MIRACLE DE BOLSÈNE
Les deux figures d’hommes qui sont au fond et élevées, indiquant l’autel sont peut-être trop grandes pour la place éloignée qu’elles occupent, mais ce défaut, s’il existe, ne choque point.
Dans une description nouvelle et même accréditée parmi les voyageurs, le Jeune. homme à gauche est désigné hardiment comme un beau vieillard. Que de voyageurs décrivent les ouvrages d’art avec enthousiasme, mais combien peu les ont regardés ! Sur cent écrivains de Voyages cinq ou six, peut-être, sentent les arts; parmi les français je ne vois que le Président de Brosses (1739).
La Délivrance de Saint Pierre
Fresque des Chambres du Vatican.
Cette fresque si belle est placée de la façon la plus malheureuse, au dessus et autour d’une fenêtre, et encore cette fenêtre ne se trouve pas au milieu de l’espace accordé à la peinture; toutefois elle est beaucoup plus raprochée du centre que la fenêtre de la Messe de Bolsène ; la différence entre les deux côtés, n’est que de trois à quatre pouces ; tandis qu’elle arrive au moins à un pied dans le tableau du Miracle de Bolsène.
La composition offre trois groupes de quatre .figures chaque.
Le pilier de la prison du côté gauche de la peinture est plus étroit que celui de droite, c’est aussi le petit côté du tableau.
Au moyen de cette précaution Raphaël a obtenu autant de place pour le groupe de l’Ange qui conduit S.‘ Pierre par la main, que si la fenêtre eut occupé exactement le centre de Te»pace. Pour obvier à cette inégalité l’artiste a tenu son point de vue un peu plus à droite du tableau, ce qui fait que l’élévation du pilastre qui est en avant cache un peu la partie du pilier qui est derrière, et semble motiver cette inexactitude. Du reste ces deux piliers sont dans l’ombre et le défaut n’est point apparent.
Les marches de l’escalier ne correspondent point entre elles d’un côté à l’autre , Raphaël les a ou élevées ou abaissées selon le besoin qu’il en avait pour le mouvement de ses figures; la première marche du côté droit, n’est point parallèle à la base même du tableau, tandis que celle de gauche y est parallèle. Les jours que laissent entr’eux tes barreaux de la prison, ne sont pas égaux, l’artiste a modifié l’espace selon le besoin qu’il en avait pour ne pas cacher quelques parties intéressantes des figures.
Une observation que j’ai faite dans toutes les fresques du Vatican, c’est que lors qu’il y a un vide dans le mur, et, que ce vide occasionné par une porte ou une fenêtre entre dans l’espace destiné à être peint, Raphaël a placé au dessus un corps solide, -presque toujours emprunté à l’architecture. Ainsi dans l’Ecole d’Athènes, on voit le piédestal d'une colonne tronquée au dessus du vide de la porte ; dans la Dispute du S.' Sacrement au dessus de la porte on trouve un mur sur lequel un personnage est appuyé ; an dessus des deux fenêtres de la justi- ' flcation de S.' Léon, et du Miracle de Bolsène le peintre a placé un autel. Dans le couronnement de Charles Magne, la tribune des choristes se trouve au dessus du vide de la porte; dans le Parnasse, enfin, sujet de paysage, l’artiste, n’ayant pu introduire de l’architecture au dessus de la fenêtre, y a peint des rochers formant comme une voûte.
Je reviens à la Délivrance de S.‘ Pierre.
Le faire de cette fresque est large, le groupe de l’Ange qui conduit S,‘ Pierre par la main est
de la plus haute e.\pression. Celte partie du tableau rapelle la Vision d’Ezécbiel.
La couleur donnée aux chairs de l’Ange offre encore un sacriOce de la vérité au Beau idéal, mais je parlerai de cette singularité à propos de la Vision d’Ezéchiel.
Les Anges de Raphaël ne sont point de jeunes hommes, à quinze ans les hommes n’oFfrent aux arts que des formes ingrates. Les Anges dé Raphaël se raprochent des formes d’une jeune fille de vingt ans.
La largeur des hanches ainsi que les contours de la poitrine sont remarquables en ce sens, tandis que les jambes et les bras semblent .se raprocher davantage des formes masculines. Raphaël a-t-il eu la pensée de ne point assigner de sexe à un être d’une nature si élevée? Ou plutôt a-t-il voulu faire un ensemble, un tout de ce qui constitue la beauté dans l’homme et dans la femme?
On voit au dessus de la porte d’entrée, à la frise de la salle de Constantin (la première des chambres du Vatican) des figures nues et
fort colorées, qui soutiennent des bandelettes chargées d’inscriptions, le haut de ces figures appartient au sexe féminin et la partie inférieure évidemment à un jeune homme.
Ces figures d’une couleur de brique fort désagréable, furent peintes par les élèves de Raphaël ; comme tous les copistes ils auront outré les idées du maître dont ils ne voyaient pas le pourquoi.
. Je ne pense pas que Raphaël nous eut montré des figures de ce genre, nues, l’effet de l’altération des formes n’est pas à beaucoup près aussi heureux que dans les figures habillées.
Au tombeau des Stuards à S.' Pierre, Canova a placé deux génies avec des formes féminines, et les écrivains de Paris disent des horreurs de ce charmant tombeau. Voyez les tombeaux élevés à Paris depuis 30 ans, quoi de plus laid ? Paris a un malheur affreux : souvent le pauvre artiste français est obligé de peindre un miracle et il ne croit pas au miracle, et le ministre qui le nomme ne croit pas au miracle, et le public qui doit donner un
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rang à son œuvre jure bien qu’il croit au miracle, mais, il n'en est rien.
Ouand aurons-nous des artistes croyans comme Fra Bartolommeo, Michel-Ange, ou Fra Angelico da Fiesole?
La Vision u’Ezéchiel
Peinte nur bois.
Ce tableau si petit est peut-être dans l’œiirre de Raphaël ce qu’il y a de plus éleré, ce qui semble tenir le moins à la matière, c’est à mes yeux de la sculpture antique.
La tète du Père Eternel rappelle le Jupiter Mansuetus du Vatican. La physionomie du Jupiter annonce la justice, la force et toutes les qualités uh'fes il y a 2000 ans ; c'est là le beau idéal antique. Le beau moderne doit annoncer moins de force, mais plus d’esprit, et de facilité à être touché ; comparez la tête du Persée de Canova à celle de l’Apollon, la tête de la Vénus de Milo à la tête de la célèbre Vénus de Fogelberg.
Voici des observations de détail :
VISION D’EZËCHIEL.
La jambe droite du Père Eternel est beaucoup plus courte que celle qui porte sur l’aigle.
Remarquons . toutefois que si cette jambe avait la longueur demandée par la correction, elle arriverait à la hauteur des animaux posés sur les nuages, et formerait ainsi avec eux, une ligne transversale qui couperait le tableau d’une façon désagréable.
Raphaël , comme les Grecs, reculait devant le laid, et pour obvier à l’ inconvénient, que je viens d’indiquer, il sera arrivé jusqu’à ce point de faire plus courte la jambe droite de sa figure.
Ceci n’est-il pas une preuve évidente que le goût (l’amour du beau) est ce qui a toujours dirigé ce grand maître? il a laissé l’exactitude géométrique aux pauvres modernes. 11 a osé sacrifier au beau jusqu’à la vérité, mais il a sauvé cette hardiesse par tant de précautions, qu’elle reste invisible au spectateur qui passe ; il faut copier ses tableaux pour s’en apercevoir.
W VISION D’EZÉCIIIEL.
Il me semble que toute la {lartie de la ligure du Père Etemel qui se détache sur la vive lumière de la Gloire, est plus colorée que la jambe qui se détache sur les animaux emblémas du génie des Evangélistes. Ne pourrait on pas croire que Raphaël imitant en cela ces statues grecques qu’il aima avec tant de passion, a voulu faire voir qu’un Dieu se couvrant d’une forme humaine, doit rester toujours d’une nature plus élevée que la forme qu’il a daigné prendre pour se rendre sensible à nos organes grossiers ?
Remarquez l’effet de couleur que produit votre main si vous la placez entre votre œil et le soleil, ou devant une bougie, et vous vous rendrez raison du ton coloré de la figure du Père Eternel. Je trouve un effet semblable dans la fresque de la Délivrance de S.‘ Pierre (chambres du Vatican). L’Ange qui se détaclie sur la lumière de sa propre gloire, est d’un ton bien plus rouge, que les autres figures. Ceci ne peut-être une erreur, elle serait deux fois répétée , puisque nous voyons cet Ange deux fois
VISION D’EZÉCIIIEL. 47
dans le tableau: d’abord dans l’intérieur de la prison fesant tomber les liens de S.' Pierre, et une seconde fois hors de la prison, conduisant par la main l’Apôtre étonné. Ces deux Anges sont bien plus colorés que les autres figures du tableau.
Cette remarque sur la force de coloris donnés aux êtres surnaturels, trouve sa preuve dans la fresque de Constantin, apercevant la croix lumineuse (première salle du Vatican). Les Anges qui portent la croix et se détachent sur la lumière resplendissante de cette croix, sont infiniment plus rouges que le reste de la peinture. C’était peut-être une tradition conservée par les élèves de Raphaël. Exagérant comme tous les copistes, qui ne regardent pas la nature, mais bien une imitation de la nature, il semble qu’ils ont outré le rouge dans ces figures, afin d’être plus sûrs qu’ils suivaient bien leur maître.
De là le ridicule du Vasari et de tous les autres imitateurs du beau idéal de Michel-Ange qui consistait à exagérer le renflement des muscles dans leur contraction.
Mt VISION D’EZÉCHIEL.
C’était beaucoup en 1 508 au milieu d’une génération de peintres timides par excellence, que d’oser songer à créer un beau idéal; on n’admire pas assez Michel-Ange.