attrapaient des mouches sur le nez immense du noble homme de Calabre Giangurgolo, et des araignées sur la rapière interminable du capitan Spavento.
Mon œil sautait de gondoles en gondoles. Il arriva à la première, à la gondole que toutes les gondoles suivaient : elle portait une bière sous un drap blanc, — et un essaim d'Amours! Amours :rui, s'appuyant des deux mains derrière eux, glissant avec les reins le long de la gondole, les ailes frissonnantes, lutinaient d'un seul pied les caresses de l'eau; Amours qui, le cul nu posé sur un talon, joignaient leurs mains nouées à leurs genoux; Amours qui regardaient au ciel un nuage aller; Amours, roulés par terre, tenant d'un bras le bout de leur gentil pied
rose, un pli de graisse au ventre, un pli sous le jarret; Amours, les bras croisés comme de petits hommes, ou le menton aux mains et les doigts aux deux joues, écoutant quelque chose; Amours qui. sur leur arc passé sous une cuisse, balançaient une jambe allante et revenante; Amours agenouillés, posés sur leurs deux coudes, attentifs à traîner sur la face de l'onde les grands cordons du poêle; Amours, les frisons de leurs petits cheveux au vent, au vent leur ventre blanc, debout et droits sur leurs mollets tremblants; Amours, le dos au soleil, couchés et vautrés, et la joue écrasée, qui s'amusaient avec des immortelles d'or; Amours jouant à cachecache, en se cachant un peu dans les coins du drap blanc ; Amours accoudés sur la bière, sur leur bras replié couchant leur face blonde, et dormant sur la MortI — tandis qu'aux deux bouts de la gondole, quatre Amours, leurs carquois renversés au dos,
laissaient distraitement tomber la baguette sur la peau d'âne voilée de crêpe des hauts tambours des armées de Louis XIII.
Un homme — je ne l'avais pas vu d'abord — était perché sur le rostre de la gondole. C'était le peintre Longhi, mon ami, qui raclait un violon d'ébène ; un singulier violon! d'où s'échappaient, à chaque coup d'archet, deux notes accouplées et qui montaient dans le ciel en se donnant la main : une note rose, une note noire...
Et l'air blutait, comme de la farine, mille petits morceaux de papier blanc qui tombaient des toits, des fenêtres, du ciel, de partout. Au vol, j'en attrapai un, sur lequel était :