CHAPITRE DIX-HUITIÈME
Des Statues.
Un Seigneur étranger avait fait amitié avec le Bernin, ce grand sculpteur chef d'une si plate école. La veille de son départ, le Seigneur lui dit:
— Quelle est la meilleure sculpture de Rome?
— La statue de Pasquin.
Le Seigneur se fâcha tout rouge ; il crut que le Bernin lui faisait une réponse ridicule, et prétendait se moquer de son ignorance, de grand Seigneur.
La réponse du Bernin est encore vraie de nos jours. Le Pasquin, c'est-à-dire Menélas soute-
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nant le corps de Patrocle, se trouve au milieu de la rue à l'angle du Palais Braschi (Place Navone ).
Un artiste disait ces jours-ci à un Seigneur qui voulait absolument parler d'arts, et blâmait la composition de la S." Pétronille du Guerchin:
— Qu'aimeriez-vous mieux, un collier de belles perles mal en ordre, les plus grosses mêlées au hazard avec les plus petites, ou bien un collier de perles médiocres, arrangées avec toute l'adresse désirable, et de façon à produire le plus grand effet possible ?
— Belle question ! j'aimerais mieux le collier de perles fort belles, mais mal arrangées! dit le Seigneur.
— Hé bien, vous venez de faire le procès de la composition partie de l'art si préconisée par nos contemporains. Donnez nous de vraiment belles choses, quoique mal en ordre.
C'est Yarl de la composition qui manque à ce tombeau de Clément XIII (Bezzonico) à S.' Pierre, qui a deux parties sublimes, la tète du vieux Pape priant, et les lions.
A vrai dire c'est le seul Pape vraiment pieux, et convaincu, que Ion voie dans S. 1 Pierre: tant les sculpteurs ont rendu peu de justice à ce nombre de Saints Pontifes dont ce temple magnifique montre les mausolées.
Les rivaux de Canova disent qu'il manque de composition. Moi je dis que ses figures, par exemple le Génie de la mort au tombeau du Pape Rezzonico, ont essayé de rendre sensibles des vertus auxquelles les anciens ne pouvaient songer; Fessai n'a pas été complètement heureux.
Les anciens ne demandaient à leurs Dieux et à leurs héros, que la justice et la force. Les modernes demandent, sans le savoir il est vrai, l'esprit, la faculté d'être ému, la justice, enfin la force. Toutefois la force tombe. Depuis l'invention des pistolets,,un jeune homme qui aurait la tournure de l'Hercule Farnèse, serait ridicule dans un salon. A quoi la force est-elle bonne?
Comment s'arrêter en écrivant sur des choses qu'on aime, et que l'on voit tous les jours? Pourtant je ne dirai rien des statues antiques de Rome, si non que chaque année, on en voit
fabriquer avec des fragments d'autres statues antiques, ce qui n'empêche point les savons d'admirer l'harmonie du tout. Cet usage est ancien dans Rome; voir les statues du Palais Giustiniani fabriquées par l'Algardi sculpteur de Bologne, vers 1640. Chercher au Musée Etrusque du Vatican formé par S. S. le Pape Grégoire XVI protecteur des arts, le Mars étrusque de Todi, avec sa singulière cuirasse. Ne pas oublier le bras colossal en bronze trouvé dans la Darse de Civitavecchia.
Le jour que l'on a consacré au pénible plaisir de voir les statues, il faut commencer par le Pasquin au coin du Palais Braschi ; c'est le plus beau morceau grec qui existe à Rome.
Cherchez le plâtre de ce fragment, on peut retourner le plâtre dans tous les sens el le bien voir. Le Pasquin bien compris, on peut aller chercher à S. 1 Jean de Latran les plâtres de llus et les autres fragments du Parthénon.
Puis au Vatican: le torse du Belvédère, l'Apollon, le Méléagre, le Laocoon, l'Arianne endormie, la Mincrva Medica, que Canova croyait
comparable à l'Apollon; c'est le chef-d'œuvre de l'art de draper quoique les modernes aient limé les plis sur le genou droit, etc., etc. (voir les statues drapées de Cerveteri).
Il faut se méfier des noms donnés aux statues antiques, tant que vivent ceux qui les ont vendues.
Parmi les ouvrages plus faciles à comprendre, arrêtez-vous au petit buste d'Auguste, ouvrage un peu sec du siècle d'Adrien, et au buste admirable du père de Trajan, devenu dans ces derniers tems Oenobarbus le père de Néron.
Puis descendant aux modernes voir le Persée de Canova assez méprisé maintenant, mais qui peut-être un jour redeviendra beau. Canova a eu le courage de ne pas copier exactement l'antique , et son Persée donne quelque idée du beau moderne, si différent de l'antique. Canova a sû lire dans les âmes de ses contemporains la déroute de la force: mais cette idée est si jeune encore, qu'elle peut paraître fausse.
Canova avait les yeux trop rapprochés, et beaucoup de ses statues, par exemple le Napo-
léon nud de Londres, reproduisent ce défaut qui donne l'air spirituel. Les formes de ses Athlètes au Vatican sont trop arrondies, et leur peau est trop polie, voyez au Capitole le buste de Faërne par Michel-Ange. En dépolissant les Athlètes on jouerait un tour cruel aux détracteurs de Canova. Comme Raphaël il a fait ses Anges un peu femmes, voir les génies du tombeau des Stuarts à S. 1 Pierre.
Un Amiral français (M. Gras) s'est donné à Naples (Pizzofalcone) une copie de ce tombeau. Je voudrais en voir une autre copie au père La Chaise. Quelqu' homme riche peut se faire un nom après sa mort avec trente mille francs.
Cherchez le plâtre de la Piclà de Michel- Ange dont l'original est placé à la première Chapelle de S.' Pierre à droite en entrant. Ce malheureux original est mal éclairé, et pour jouir de ce chef-d'œuvre il faut chercher le plâtre. Beaucoup de chef-d'œuvres à Rome sont placés d'une façon ridicule, voir la Galerie Doria.
Voir la tète de Paul III. au fond de S.' Pierre; celle du Pape Rezzonicr- 'a tète de S.' Thé-
rèse du Bernin, à l'Eglise (le la Victoire à côté de ce gros Moyse, que les Anglais ne manquent pas de prendre pour le Moyse de Michel-Ange.
Il y a une fort bonne statue de S." Cécile avec la tête coupée, à l'Eglise de ce nom dans le Trastevere. Elle est de Maderne et fort intelligible. Je lui trouve l'avantage immense de n ôtre pas copie de l'antique. Comment les anciens auraient-ils pû concevoir un être qui a du plaisir à se faire couper le cou ? Le Christianisme a reculé les bornes du domaine des arts.
Voir la bonté du Christ dans le S.' Thomas du Guerchin au Vatican.
Un Dieu antique, Apollon ou Jupiter, fesait servir à ses plaisirs les êtres humains.
Si j'entrais dans l'appréciation de douze ou quinze bonnes statues de Rome, je deviendrais probablement obscur, il faudrait parler de l'idéal.
A propos de l'idéal, pour n'être pas inintelligible, je commencerais ainsi allant du connu à X inconnu, suivant le précepte:
Pour faire le torse antique que Michel- Ange étudia tou^c sa vie, le sculpteur a sup^
primé beaucoup de veines , de plis de la peau, etc. etc., il a supprimé des détails aûn de rendre plus sensible les grands contours, les seuls dont on se souvient.
Les modèles ne sont pas parfaits ; l'artiste doit nécessairement connaître ce qui constitue le beau, et voir la nature avec cette idée, tout en la copiant. Ainsi il augmente ou diminue telle forme, tel muscle; c'est le complément de toutes ces choses vraies toutefois, qui constitue ce que l'on nomme le beau idéal.
L'histoire de Zeuxis est vraie dans ce sens, non qu'il ait employé plusieurs modèles pour faire sa Vénus (le bras ne se serait pas accordé avec la jambe), mais il avait étudié la perfection des formes dans beaucoup de femmes, réputées belles, ce qui l'avait conduit à un degré de perfection si élevé, que l'on put regarder ce complément comme idéal „ mais non supposer qu'il ne peut exister.
Quelle différence! un abrégé de l'histoire Romaine faite par quelqu'un qui sait, ou l'abrégé de cette même histoire faite par quelque
DES STATUES. 291 petit savant qui ne connaît les choses qu'à demi.
Muratori raconte en quatre pages l'histoire de chaque Empereur romain, comparez avec ces abrégés que les malheureux écoliers sont forcés d'apprendre par cœur.
Voilà l'histoire de l'idéal en peinture et en sculpture: l'homme habile pour arriver à l'idéal, par exemple M. Fogelherg, fesant une Vénus, supprime, dans un certain but, les détails qu'il connaît: l'inhabile ne supprime rien, n'a rien à supprimer, seulement il ne fait pas ce qu'il ne sait pas.
Mais survient un bon Allemand qui peut admirer une verrue sur le bout du nez d'un buste. Quelle vérité ! S'écrie-t-il , et pour lui Dernier avec les rides de ses vieilles femmes, l'emporte sur la vérité noble du Titien, que l'Allemand appellerait fausseté, si le nom du Titien n'était consacré par l'admiration du monde.
La grande difficulté de la sculpture c'est que toute l'Europe copie la France, et la bonne Compagnie de Paris défend les gestes. Or la
pauvre sculpture n'a que les gestes. On se permettait des gestes à Paris du tems de Talleniand de Ttéaux. M. le C. de la Valette allait s'enfermer dans l'Hôpital des Pestiférés parceque Madame la Princesse de Condé lui était cruelle. La bonne Compagnie de Paris a horreur
du nud, ne regarde jamais des corps nuds ; comment jugera-t-elle de la vérité des imitations de la sculpture ? La bonne Compagnie déteste le naturel qui lui fait peur; elle veut des êtres dont elle puisse prévoir tous les mouvemens. Ici la peinture est aussi malheureuse que la statuaire.
Mais il faudrait de l'emphase obscure pour parler dignement, de ce que dessus.