CHAPITRE HUITIÈME
Les Arazzi
(il la Galerie du Vatican).
C'est Léon X qui demanda à Raphaël les Cartons ou dessins colorés d'après lesquels des ouvriers d'Arras exécutèrent ces tapisseries. Ce Pape, homme d'esprit, accoutumé au luxe du Palais de son père Laurent-le-Magniflque, à Florence, voulut orner quelques salles du Vatican d'une façon digne de son âme. Ces tapisseries ont le mérite précieux de conserver l'esprit des compositions de Raphaël et beaucoup de ses contours.
134i LES ARAZZI.
iMe trouvant on Angleterre j'allai à Hamptoncourt à 1 6 milles de Londres voir les cartons de Raphaël , là je fus surpris par une sensation à laquelle j'étais loin de m'attendre. Après avoir vû dans le cours de ma vie, tant de peintures que j'ai été appellé à examiner de fort près, j'avouerai que je reste souvent froid devant de belles choses; ce n'est plus le tems où les tableaux que j'avais vus le jour m'empêchaient de dormir la nuit suivante. Eh bien ! les cartons de Hamptoncourt produisirent sur moi cette sensation presque oubliée ; la nuit et le jour qui suivirent ma visite , je ne pouvais chasser de ma pensée le souvenir de ces figures admirables ; le feu qui animait Raphaël lorsqu'il les dessinait semblait s'être communiqué à mon àme ; j'étais ravi ! Alors il m'arriva de trouver un peu froides les célèbres fresques du Vatican que j'avais tant admirées à mon premier voyage à Rome. En les rappellant à ma pensée il me semblait qu'elles sentaient la copie; je voyais qu'elles n'étaient point toutes de la main de Raphaël, tandis que les cartons au contraire,
sorte de premier jet de sa pensée, portaient l'empreinte la plus vive du génie de ce grand homme.
Ce fut donc avec une curiosité toute nouvelle, que le jour même de ma rentrée à Rome je courus voir les Arazzi ; alors m'apparut l'énorme différence qui existe entre ces tapisseries et les Cartons; je ne retrouvais à Rome autre chose que la composition; la netteté des contours avait disparu, presque toutes les expressions des tètes étaient perdues. Plusieurs de ces têtes même étaient voisines du ridicule.
Depuis, dans les années suivantes, revoyant plus souvent les Arazzi, le souvenir primitif des cartons originaux s'est peu à peu effacé de ma mémoire, j'ai crû avoir été injuste envers ces tapisseries, et maintenant elles me paraissent bien meilleures qu'à l'époque où je les revis, à mon premier retour de Londres.
Ceci m'a fait remarquer le mauvais effet produit par les gravures et autres médiocres copies des excellens originaux. Dans le feu de l'admiration qu'excite une belle tête ou un tableau sublime, on se procure un portrait ou une gravure
desquels on est fort mécontent tant que le souvenir de l'original est encore vivant dans la pensée. Mais peu à peu, l'impression du tableau, ou de la belle tête , s'affaiblit , et si nous voyons souvent la copie, notre œil s'y accoutume; l'on finit ainsi par ne pas trouver si gauche, ce que d'abord l'on avait blâmé avec tant de feu. Hé bien, autant nous admirons ces copies, autant nous avons perdu en amour du beau; savoir les haïr est le commencement de la sagesse.
J'ai souvent remarqué que le possesseur d'une belle collection de gravures, dit des choses plus plaisantes en parlant des grands maîtres, que le vulgaire des amateurs.
Au nombre des raisons par lesquelles on peut expliquer l'immense supériorité des peintres antérieurs à l'an 1600, on peut donc admettre celle-ci: ils n'avaient point l'habitude des gravures et des mauvaises copies. Jugez des ravages que les albums et la lithographie doivent produire sur les amateurs de Paris. Il leur faut en arrivant
à Rome, désapprendre tout ce qu'ils croyent sa-
voir sur les arts. Un nouveau malheur les attend
à leur retour à Paris, ils trouveront laides toutes
ces belles choses au milieu desquelles ils doivent
passer leur vie. Ils ne sauront plus en parler
avec élégance; donc ne pas venir à Rome.
Retournons aux tapisseries fabriquées à Ar-
ras ; dans cette jolie Galerie en pente et à pavé de marbre qui conduit de la salle des cartes de Géographie peintes à fresque aux trois chambres où sont placés la Transfiguration, la Communion de S.' Jérôme, et les autres tableaux de la collection du Pape, on trouve dix-huit pièces de tapisseries, exécutées d'après les cartons de Raphaël. Sept des cartons originaux existent encore , comme vous le savez, au Palais d'Hamptoncourt, triste maison de briques, cachée près de Londres.
Au Vatican, la première tapisserie que l'on rencontre placée contre le mur gauche de la galerie., en face des fenêtres donnant sur le jardin particulier du Pape, représente la Mort
Admirable expression d'étonnement de ce jeune homme à genou regardant Ananias qui
se débat sur le sol. Au dessus du profil de ce jeune homme, sublime téte de femme qui d'horreur détourne un peu les yeux. 11 n'y a pas dix têtes de Raphaël plus belles que celle-ci. Tableau supérieurement composé: non seulement on comprend à l'instant le sujet, mais encore les yeux ont du plaisir à détailler les groupes. Entre toutes les couleurs le rouge seul n'a pas été dévoré par le tems. Admirable expression de ces deux Apôtres distribuant des aumônes. Raphaël triomphe surtout dans les nuances légères d'expression, on voit que tous ces Apôtres ont l'àme en présence de Dieu.
Les ouvriers d'Arras ont mis aux joues et à la bouche des personnages un rouge ridicule aujourd'hui. Le bas-relief en grisaille placé au dessous du tableau, doit être de Polidore de Carravage, et relatif à l'histoire de Médicis.
Jésus donnant les clés à S.' Pierre ; le quatrième Apôtre à gauche du spectateur, me rappelle bien le carton original d'Hamptoncourt,
LES AKAZZI. 161
Admirable variété dans les têtes. Le bas-relief représente le pillage de la maison de Médicis par les citoyens de Florence révoltés, ils emportent une statue brisée.
S. 1 Paul déchire ses habits; il ne veut pas être Dieu : sacrifice d'un bœuf admirablement représenté. Crosse et jambes de bois de Pestropié que l'Apôtre vient de guérir. Raphaël fait laids les estropiés sujets du miracle.
11 est intéressant de voir dans le fond comment le peintre a compris l'architecture antique.