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Idées nouvelles sur Homère

Dans aucun temps on n'a consenti à prendre Homère pour ce qu'il est, c'est-à-dire pour un poète. On Ta travesti de cent façons , en théologien , en moraliste , en historien, en géographe, en astronome, en orateur, en médecin, en chirurgien. On me dispensera d'en apporter des preuves. Les gens instruits savent qu'il n'est pas une de ces visions qui ne se puisse marquer du nom d'un homme ou d'une école.

De nos jours Homère n'est plus seulement le parfait géographe ; il est encore le peintre achevé de tous les

lieux qui sont mentionnés dans ses poèmes, et ses épitbètes sont considérées comme autant de documents topographiques.

De la sorte Homère échappe aux lettrés et aux hommes de goût; l'archéologie s'apprête à le confisquer; nul ne pourra désormais se flatter de le sentir intimement, s'il n'est d'abord allé faire ses dévotions à Troie ou dans Ithaque.

Cette façon d'envisager Homère date de loin ; on la trouve articulée dans un sot anonyme de l'antiquité qu'on a longtemps confondu avec Hérodote.

« Il y avait un maître de navire, nommé Mentes. Il « était venu de Leucade pour le commerce du blé ; le « vaisseau qu'il montait lui appartenait en propre; il a était instruit dans les lettres et savant pour ce temps c( là. Mèntès persuada à Mélésigènes (Homère; de quitter a son école et de l'accompagner dans ses voyages. Il (t lui proposa, pour l'y engager, de le défrayer de tout, ce de lui donner des honoraires, et lui fit entendre que, (c tandis qu'il était jeune, il était nécessaire qu'il vît par « lui-même les villes et les pays dont il aurait dans la

« suite occasion de parler. Ces motifs le déterminèrent,

(c à mon avis, d'autant plus aisément qu'il avait peut-

« être dès ce temps-là le dessein de se donner à la

« poésie. Il quitta son école, et, s'embarquant avec

« Mentes, il examina toutes les particularités des pays

« où il abordait, et s'en instruisit avec le plus grand soin

a par les questions qu'il faisait aux uns et aux autres ;

« il est même naturel de supposer qu'il coucha par écrit

« ce qui lui parut le plus digne de remarque (1). »

Homère aurait donc procédé comme Chateaubriand. Quand celui-ci conçut les Martyrs^ il se fit un devoir de. visiter tous les lieux qui devaient être le théâtre de ses inventions, dans le beau dessein d'emplir ses cartons d'épithètes locales et de s'approvisionner sur place de soleils, de lunes, de ruines et de tempêtes.

Car, ainsi que M. Ponsard l'enseigne,

ce Le voyage est utile à qui veut bien s'instruire ;

« Qui n'a pas voyagé n'a pas beaucoup à dire \

« Et quand on veut chanter les béros d'autrefois,

(( Faut-il pas avoir vu les lieux de leurs exploits?... (2).

(1) Vie d'Homère, chap. VI.

(2) Homère, chant II.

Tout ancien qu'il est, ce système n'a pris réellement du crédit que dans notre temps. Choiseul-Gouffier l'a propagé comme sa découverte ; Chateaubriand y trouvant la justification de ses propres habitudes, lui a prêté l'appui de son éloquente parole; M. Ampère l'a porté à l'extrême (1); l'École française d'Athènes a renchéri sur M. Ampère avec la chaleur de la jeunesse.

Les choses ont été poussées si loin que tout Homère se réduira bientôt aux épithètes descriptives, comme il était tout entier, pour les régents qui nous ont appris le

grec, dans le TroXucp^oicêoio Ôa^àçaviç.

Ces âmes simples tenaient pour certain qu'Homère était un grand poète, parce qu'il avait trouvé cette prestigieuse chute de vers ; j'ai peur qu'aux yeux de beaucoup de mes contemporains, sa gloire ne se fonde sur ce qu'il a qualifié Tirynthe de bieîi bâtie^ei que les murailles de Tirynthe sont encore debout; sur ce qu'il a dit de Thisbé, la ville abondante en colombes (îi), et qu'un touriste anglais a rapporté deux pigeons des lieux où il suppose que fut cette Thisbé.

(1) Ampère, La Grhce^ Rome et Dante.

(2) La Grèce, Rome et Dante, page 16.

Bien qu'il ail pour lui la prévention générale et qu'il jouisse de l'autorité d'un axiome, ce dogme littéraire me paraît insoutenable. Je vais dire pourquoi avec la dernière franchise et sans la moindre envie ide me faire valoir, en pensant au rebours de tout le monde.

Je ne fais pas leur procès aux personnes dont je suis amené à combattre le senliment. Ce sont en général des érudits ingénieux et des écrivains attachants; plusieurs sont mes condisciples, et, en osant leur dire qu'ils me semblent être sous l'empire d'une illusion , je ne laisse pas d'avoir une sympathique estime pour leur talent et la plus entière persuasion de leur bonne foi (1).

(1) Parmi les ouvrages qui défendent l'idée opposée à la nôtre, il serait injuste de ne pas distinguer l'excellent livre de M. Charles Lévéque, La Science du Beau. Dans le tome II, on trouvera sui Homère des pages d'une extrême finesse d'analyse et d'un grand charme de coloris.

Je ferai d'abord sur la poélique d'Homère quelques remarques qui mettront le lecteur sur la voie de comprendre l'origine, le sens et la vraie valeur de ses épithètes descriptives.

Il n'est si petit écolier qui ne sache que, pour rendre chaque ordre de faits et d'idées, Homère use de formules presque invariables.

Procède-t-il à uneénumération , il ne sort guère d'une catégorie de noms de nombre certaine et réglée.

Eole a êix garçons et six filles (1);

Niobé a six garçons et six filles (2) ;

Scylla enlève six compagnons d'Ulysse (3) ;

Polyphème en mange six (4) ;

Les Ciconiens en tuent six par vaisseau (5) ;

Ulysse, chassant dans une ile qui avoisine celle des Cyclopes, tue neuf chèvres par vaisseau (6) ;

Patrocle est si méthodique dans sa furie qu'il abat ncz//'Troyens à chaque charge qu*il exécute (7).

(( .... Je lui donnai douze manleaux, douze tuniques^ douze tapis, douze voiles précieux (8). »

Au XXIP chant de TOdyssée, quand,* au milieu de l'épouvante et du désordre qui précèdent la tuerie des prétendants, Mélanthius, sous l'œil d'Ulysse, se glisse par une porte dérobée et un étroit escalier, afin d'aller quérir des armes, il rapportera douze boucliers, douze

(1) Odyssée, X, 6.

(2) Iliade, XXIV, 603.

(3) Odyssée, XII, 246.

(4) Odyssée, IX.

(5) Odyssée, IX, 60.

(6) Odyssée, IX, 60.

(7) Uiade, XVI, 785.

(8) Odyssée, XXIV, 276.

casques, douze javelots. Pour un seul homme ce bagage est de poids et forme un embarras honnête, surtout si l'on considère ce que l'heure a de pressant et le lieu de mal commode ; mais peu importe ici : ce que nous avons à cœur de montrer uniquement, c'est le procédé assidu en ces matières.

Toute provision de vin se mesure par douze urnes (1).

Le temps se règle de cette façon une et loute faite :

« Je fus neuf jours le jouet des flots ; enfin le dixième.,, ^y

ce Je demeurai avec elle sept années ; enfin la huitième,,. »

a Je voguai heureusement dix-sept jours ; enfin le dix-huitième,., »

« Il y a déjà trois années entières ; la quatrième va bientôt finir... )>

La formule devient plus apparente et plus singulière à mesure que Ténumération se complique.

(l) Odyssée, II, 853, IX, 204.

Le soleil possède sept troupeaux de moutons et sept de bœufs. Chaque troupeau est de cinquante têtes (1).

Dans une razzia, le sage Nestor enlève à ses voisins cinquante troupeaux de moutons, cinquante de bœufs, cinquante de porcs, cinquante de chèvres (2).

Les troupeaux d'Ulysse se dénombrent par douze : douze de bœufs, douze de moutons, douze de porcs^ douze de chèvres (3).

La formule ne se renferme pas en des riens de cette sorte ; elle gagne des objets importants, et il n'est pas malaisé de la suivre, même dans la composition générale.

Il suffit qu'un fait se soit produit une fois avec des circonstances données pour que tout fait analogue se produise à peu près avec les mêmes circonstances. Le premier communique à ceux qui suivent son aspect et sa couleur.

— Dans les batailles, la victoire reste indécise jusqu'à

(1) Odyssée, XII, 129.

(2) Iliade, XI, 678.

(3) Odyssée, IV, 100. — Il se lit au XXIV« chant de TOdyssée une ënuméralion qui est en désaccord criant avec les formes homériques : « Vous me « donnâtes treize poiriers, dix pommiers, quarante figuiers, et vous pro- (( nvites de me donner cinquante rangées de ceps de vignes. » (Vers 340).

midi juslo ; passé midi, elle se déclare soudain pour

l'un des partis.

0<ppot (/.ev HiXioç p.éçov oùpavov ocj/.çtêeSyfxet , Tôçpa (/.àX* â|j!.(poT£pwv ^é\e vÎTCTeTO, tzItztc 8l Xa6;. Hf/.o; 8* HsXio; w.STevtCdCTO ....

— Après une action générale, envisageons un combat singulier, celui de Ménélas et de Paris, celui d'Hector et d*Ajax :

« Paris lance le premier son javelot, qui porte dans le « bouclier de Ménélas, sans le percer ; Ménélas lance le « sien à son tour, qui donne dam le bouclier de Paris, le « perce d'outre en outre, pénètre la cuirasse et déchire la « tunique près du flanc. Mais Paris, voyant partir le coup, « avait fait un mouvement qui le garantit de la mort (1). »

Dans le duel entre Ajax et Hector, comme son frère Paris, c'est Hector qui tire le premier (2).

a Son javelot porte dans le bouclier d'Ajax, mais sans <c le percer. Jjax lance le sien à son tour ; son javelot « perce le bouclier et la cuirasse^ et déchire la tunique au-

[i) Iliade, ni, 345 ctsuiv.

(2) Iliade VII, 244 et suiv.

« dessous du flanc. Mais Hector se penche et il évite la « sombre mort (1). »

— Teucer, au VIIl" chant de l'Iliade, s'attache à viser Hector. Il le manque une première fois; il le manquera une seconde, et le fait sera toujours traduit par ces vers littéralement répétés :

Teuîtpo; 6' aX'Xov ôCctov àxo vcupvicpiv ?ccXXev, ÊjcTopo; àvTtx.p'j (iaXeeiv Se i Ïsto 9u(a6; Kal ToO piv p' à(pa|Jiap6\... (2)

— Il en advient de même aux prétendants :

« Tous les six pleins d'ardeur lancent leurs javelots) « mais P allas les détourne et les rend inutiles. L'un frappe « le montant de la porte^ l'autre perce la porte même, un « troisième donne dans la muraille... (3). »

« Les prétendants lancent encore leurs javelots ; mais

(1) On remarque dans la sculpture antique des symétries de cette nature: «... C'est une série d'engagements entre deux guerriers à pied, « et alternativement entre un piéton et un cavalier. Le piéton est tou- « jours renversé sous le ventre du cheval qui se cabre... » (Beulé, V Acropole d'Athènes, lom. II, page 118.)

(2) Iliade, VIII, 300.

(3) Odyssée, XXII, 255.

« Minerve les détourne. Dun frappe le montant de la porte, <( l'autre la porte solide, et un troisième la muraille (1). »

— Il n'arrive pas à Ulysse d'être porté sur une côte inconnue, qu'il ne soit sauvé, recueilli, logé, au moins guidé par une jeune fille, ou par Minerve sous la forme d'une jeune fille (2).

Non seulement son étoile met toujours en son chemin quelque femme ou déesse, bonne , hospitalière, engageante ; mais il n'est pas une de ces femmes ou déesses qui manque de s'éprendre d'amour pour lui en un instant, et de lui en faire l'aveu accompagné de l'offre de sa main.

— Son fils Télémaque , dans une excursion d'une semaine, passe également par une série d'aventures qui sont calquées les unes sur les autres.

Quand il prend terre à Pylos, il trouve Nestor occupé à festoyer tout son peuple. Selon l'usage homérique, une parfaite symétrie règne dans ce banquet national :

(1) Odyssée, XXII, 273.

(2) La rencontre a lieu d'ordinaire à une fontaine. Odyssée, X, 108, VU, 20.

ce // y avait neuf bancs, chacun de cinq cents hommes^ « et chaque banc avait immolé neuf taureaux (1). »

Cet incident frivole prend un caractère d'étrange périodicité; il se perpétue dans un ordre rigoureux ; il se change en une loi immuable qui domine tout le voyage de Télémaque. De cette première étape, qui est un festin, le jeune héros ne saurait plus mettre le pied nulle part, soit par terre, soit par mer, sans survenir au plus fort d'un repas.

Il entre dans Lacédémone un jour do double noce (2); retournant à Ithaque, il y descend à point dans le temps qu'Ulysse et Eumée s'asseoient à une table copieuse (3).

— C'est toujours un Dieu qui a la bonté d'introduire les gens dans les ports (4).

.... )cai Ti; Osoç 7iyg[jLoveu£v.

.... xai Tiç Oed; ifiyeiAdveuev.

— Par la raison qu'Ulysse s'est laissé surprendre une

(1) Odyssée, UI, 5.

(2) Odyssée, IV, 3.

(3) Odyssée, XVI, 2.

(4) Odyssée, IX, 142, X, 141.

fois par le sommeil en vue d'Ithaque, il lui sera interdit d'y débarquer jamais autrement qu'endormi (1).

Mon dessein n'étant pas de m'engager en un commentaire perpétuel de l'Iliade et de l'Odyssée, on voudra bien me permettre de clore ici ces réflexions préliminaires, que chaque lecteur peut du reste étendre lui-même.

Un fait y éclate; il suffit d'avoir feuilleté Homère pour en demeurer frappé.

Homère affecte les combinaisons et les développements symétriques ; il se plaît au letour incessant des mêmes scènes, des mêmes images, des mêmes sons ; il rejette l'accidentel et l'isolé ; il ne veut ou il ne sait pas particulariser ; il ne considère pas un objet à part et en lui-môme, mais dans ses rapports avec l'espèce à laquelle cet objet appartient, diU-il l'y rattacher d'une façon artificielle et arbitraire.

Physiquement, ses'personnages se ressemblent. Pour les distinguer il faut les mesurer. Ainsi fait Hélène dans la fameuse scène du IIP chant de l'Iliade , où les vieil-

(1) Odyssée, X, 31, XHl, 92,

lards troyens Tinterrogent sur les chefs des différenls peuples qui composent Tannée grecque (1).

Quel est ce guerrier si large ? — C'est Ulysse. Et celui-ci plus large encore? — C'est Ménélas. Et ce troisième plus large que les deux autres ? — C'est Ajax.

Il ne vient pas à l'esprit du poète de les spécifier par le degré d'âge ni par un trait de physionomie, d'attitude, de caractère, de costume.

Les voilà donc faits de même et qui opèrent les mêmes prouesses. Ce que l'un fait, persuadez-vous que son compagnon ne tardera pas à le faire. Chacun à son tour dominera au premier plan et s'offrira comme le héros du poème. Chacun, dans un moment marqué, brandira avec aisance un bloc de pierre noir et raboteux, que deux hotnmes des siècles suivants n auraient pas la force de remuer^ et le lancera contre un ennemi qui du coup sera blessé à la clavicule ou au genou, rarement autre part. Chacun, dans un repas, expédiera un

[1] niadcHI. 191 et suiv.

couple de porcs ou de moutons sans s'incommoder ni mal avoir.

Sur ce sujet, Homère se met peu en peine de la variété, encore moins de la vraisemblance. Il n'a pas devant les yeux des individus, mais le guerrier en soi ; il ne se propose pas de peindre Ajax, Idoménée, Ménélas, Ulysse, Hector, Sarpédon, Glaucus, mais l'homme d'action de ces temps primitifs, vigoureux, bien découplé, agile, à l'ample encolure, à la poitrine velue, habile à se servir de tous ses membres et ne marchandant avec aucun de ses appétits, intrépide soudard , sempiternel batailleur, insatiable brigand, mangeur surhumain, en un mot la force avec tous ses attributs et toutes ses capacités, grossies jusqu'à des dimensions gigantesques.

Il n'y a donc pas lieu d'être surpris s'il ne se rencontre pas dans Homère d'épithètes qui dénigrent, rabaissent et flétrissent.

Tous les gens de Tlliade et de l'Odyssée sont fiers, belliqueux, braves, illustres, nobles, beaux, puissants, magnanimes, parfaits, sans reproche et semblables aux Dieux. Tous sont conducteurs de peuples , même Eumée qui, comme chacun sait, a l'emploi de porcher.

même Philétius, personnage moins apparent encore, puisqu'il est le valet de ce porcher (1).

Ces épilhètes sont si bien une convention poétique, que les circonstances ne les modifient jamais.

Emues ou sereines, dans Faction ou dans le repos, sur le champ de bataille ou sous la tente, radieuses ou assombries, les physionomies^ conservent le même et imperturbable aspect de solennité épique. Non seulement tout venant est un héros, mais dans aucun moment il ne cessera d^être un héros. Même chauds de vin et de colère, au milieu de leurs emportements brutaux, ils n'oublieront pas de se donner du semblable aux dieux,

Egistheest un scélérat bien avéré,avili par une lâcheté atroce; Homère n'y contredit pas, il ne cherche pas à affaiblir ses forfaitures ; mais il n'en traitera pas moins cet assassin, cet adultère de saint et d^rréprochable (2).

D'où vient cela ? C'est qu'Egisthe est un héros , un personnage légendaire, l'objet des chants des rhapsodes.

(1) Ce porcher est qualifie d'illuslre au XVn<! chant de TOdyssée : dtpîpwTÊ coêw-a

(2) Mëiiélas a la bonté d'appeler semblable aux dieux un des amants de sa femme. Odyssée IV, 276.

et que la langue des rhapsodes est née pour purifier, ennoblir et consacrer tout ce qu'elle touche, et pour transporter nos imaginations dans des sphères où rien ne subsiste que d'auguste et d'immaculé.

Tout être dont la muse a fait choix, élu et nommé par elle, est par elle offert au respect des hommes, traité en roi et marqué au front d'un rayon de gloire, fàt-ce un gardeur de bœufs ou de pourceaux.

C'est de cette source que parlent toutes les épithètes homériques. Aussi composent-elles une propriété publique, un fonds colleclif et indivis sur iequel chaque personnage a des droits égaux.

La nature^ les animaux et les objets matériels sont admis aux bienfaits de cette permanente et universelle idéalisation.

Toutes les aurores sont roses, tous les couchers de soleil sont purs, toutes les nuits sont éblouissantes; tous les chevaux ont de belles crinières et de beaux harnais , toutes les chèvres sont accomplies ; tout vin est vieux, suave, sans mélange et digne de la table des dieux ; tous les cadeaux sont infinis , tous les sièges et toutes les aiguières sont des merveilles, toutes les épées

sont ornées de clous d'or, tous les navires sont lestes et bien équipés.

On n'attend pas que je passe au crible toutes les épithètes d'Homère et que je dispute sur chacune d'elles. Les exemples suivants, auxquels je me suis borné pour I

ne pas grossir cette brochure d'inutilités et de redites, suffiront à démontrer qu'il serait imprudent de faire grand fond sur elles.

Les personnes dont le nom est identique au regard de la prosodie ont les mêmes épithètes.

Ménélas est brave d la guerre (êovi'v âyaGo;) comme |

Diomède, parce que les mots ^io^aih^ et Mev^aoç !

commencent par une consonne et sont composés de deux brèves et de deux longues.

Les Épéens sont y a^xoy trwve; comme les Grecs (À^^awt), parce que les mots Êtcsioi et kyonoi sont identiques, et que l'épilhète '/oLkAo/iitùveç est d'autant plus attirante qu'elle forme au quatrième pied un dactyle fort recherché d'Homère (1),

(1) Voir sur cette habitude du rhythmc homérique rexcellent travail de M. Alfred Flcckeiseii (Leipzig, chez Teubner, 1860).

Agamemnon esl puissant (îcosûov) comme Neptune, parce que ÀyapLepwv et Èvoai/^ôwv sont identiques.

Quand Neptune paraît sous son nom de noaetXawv, il n'a plus la même épithète, de même que les Grecs qui

sont toujours x.apY)y-0jiL6(ovTeç, eiiîCvyfjjLiSe;, é^txwxeç, yùy.oyy T(i)V6<;, sous le nom d'Achéens, sont toujours Tayuxw>.oi sous celui de Danaens.

L'Aurore est au trône d'or ( ypucoOpo/o; ) comme Junon, parce que ôp/i et ôwç sont identiques.

Chryséis est aux belles joues ^ comme Briséis.

BptGVjtVÎa xaX^tTrcxpr.ov.

XpuavîWa x.a».i77ap*/îOv.

Achille est destructeur de villes,

TTio^tôTopÔo; kyùCki\j%, Ulysse sera destructeur de villes.

7rTo>.t7wopOo; ÔS'jcjGe-jç.

Noiis laissons le lecteur peser lui-même les preuves suivantes ; elles nous paraissent assez sensibles pour n'avoir pas besoin de commentaire.

.... ÀvTtXoj^oç (xevey^appLYiç .... ÎTTTrévoov fAevcj^apfjLYiv.

.... ItcttoXoj^ov (iievg)^ap(JL7)v,

.... (JLCVeTTToXejJLOÇ 0pa<7U|JL7îSY)Ç.

.... (jLevsTTTo^epLo; llrAuçovr/i;.

...... iTTTrvi^aTa <ï>owt$.

iTUTTYi^aTa rirAsuç .

iTZIZ-fl^ÔLTOL NsGTWp.

xaV/) IloXii^copy) .

xaXv) noAi>iAv;V/i.

x.odX'h K^eoTuarpa .

xaV/) Urikrj'/.a.GT'n .

avTiGeov rioX'J^wpov.

àv Ttôeov Au/.ocpovTviv .

àv TiÔ sov rioXixpyiTViv .

àvTLÔeov Pa^aiiAavÔuv.

âvTiÔso; rav'j[i.7)rÎ7]ç.

àvTiÔeov noVJcpvij^.ov.

àvTtôeo; GpaGu;;-/)^-/);.

Une personne n'a pas les mêmes épithètes à tous les cas.

Hector, au nominatif, est à Vaigreite mouvante. Au génitif, il est dompteur de chevaux.

Au datifs et à V accusatif \\ est divin (1).

Ménélas, qui est hlond au nominatif el plus généralement hrave au combat^ est presque toujours nourrisson de Jupiter au vocatif.

Patrocle n'est guère cavalier qu'au vocatif

Diomède, au nominatif est hrave à la guerre dixneuf fois sur vingt ; au datif et à V accusatif il prend le titre de divin.

Thétis au nominatif di \es pieds d'argent ; à d'autres cas, elle a de belles tresses ; au vocatif elle a un long voile,

Briséis est semblable à Vénus au nominatif; au génitif y elle est à la belle chevelure; elle n'a pas d'épithète au datif; à V accusatif elle est toujours aux belles joues.

Je ne mentionne pas les appositions ni les formules qualificatives qui sont des vers ou des hémistiches tout faits.

(1) Ce divin est fort banal dans Homère et s'obtient à bon compte. Nestor a un (ils parfaitement inconnu et dont il n'est parlé nulle part, sauf à l'occasion d'un sacrifice dans lequel il s'emploie à tenir la viclimc par les cornes ; il n^en est pas moins le divin ^to; 'Exs^pcdv, Odyssée 111,

Ainsi âîaôeawv ne se refuse à aucune déesse; àra yuvaiV^wv à aucune femme.

kxjS'^îGcoL^ Âîa Oeacov font toujours compagnie aux noms de Calypso et de Circé.

Il ne faudrait passe laisser abuser à de rares et timides essais d* individualisation. Si, par exemple, on m'objectait le iré^a; wxu; qui paraît inséparablement attaché à la personne d'Achille, je ferais observer qu'Antiloque et Ajax, fils d'Oïlée ont la même qualification ; ce dernier particulièrement ne marche guère sans l'épi thète -zctjyç.

En résumé, Homère peint l'espèce idéale et non l'individu réel ; par suite, l'épithète se tire d'une donnée fort générale et non d'un accident ni d'une nuance difiTérentielle.

Ulysse est qualifié de Tco^uT^aç avant d'avoir souffert quoi que ce soit, et de irTo^tiropSoç avant d'avoir détruit aucune ville.

Celte règle est si invariablement pratiquée par Homère que l'épithète survient plus d'une fois à contre-temps.

Achille immobile et haranguant reste Achille aux pieds légers; et l'on peut lire des vers comme celui-ci : Alors le patient Ulysse boit et mange avec avidité.

Ainsi jamais de portrait; jamais rien de propre, d'individuel, d'incommunicable dans une figure. Je me (rompe; deux personnages sont minutieusement dépeints, tous deux laids, ridicules et grotesques, Thersite et Vulcain.

Pourquoi le pinceau du poète, indifférent à tant de héros et à tant d'héroïnes d'une beauté vantée, s'est-il attaché à de pareils monstres ? Il est inutile de remarquer que je n'en sais rien, mais cela ne laisse pas que d'être curieux à relever.

Trouverons-nous dans les épithèles topographiques plus de précision que dans celles qui sont affectées aux personnes? Nous apporteront-elles une pure, une claire et immédiate connaissance des choses ?

Non ; nous allons y voir dominer, au même degré que dans les autres, la convention, la formule, le même système de phraséologie poétique ou musicale, le même parti-pris d'idéalisation,

La nature ne se réfléchit pas dans Timagination d'Homère; c'est l'imagination d'Homère qui empreint la

nature d'un idéal préconçu et préféré. Le poète ne la voit pas, il la fait (TOtnTvî;) C'est peut-être dans ce sens qu'il convient d'interpréter la tradition selon laquelle Homère aurait été aveugle (1).

De là, comme tous les peintres primitifs, il procède d'après un formulaire, d'après un canon.

Il a un type sacramentel de paysage.

Le paysage homérique est- une grotte profonde , creusée dans un roc élevé et poli; une source s'en échappe, versant une eau noire ou blanche, qui va se perdre dans un pré, lequel est entouré de peupliers ou d'oliviers.

Toutes les villes ont leur fontaine mentionnée en ce vers stéréotypé :

... Oâev Ô^pcUOVTO -TToKTat.

Toutes les îles sont uniformément boisées, et celle de Calypso, et celle de Circé, et celle des Phéaciens, et celle des Cimmériens, et Zacynthe, et Ithaque, etc.

(1) Encore un rapprochement avec Thistoirc de l'art. «— Winckclmann dit des sculpteurs qui ont précédé Phidias :

« Donnant sans ménagement dans Tidcal, ils travaillèrent d'après un « système généralement adopté, plutôt que d'après la nature ; ils s'étaient « fait une nature particulière. »

SUU HOMÈRE. 35

Toutes les montagnes sont boisées à la façon des îles, et leur épithète unique est ociô^vTa.

Tous les ports se ressemblent; s'ils ne sont pas précisément indiscernables, au moins règne-t-ii entre eux un singulier air de parenté. Ils sont tous d'une bonne tenue, comme tous les vaisseaux sont pareillement fins de structure et de voiles.

Toutes les maisons des rois sonl bâties sur le même plan .

Il est hors de doute que le poète s'était formé dans l'esprit un type d'île, un type de montagne, un type de rade tranquille et sûre, un type d'opulente et royale maison.

Tant pis pour les îles, les montagnes, les rades et les maisons auxquelles il arriverait de n'être pas telles qu'il les imagine.

Homère a l'humeur peu décrivante ; il laisse tomber une épithète, une courte image, et il se hâte de rentrer dans son récit. Les plus belles contrées et les plus pittoresques ne surmontent pas son dédain de la description. Ou il ne les a pas vues et pas fréquentées , ou il s'en tient à un nonchalant et froid souvenir qui ne va guère au-delà d'une mention nominale.

Ainsi, dans le voyage de Télémaque en Messénie et en Laconie, il ne se rencontre que de rares et frivoles épilhèles, que des coups de pinceau superficiels sans rien de circonstancié.

Et cependant, singularité remarquable , le poète si avare des faveurs de sa muse pour les contrées qui en sont les plus dignes, les prodigue à des terres fabuleuses. Les scènes imaginaires du bouclier d'Achille sont précises et détaillées ; les jardins fantastiques d'Alcinoûs forment une riche et curieuse amplification.

C'est qu'Homère recherche les commodes sujets de mentir et les choses extraordinaires où son imagination peut éclater ; c'est qu'il se plaît aux merveilles et que là seulement il se sent à l'aise et au large.

Cela explique pourquoi il a placé les voyages d'Ulysse hors des réalités de la géographie; pourquoi il nous conte que Ménélas est de retour de régions si éloignées que les oiseaux mêmes n'en pourraient revenir en un an ; cela explique l'île flottante d'Eole avec sa muraille d'airain , les délices du lotos , du népenthès et de la voix des sirènes , Scylla , les Cyclopes , les Lestrygons et quantité d'autres songes de cette nature que vous

chercheriez en vain sur les cartes les plus complètes.

Nous avons avancé que les épithètes lopographiques sont dans Homère de simples façons de dire. Apportonsen des preuves.

Il est d'abord une chose qu'il faut que le lecteur sache. Beaucoup de ces épithètes sont ambiguës, litigieuses et d'un jour si douteux, qu'il devient malheureusement loisible à chacun de les tourner au profit de sa thèse et d'y trouver un encouragement à son illusion.

Je ne prétends pas dresser l'état de tous les mots de cette sorte qui peuvent donner lieu à des contestations philologiques sans fin ; en voici quelques-uns pour mémoire : 7Uo7^u(7)tap6[AOç,êau£ta, îCTiTwecca, eù^eteT^oç, àçvÊtoi et cet 'rfkiëoLTQç si fort admiré par M. Ampère.

Comme nous avons vu les rois et les porchers marqués des mêmes épithètes, nous verrons les fleuves, grands ou petits, fameux ou obscurs, qualifiés de la même façon et en partage du même honneur.

Ainsi le Nil, le Sperchius et le méchant ruisseau sans nom, ou se blanchit le linge d'Alcinoiis, seront également issus de Jupiter.

AtyuTTTOio, StïeTî'o; TroTajjLoto.

Ce AiïTTSTÊo; TTOTaf/oto ne se fait jamais voir qu'à la fin du vers.

On me dira qu'il renferme un sens religieux. Tous les fleuves ne sont-ils pas au même titre issus de Jupiter ?

Je le veux bien, et c'est aussi mon sentiment. Mais parmi ces épithètes d'un si grand prix, qui portent une telle pâmoison dans les sens du voyageur croyant, un grand nombre que l'on juge parfaitement assorties à l'aspect ou à l'état des lieux, n'auraient-elles pas pour origine un fait religieux ou historique? Qui nous dira, par exemple , que ce 7:o)^'jTpv)pa)va dont on fait une grosse affaire ne renferme pas une allusion secrète à quelque légende qui n'est pas arrivée jusqu'à nous ?

Les champions de l'infaillibilité topographique d'Homère en agissent ainsi : ils ont eu, dans leurs voyages, la bonne fortune de voir le Pénée. Or, Tindex de l'Iliade joint au mot nviveioç l'épi thèle âpyupo^tvyi; , aux tourbillons d'argent. Là-dessus , ils entrent en admiration et ils se récrient comme sur une merveille : voilà un mot qui porte coup ! voilà une image parlante et prise dans

la nature ! Et ils prêchent cet article de foi aux gens assez bons pour y croire.

Ce qui est à savoir, c'est si cet âpyupoStvnç ne serait pas banal et circulaire, si d'aventure il ne s'appliquerait pas à beaucoup d'autres fleuves, si même un cours d'eau quelconque, sans désignation particulière, ne serait pas apyupoStvv;; autant que le Pénée.

A propos de fleuves, le poète a versé sur le Xanlhe toutes les épithètes fluviatiles. Cette profusion est aisée à concevoir; le nom du Xanthe revenait de nécessité à tout moment dans l'Iliade. L'offre a été en rapport avec la demande , et le Xanthe se trouve êlre euppeîoç ,

^iv/jEtç, Paôuppooç , àpyupoJtvyiç , oliizol peeôpa, PaôuJtvvfetç , supfoo;, èpaTeivôç, )ta>»à péeÔpa , ^lÏTreTvfç, avSepLoeiç^ (it-eyaç TroTafJLo;, etc.

Il n'est pas inutile de remarquer que ce fleuve si comblé n'a pas les mêmes épithètes sous le nom de Xanthe que sous celui de Scamandre, tout ainsi que Troie est qualifiée différemment, selon qu'elle s'appelle Troie ou Ilion.

L'aspect des choses est changé par une simple considération de prosodie.

Quant au Simoïs, sa conformation antipoétique efFarouche Tépithète, et il reste seul (1).

Le désir de peindre chaque objet sous sa propre et vraie couleur, même d'en esquisser, si légèrement que ce soit, les traits distinctifs, est si étranger à Homère, que la chose dont il parle dans le moment est toujours la plus belle en son espèce.

En est-il à TAxius, l'Axius sera sans contredit le plus beau fleuve de la terre :

. . . ôç TidiXkiGToy C^wp eri yaïav ivicjtv ,

Plus loin ce sera TEnipée :

... o; Tzok6 KoiXki(jZoç 7roTa(;.<ov s-ïtI yatav IViGiv.

Tant qu'il en est à Nirée, il ne pense pas qu'il puisse se voir un plus bel homme parmi les Grecs, à la réserve d'Achille :

... Twv aWojv Aavx'ôv ^at' âp.u|/.ova ny)7vn(ova.

En d'autres rencontres, c'est Ajax qui devient le plus beau :

(1) Aux cas indirects, le mot SifAoeiç forme quatre syllabes gênantes.

... Twv 0Lk\(ù^ Aavawv [jl£t âpLujJLOva ïlrj'Xeicova.

Ailleurs encore, le plus beau des hommes sera Eurypyle.

De même ce sera le tour de chaque devin d'être sans pareil :

npta[/.î«ïr,; E^evo;, otOiVOTToT^wv oyi^ apiatoç.

Ailleurs ce sera Alitherse.

De même chaque femme est à son tour divine entre les femmes,

Homère est un grand enfant, et, à la manière des enfants, c'est toujours le dernier objet qui l'attire et qui rémerveille.

Voilà ce qui fait que, quelque dépit que j*aie de me trouver en désaccord avec l'opinion commune, je reste insensible aux prétendues beautés de ces épithètes, et que je ne gagnerai jamais sur 'moi d'y voir la moindre solidité de sens. On ne peut les approcher de près sans reconnaître que ce sont des paroles en l'air et de pure ostentation poétique.

La plupart sont étonnamment vagues, parce que, en

vertu de la poétique dont nous avons montré le principe, elles vont à peindre le général et non le particulier.

Dix villes sont sacrées et divines.

Cinq sont bonnes.

Vingt-deux ont des épithètes qui expriment l'idée de montagneux. Quoi de surprenant ? et cela prouverait-il, par hasard, qu'Homère a vu ces villes et qu'il les a caractérisées de parti formé ? Qui ne sait que la Grèce est un amas de montagnes? Qui ne sait encore qu'une ville se plaçait toujours sur une hauteur, dans ces temps, où les héros étaient des perturbateurs de la sécurité publique, et où la déesse de la sagesse et celle de la rapine étaient une seule et même divinité ?

Aussi, cette épithète de montagneuse^ d'âpre^ d'e«carpée, qui, à première vue, semble se soustraire à la loi d'idéalisation universelle d'où naissent toutes les épithètes homériques, s'y rattache au fond très-étroitement. Dire d'une ville qu'elle était escarpée, c'était, dans le langage de l'époque, signifier qu'elle était tranquille, assurée, à l'abri de tout péril.

Quinze sont bien bâties.

Dix-sept sont bien peuplées.

Quatorze provinces sont spacieuses.

Dix sont aimables.

Neuf sont fertiles.

Non seulement il n'y a rien que de général, de vague et d'indistinct en de pareilles épithètes, mais en outre ce ne sont ni des raisons topographiques, ni des raisons pittoresques qui en règlent l'emploi.

Les pays dont les noms ont la même quantité, ont^ avec la même épilhèle, la même place dans le vers.

Ntaav Ts ^aôfiviv.

Kpr(7av T£ ^aÔeviv.

RtXXav T£ ^aÔÊViv, 4>v]pa; Te ^aOeaç.

nuÔwva Te ireTp'/eGcav.

RaXu^wvà Te TreTpvîecîdav.

Atyt'XtTua Tpvi^ç^eiav.

âpytvôevTa A'J>ca(JTOv.

apyivoevTa Kajjieipov. {V)

(1) Ces cpithètcs sont tirées du Catalogue, morceau qui m'est véhémentement suspect. Il serait peut-être abusif d'écrire là dessus vingt-trois

Observez avec quelle régularité Tépilhète èpxTstvr]

volumes, à l'exemple d'un savant de l'antiquité ; mais il n'en est pas moins à souhaiter qu'un jour quelque helléniste en fasse la matière d'une dissertation étendue. Nous laissons ce soin et cet honneur à d'autres et nous indiquons rapidement les chefs principaux des raisons principales pour lesquelles nous ne ferions pas difficullé d'exclure de l'Iliade le Catalogue.

1° Le Catalogue présente une connaissance assez exacte des régions continentales de la Grèce ; les peuples y sont énumcrés à peu près dans leur ordre géographique. Or tous les voyages racontés par Homère dans l'Iliade et dans l'Odyssée sont maritimes ; aucun n'a pour théâtre l'intérieur des tcrrcS) à part la petite pointe que Télémaque fait à Sparte ;

2° Les énumérations des peuples cl des villes marchent de telle sorte que l'on peut facilement y glisser, y établir un, deux, trois vers et davantage, sans déranger le mouvement en aucune façon ni porter préjudice au sens général. Avant que les poèmes fussent authentiqucment recueillis et publiés, chaque ville grecque était sollicitée par sa vanité nationale h ces flatteuses interpolations qui vieillissaient sa gloire et grossissaient son rôle ;

30 Aussi remarque-t-on d'étranges, d'inexplicables inégalités entre certains peuples. Pas une ville des Athéniens n'est nommée hors Athènes, tandis que trente villes de Béotic ont cet honneur;

40 Certains peuples qui sont annoncés dans le Catalogue comme des foudres de guerre ne se font voir nulle part dans le poème. Ainsi les Arcadiens ne montent pas moins de soixante vaisseaux, ils sont introduits sur la scène avec les épithètes oLf/jLiLOLyyixai, sTrtarâaevoi izokiu.i^i'.'* et ces rudes guerriers, ces habiles gens ne sont mentionnés qu'une fois dans la suite, sans que leur nom se rattache à aucun fait de marque ;

5° Un grand nombre d'épithctes topographiques ne se rencontrent que dans le Catalogue, 7PoXu)cvr)ii.c;, •nroXurpTnpwv, iroXuaTâ(puXcç, ecpaXoç, t6ix,io6i;, EuxTiTo;, otp-]^ivoeiç, é)caTO(X7roXi;, xXa)p.a)weiç, àxpiTo'cpuXXo;

tombe à la fin du vers, et comme elle vient, pour ainsi dire, de commande.

H[Jt.a9tyiv gpaTeivyfv.

Mv)0vi7i; epaTStvrJ;.

AaxsJaiaovo; è^ èpaTSivi^'ç.

Àpv)'v7]v èpareivi^'v.

Aùyetà; èpaTetvà;, Àpai9up£y;v epareiv/fv.

MavTiv^/]v èpaTÊivyfv.

Sjç^e piviv i paxeivyfv .

Imbrosy Samos^ Chio sont trois iles; leurs noms sont de deux syllabes identiques pour la quantité ; ils appartiennent pareillement à la seconde déclinaison ; Imbrosy Samos , Chio seront qualifiées TuatTuaXoecca et, par une coïncidence qui, répétée, ne saurait être un pur effet du hasard, toujours au génitifs TraiTrxXoecaYiç.

Il y a manifestement quelque loi secrète d'harmonie qui appelle ces étranges rapports.

Lesbos^ Lemnos^ Lyctos sont, pour la quantité et les conditions grammaticales, des mots identiques, lesquels en outre commencent tous les trois par un lambda. Lesbosy Lemnos et Lyctos seront toutes les trois bien bâties y èu)CTi{jLÉvY).

Si le lecteur se laisse aller à son impression, assurément il soupçonnera plutôt un effet d'harmonie , une habitude de versification, en un mot un fait rhythmique qu'une image exacte dans les vers suivants :

KcoTuaÇy E3rpv)Civ re TCoXuTp-rfpcovà xe ©laêviv. 4>apiv Te SirapTTîv re TcoXuTpvîpcovà t6 MéccYiv.

oî J't7coO*^'6a; eîj^ov, èuxTt[Jt.evov -JUTO^teOpov. ot S'àp' ÀOvîvaç eï/ov, 6uxTi(Aevov TCToXteOpov. oî Je Mu'^'rfva; elj^ov, èiiîtTtjAevov TCToXîeOpov. eiiaT* ï(/.ev è; A*fl(/.vov, èiixTifjLevov irToXteôpov. oloç NyfptJtov elXov, èuîtTt[Aevov TCTO^teOpov.

Franchement, si peu qu'on ait l'esprit libre de système, est-on bien tenté de prendre à la lettre cet èuxTi- (JL8V0V TCToXieôpov ot de le considérer comme une chose sentie ?

Je conçois à la rigueur qu'une épithète homérique, examinée à part, hors du vers auquel elle appartient, fasse quelque illusion ; mais, vue en sa place et rapprochée des autres endroits où elle se remontre, elle ne conserve pas la plus faible apparence de bonne foi, et nous ne cesserons de crier que c'est une affaire de langage et d'harmonie, d'exécution technique et de métier,

un embellissement ou une commodité de versification où la géographie n'a rien à voir.

On ne sera pas étonné d'apprendre que les villes qui portent le même nom obtiennent les mêmes épithètes, et on ne fera pas de difficulté de conveoir que ces épithètes ainsi confrontées s'entrenuisent sensiblement.

Aùyeià; spaTSiva; (Locride).

Aùyeta; èpaTeivà; (Laconie).

De même que le Xanthe de Lycie a la même épithète que le Xanthe de Troade :

SavÔou JtvvfevTOç.

EivÔou ^tv/levTo;.

Les épithètes varient selon les cas du mot.

Calydon est aimable au génitif.

Elle est rude au datif.

Elle est rocheuse à {'accusatif.

Pylos est sablonneuse au génitif Qi rien qu'au génitif.

Elle est bonne au datif.

A Y accusatif elle est néléenne (ville de Nélée) ; mais, le plus ordinairement, à ce dernier cas, elle se passe d'éplthète.

Nous n'inférons pas de là qu'Homère, comme un écolier en peine^ ne se fail pas conscience d*user d'une cheville pour se tirer d'un vers récalcitrant.

Non ; Homère a d'étranges facilités de versification ; il a de plus amples ressources, et il prend des licences plus étendues qu'aucun poète, se faisant un jeu de la quantité des syllabes, les abrégeant ou les allongeant à son choix ; il dispose en outre d'un fonds inépuisable d'adjectifs généalogiques, géographiques, mythologiques, historiques ; donc il avait dix, vingt manières de faire tel ou tel vers ; s'il l'a fait ainsi que nous le lisons, ce n'est ni gêne ni pauvreté, c'est habitude naïve et façon enfantine.

Sa pensée ne s'arrête, ne se porte, ne s'éveille pas sur de pareilles misères ; son génie n'est ni fin, ni recherché, ni savant, ni laborieux; il est bonhomme, tout instinct, tout candeur, tout spontanéité, tout innocence; il ne s'offense ni aux répétitions ni au vague; ses idées et ses paroles s'ordonnent selon des lois que nous ignorons ; il part de principes et il use de procédés qui remontent au-delà des poétiques et sur lesquels il nous est malheureusement aisé de prendre le change.

Cette poésie archaïque abonde en mystères et en étrangetés comme la sculpture et Tarchitecture primitives.

Il aime à retomber dans ses propos ; il se berce à ces corai et ricorsi; il trouve du charme à ces reprises périodiques, à certains refrains d'idées et de mots, à des eflFets de symétrie qui nous paraissent puérils ; les épithètes sont pour lui les éléments bruts de la langue poétique ; elles n'ont pas de portée directe ni de valeur exclusive ; elles se doivent et se donnent toutes à tout ; elles représentent l'état commun, générique, convenu , obligé, poétiquement officiel des choses et non leur fond ni leur nature.

M. Ampère dit quelque part ; « Chose remarquable! « avec l'exactitude des peintures diminue chez les Grecs « l'essor de la poésie ; la puissante imagination d'Ho- « mère, d'Eschyle, de Pindare s'assujétissait à faire de « la nature un portrait ressemblant; les poètes de la <i décadence semblent trouver au-dessous d'eux cet escf clavage du vrai ; dans leur liberté stérile ils ne tra- « cent que des descriptions vagues, w

C'est précisément du contraire que je suis frappé. Aux époques de décadence littéraire, on serre la nature de

plus près; on étudie un objet jusqu'à ce que l'on en obtienne sur le papier les nuances caractéristiques ; on prend mesure de l'image et de l'épithète ; on recherche laborieusement la fidélité littérale du paysage et du costume ; on peint d'après des croquis ; on invente sur des notes et des plans ; on est géographe- gazetier, chronologiste, statisticien. Lesépithètes de Stace et de Claudien sont incomparablement plus distinctes et plus individuelles que celles de Virgile.

Réfléchissons en outre qu'Homère improvise, et que l'improvisation libre, inattenlive, intempérante, emportée, comme elle est, a besoin de procédés prompts, faciles, simplificateurs ; elle ne revient pas, elle ne relit pas, elle ne rature pas ; eUe hait les frais et les façons ; elle prend où elle peut.

Enfin les vers d'Homère étaient chantés ; ils avaient un accompagnement, et nous sommes hors d'état aujourd'hui de démêler les usages et les exigences de cette mélopée, même d'en saisir la trace.

Aussi avons-nous tort, au lieu de l'admirer avec un cœur simple, de soumettre Homère à la juridiction de nos infirmes rhétoriques et aux pourquoi de notre eu-

riosité collégiale, tort de lui chercher des mérites qui soient en conformité avec le goût des siècles raisonneurs. Cette fidélité topographique ne fût-elle pas une chose de pure opinion, cela prouverait-il qu'Homère Ta recherchée ? Cela servirait-il de beaucoup à sa gloire ? Le nom de Michel-Ange s'est-il accru le jour où un géomètre a fait la découverte que la courbe du dôme de Saint-Pierre est justement celle de la plus grande résistance? D'autre part, qui prendrait sur soi de garantir que cette raison a dicté le choix et conduit la main du sublime architecte?

Rentrons dans la question.

On me dira : Prenez en délit de mensonge une seule épithète d'Homère. — Patience; cela viendra peutêtre.

On m'alléguera des exemples; on se fera fort de ce qu'Homère appelle Tiryntho la ville aux bonnes murailles; or, leur masse indestructible a tenu tête à trente siècles; donc Homère l'a qualifiée à bon escient et pour de justes raisons : blasphémateur, à genoux devant ce Tetyioeccav.

Mais combien de villes ont la même épithète ou une épithète analogue, èiixTijjLsvov, cùxtitov, eÙTstj^eov, et qui

sont parfaitement enterrées, et dont je défie tous les savants du monde de m'apprendre des nouvelles 1

Je vais plus loin, et, dussé-je désespérer d'être cru, je suis prêt à tenir cette gageure. On mettra dans un chapeau autant qu'on voudra d'épithètes topographiques d'Homère; et je donne un entier gain de cause à la thèse contraire, si le hasard fait sortir de ce chapeau secoué dans les règles une seule épilhète qui par quelque endroit ne s'adapte à Tirynlhe.

J'écarte d'abord, bien que ce soit contre mon intérêt, le gros des épithètes générales et peu signifiantes, divine j sacrée^ bonne^ aimable^ brillante^ etc., et je vais à celles qui ofi'rent un semblant de précision.

Homère aurait pu dire de Tirynthe, la maritime, la sablonneuse : elle est peu distante de la mer; la spacieuse^ la féconde, la nourrice des brebis et des chevaux,\di mamoelle de la terre : elle est dans une grande et fertile plaine; la creuse, la profonde, V enfoncée : elle est enfermée enlre des montagnes; la haute : elle est placée sur une élévation ; la verte, la fraîche, Vherbeuse : le rivage de Lerne est en vue avec ses beaux gazons, lucida gramina; la venteuse : quelle ville de la Grèce

n'a pas sa part du vent ? la vineuse : elle a des vignes, et le vin du terroir n'est pas sans renom; la boisée^ Y ombreuse : non loin de Tiryntheî il se voit de frais bouquets d'arbres ; la fleurie : l'emplacement de Tirynthe est couvert de fleurs.

Ce Teij(,idfi(7ca reste donc une silhouette indécise et un pâle à-peu-près.

Il n'est pas bien étonnant qu'Homère, en l'employant au hasard, n'ait pas donné tout à fait dans le faux, les chances qu'il avait de se tromper se réduisant à rien.

Quelle qu'eût été l'épithète dont sa fantaisie ou son oreille se fût accommodée, croyez qu'elle eût été un objet d'adoration.

Il lui a plu de dire et dé redire que THellespont était large (-ju^aTuv feXXvîcirovTov). On admire ce large quoique ce soit une véritable sottise. A la place de large il aurait mis resserré^ nul doute qu'on n'admirât ce resserré, en quoi on aurait bien plus de raison.

Si les épithètes topographiques ne sont pas précisément ni toujours menteuses dans Homère, en certains cas il ne s'en faut pas beaucoup.

Les sept villes qu'Agamemnon offre en présent à Achille, afin de l'apaiser, sont des villes merveilleusement peuplées selon l'usage, cùvat6jJLeva T^ToXieÔpa; d'où vient qu'elles ne figurent pas dans le catalogue, et que dans le reste du poème on n'entend plus parler de ces importantes métropoles ?

Cos est pareillement dite bien peuplée; il n'en faudra pas moins qu'elle se confédéré avec quatre autres étals pour former un contingent de quinze cents hommes.

Ithaque apparaît à la fois comme une ilo stérile et comme une terre opulente.

Ici, elle est âpre^ montagneuse^ rude; là, elle devient subitement la grasse Ithaque.

Ce dernier trait ne serait-il pas une façon de parler toute faite ? On penche fort à le supposer en voyant

... Auîcivi; èv Twiovi ^-/((xw.

Ici, Télémaque, pressé par Ménélas d'accepter trois ou quatre chevaux, refusé et fait réponse qu'Ithaque ne lui fournirait pas de quoi les nourrir.

SUK HOMÈRE. 5o

Ailleurs, Ithaque porte du froment et du vin en abondance; elle a les pluies nécessaires dans les saisons et les rosées qui réjouissent les plantes. Enfin ce misérable rocher est couvert de ces troupeaux fabuleux qui faisaient rébahissement de Pope. Encore ne faut-il pas avoir seulement égard au bétail d'Ulysse , mais se souvenir que dix-huit citoyens d'Ithaque sont des propriétaires fonciers assez considérables pour oser prétendre ouvertement à la main de la reine Pénélope.

Je vais au-devant d'une objectiou inévitable.

Comment se fait-il que des voyageurs sincères, graves et très-entendus proclament, après une patiente et ponctuelle vérification , l'impeccabilité des épithètes homériques? Que répondrez- vous, par exemple, à cette affirmation si expresse de Ghoiseul-Gouffier ?

« Les épithètes que Ton s'accorde à trouver oiseuses ce ajouteront désormais presque toutes au sens du mot « qu'elles accompagnent, en établissant entre les objets (c des distinctions jusqu'ici méconnues; elles m'ont été

a interprétées par de continuelles recherches , souvent « par des observations fortuites et involontaires. »

La grande merveille et la belle raison! En voyage on voit ce qu'on veut voir, tout ce qu'on veut voir et rien que ce que Ton veut voir.

Le père Lafliteau n'a-t-il pas découvert des fragments d'Euripide dans les propos de table des Iroquois ? Choiseul-Goufïier n'a-t-il pas retrouvé la place de l'Ida où Paris adjugea la pomme à Vénus et celle où Jupiter ressentit pour Junon un si pressant retour d'ardeur conjugale?

Les lieux où il nous plaît d'imaginer que s'est passé quelque magnifique événement revêtent soudain un prestige qui nous dissimule leur réel aspect. Les yeux les plus aigus et les mieux ouverts deviennent de nul usage , les perceptions nous arrivant par notre fantaisie.

Un matin, Chateaubriand se trouve en présence d'une rivère qui s'appelle le Sousonghirli et qui ressemble à toutes les autres rivières du monde. Mais l'érudit et enthousiaste voyageur vient à se douter que ce Sousonghirli pourrait être le Granique, et alors, d'indiflférent et

de distrait , le voilà étourdi du coup et qui entre dans un transport dont il n'est plus le maître.

u Quelle est donc la magie de la gloire! Un voyageur « va traverser un fleuve qui n'a rien de remarquable ; « on lui dit que ce fleuve se nomme Sousonghirli; il «' passe et continue sa route ; mais si quelqu'un lui crie : (' C'est le Granique, il recule, ouvre des yeux étonnés, « demeure les regards attachés sur le cours de l'eau, ce comme si cette eau avait un pouvoir magique, ou (( comme si quelque voix extraordinaire se faisait ence tendre sur la rive ! »

Je laisse à penser si un homme ainsi féru conserve la gravité d'un critique, et si cet état d'ensorcellement permet de s'enquérir avec soin des choses et de les représenter telles qu'elles sont.

On arrive bouillant de curiosité et ainsi réservé aux éblouissements, aux crédulités et à de folles superstitions. On arrive la cervelle frappée par une lecture récente d'Homère, de Sophocle ou d'Hérodote, et l'on regarde avec une forte passion de se persuader qu'on se trouve en eflet dans un lieu qui a été témoin d'un grand événement ou qui a la marque des pieds d'un grand poète.

60 IDÉES NOUYELLEIS

Là on s'anime sur d'insidieuses apparences et de perfides fantômes. Dans cette confrontation intéressée du texte et de la nature on n'apporte qu'un soin , celui de les faire concorder. On n'oublie rien pour ajuster les choses à ses souhaits et à son attente. On aide à la lettre; on prête aux mots des sens inattendus ; on élude tout ce qui est négatif et attiédissant; on ferme les yeux sur les résistances ou les contrariétés chagrinantes qui rompraient le charme et troubleraient cette vision béatifique.

Peut-il en être autrement? Dans le moment que j'achève de lire le récit de la bataille de Marathon, mon guide m'arrête et me dit : « Eflfendi, voilà Marathon; j> il me faudrait une force de tête au-dessus de l'humanité pour m'inquiéter du probable, pour balancer les pour et les contre, pour m'ôler à moi-même la satisfaction de croire que c'est bien le champ de bataille de Marathon que je foule et celle plus douce de le faire imprimer.

C'est là une vérité d'expérience, et j'ai quelque droit de retracer ce genre de docte hallucination en ayant été plus d'une fois le jouet dans ma jeunesse.

Mais, comme on peut se méfier de mon témoignage, invoquons-en de plus autorisés et de nullement suspects.

Choiseul-Gouffier se met dans la tête qu'il a retrouvé remplacement de Troie. Il s'y reconnaît comme dans Paris et dans Versailles ; il va de çà, de là, voyant clair dans le moindre recoin, sans jamais tâtonner ni demander sa route, et ne cessant de tout admirer avec les exclamations accoutumées.

La dissertation marche triomphalement ; comme Ajax, elle avance dans la plaine d'Ilion à larges, terribles, héroïques enjambées, quand tout à coup elle vient à s'embarrasser et s'embrouiller sur un certain 'irepi qui est de conséquence, d'une si extrême conséquence qu'il y va de tout le système.

En ce cas désespéré, que fait l'antiquaire? Rien que de simple et qu'à sa place nous n'eussions fait. Il voile la face de la grammaire, et par une sorte de coup d'état philologique il réduit ce 'itspi à signifier devant et non plus autour.

Au fond , Choiseul-Gouffier n'est pas entièrement rassuré sur la validité de ce qu'il vient de commettre; il en garde quelques petits remords dont il a même la franchise de faire confidence à son lecteur, mais il les endort bien vite par une ingénieuse comparaison : « Ce

a n'est peut-être pas la seule occasion où l'on ait ainsi « fait des règles à son usage et forcé la grammaire elle- « même de venir au secours de l'érudition dans la peine. « Les savants alors ne ressemblent-ils pas un peu à ces « despotes qui font vite une loi à l'appui d'un excès « qu'ils ont intérêt de commettre? »

Un homme d'esprit ne reste jamais à court; soit de front, soit de biais, il finit par trouver son compte. S'il est piqué par l'enthousiasme, il sait donner des tours favorables aux choses qui lui sont le plus contraires, et il trouve des sujets de s'obstiner dans sa créance où il n'en verrait quô de douter, s'il était do sang-froid.

Faut-il d'autres exemples de cette foi à toute épreuve et des moyens par lesquels on la préserve? — Ecoutons M. Ampère.

a J'avais toujours été frappé d'un dissentiment remarie quàble entre les poètes latins et les poètes grecs, au a sujet de la cigale. Suivant les premiers, ce chant est ce rauque et importun ; les seconds le représentent comme ce plein de douceur. Homère et Hésiode parlent de la a cigale, qui répand dans les airs sa mélodieuse cliana son\ Anacréon, dans une ode charmante, célèbre sa

« voix harmonieuse; dans Théocrite , le chant du t< berger vainqueur est trouvé semblable à celui de la « cigale, et le poète comique Eupolis lui comparait le u langage de Platon; enfin l'Anthologie est pleine de « pelites pièces qui célèbrent la grâce de ce chant. Ce a contraste entre les expressions de Virgile et celles « d'Hésiode, d'Anacréon, de Théocrite, des poètes de « r Anthologie,. m'a été expliqué, quand j'ai pu compa- <• rer le chant de la cigale en Italie et en Grèce ; je l'ai « trouvé, est-ce une illusion ? criard dans le premier de a ces deux pays et agréable dans le second (1). »

Quelque étendue, zélée et jalouse d'exactitude que soit une description, il n'est pas toujours aisé de discerner les sites qu'elle s'est proposé de peindre.

Certes, César est un écrivain admirablement précis, et cependant les antiquaires ne parviennent pas à tomber d'accord sur les lieux où étaient Gergovia et Alesia, quoiqu'il semble, quand on lit César dans son cabinet, qu'il ne puisse y avoir sur ces points deux opinions.

(1) Ampère, pa^e 27.

Si, en compagnie d'un tel historien, on est en danger de se perdre, on ne saurait, à moins de folie, se flatter de la moindre espérance de se sauver sous la conduite d'un poète.

Chateaubriand va reconnaître dans les alentours de Jérusalem les traces du Tasse, lequel n'avait pas vu Jérusalem, et il vérifie jusqu'à un point l'exactitude pittoresque de la Gerusaleme liber ata.

« Le 10, de grand matin, je sortis de Jérusalem par c( la porte d'Ephraïm , toujours accompagné du fidèle ce Ali, dans le dessein d'examiner les champs de bataille « immortalisés par le Tasse. Arrivé au nord de la ville, ic entre la grotte de Jérémie et les sépulcres des rois, a j'ouvris \di Jérusalem délivrée ^ et je fus sur-le-champ a frappé de l'exposition du Tasse :

Gerusalem sovra due coUi è posta, etc.

(c Rien de plus net, de plus clair, de plus précis que <c cette description ; elle eût été faite sur les lieux qu'elle ce ne serait pas plus exacte.

ce On est absolument sur les lieux. Le camp s'étend (X depuis la porte de Damas jusqu'à la tour angulaire, à

« la naissance du torrent de Cédron et de la vallée de fx Josaphat. Le terrain entre la ville et le camp est tel « que le Tasse l'a représenté, assez uni et propre à de- « venir un champ de bataille au pied des murs de So- « lyme. Aladin est assis avec Herminie sur une tour « bâtie entre deux portes, d'où ils découvrent les corn* - bats do la plaine et le camp des chrétiens. Cette tour « existe avec plusieurs autres entre la porte de Damas « et la porte d'Ephraïm.

(c Je place l'admirable scène de la fuite d'Herminie « vers l'extrémité septentrionale de la vallée de Josa- « phat. Lorsque l'amante de Tancrède a franchi la porte « de Jérusalem avec son fidèle écuyer, el/e s'enfonce « dans des vallons et prend des sentiers obliques et ce détournés {Cani, vi, stanz. 96). Elle n'est donc pas « sortie par la porte d'Ephraïm; car le chemin qui « conduit de cette porte au camp des croisés passe sur « un terrain tout uni ; elle a préféré s'échapper par a la porte de l'orient, porto moins suspecte et moins a gardée.

ce Herminie arrive dans un lieu profond et solitaire : ce In solitaria ed ima parie. Elle s'arrête, et charge

<c son écuyer d'aller parler à Tancrède : ce lieu pro- « fond et solitaire est très-bien marqué au haut de la « vallée de Josaphal, avant de tourner l'angle septena trional de la ville. Là, Herminie pouvait attendre en « sûreté le retour de son messager; mais elle ne peut «^ résister à son impatience : elle monte sur la hauteur, « et découvre les tentes lointaines...

« Quand on est sur les lieux , on croit voir les soldats « de Godefroy partir de la porte d'Ephraïm, tourner « à l'orient, descendre dans la vallée de Josaphat....

« Alcandre et Polipherne, qui sont en garde avance cée, devaient être placés à peu près vers les sépulcres « des rois (1) »

Après Chateaubriand survient M. de Lamartine, et celui-ci nous donne sa parole que le Tasse n'est pas arrivé à se former la moindre idée du terrain qu'il ^vait choisi pour théâtre de son poème.

« Si le Tasse avait eu , comme le prétend M. de a Chateaubriand, l'inspiration des lieux en écrivant (c la JéruHalem délivrée (et j'avoue que, tout admira-

(1) Itinéraire de Paris à Jérusalem^ édit. Didot, t. ii, p. 89.

« leur que je suis du Tasse, ce n'est pas par là que je « le louerais , car il est impossible d'avoir moins c( compris les sifes^ et plus menti aux mœurs qu'il « ne Va fait ; mais qu'importent les sites et les mœurs ? « La poésie n'est pas là, elte est dans le cœur... (1) >) i

Lecteurs, tirez-vous de là. Est-il possible de concevoir un plus scandaleux conflit de témoignages, et quelle confiance de pareils exemples peuvent-ils laisser dans les paroles de Messieurs les voyageurs ?

Il est nécessaire d'observer, à leur décharge, qu'ils n'ont ni le temps ni la patience de s'assujétir aux formalités, aux mesures, aux soins requis par un travail aussi délicat que la vérification sur place d'une page descriptive. On ne fait que passer, le plus souvent hors d'haleine ; eût-on la sincère intention de prendre une saine idée des choses, on voit peu, vite, mal et sans ordre. Rentré en son gîte, albergo, khani, lente ou cange, on griffonne la promenade du jour; c'est une affaire faite, et plus tard, sur cett« impression informe et de passage, aidé de souvenirs lointains et usés, on décrit, on disserte, s'il en est besoin.

(1) Lamartine, Voyage en Orient,\. i, p. 364, ôdit. de 1849.

En outre, dans les pays classiques, on est exposé à des enchantenaents subtils et à d'insinuantes illusions, parce qu'on les parcourt la tête chargée d'hémistiches grecs et lalins impatients de se faire jour. On chemine aveuglé par des citations ; il en vient de chaque point de rhorizon ; il s'en élève et il en pleut de toutes parts, de la terre, des fleuves, des montagnes et du ciel ; il n'est rien qui ne se montre à travers un brouillard de poésie, rien qui ne se puisse noter par un vers de Virgile, d'Homère, d'Horace, de Pindare.

Est-ce à dire pour cela que Virgile, Homère, Horace, Pindare aient eu jamais en vue les sites où d'eux-mêmes courent s'appliquer leurs vers?

Je me souviens pour ma part m'être rencontré une après-midi, dans le Péloponèse, en face d'un paysage de Théocrite.

C'était, entre Mycènes et Némée, le plus aimable petit coin de terre : un peu d'eau, des fleurs restées fraîches et vivaces dans le mois de juin, un groupe d'arbres, des chants d'oiseaux et des bourdonnements d'abeilles, au milieu d'horribles et bri\lantes solitudes.

J'aurais juré que Théocrite avait passé par là.

rioia, y' à CTiSà; àrîs, y.at àx.pt^5; coi^e "Xa^eîjvTi.

TouTô ^p'js;, w^fi yjjxstpo;, 6^5 îcaXôv fioy-êsOvTt 77071 ^(/.àvfidC'. (jLsXiGcai' EvO'u^aTo; ^j^'jypco y.pàvai ^^Jo* rat (^ ettI Sev^pojv Opvtys; Xst>.ay£'jvTf x-at à G^ià oùàev ô[j.oia Ta rapi rtv j^y^^.st 'îè /.a\ a ttitu; u^J/oôe xwvou; (1).

Et cependant Théocrite ne connaissait pas le Péloponèse. Si, au lieu de naître en Sicile, il eût été de Corinthe, que de belles phrases j'aurais pu faire sur sa fidélité pittoresque !

Se peut-il rien lire de plus approprié à la Grèce que ces vers d'André Chénier (2)?

Mais Ccrcs a maudit cette terre âpre et dure ;

Un noir torrent pierreux y roule une onde impure ;

Tous ces rocs calcinés, sous un soleil rongeur,

Brûlent et font hâter le pas du voyageur.

Point de fleurs, point de ^fruits, nul ombrage fertile

N'y donne au rossignol un balsamique asile.

(1) Théocrite, id. v. 31 et 45.

(1) André Chénier, id. nu

Quelque olivier au loin, maigre fécondité, Y rampe et fait mieux voir leur triste nudité.

Et cependant André Ghénier n'avait pas vu la Grèce, et à coup sûr il parlait au hasard.

Il est une question que je ferais volontiers aux voyageurs qui se piquent de voir à nu, dans Homère, la Grèce actuelle.

S'ils ne se trompent point, d'où vient que les écrivains qui n'ont connu la Grèce que par Homère, la défigurent si étrangement, et que, relues en Grèce, leurs descriptions paraissent grotesques?

Les plus familiarisés avec Homère, par exemple, Fénelon, Barthélémy, Courier, n'ont pas su encadrer une action romanesque dans un paysage grec, sans tracer de ce paysage un tableau d'un ridicule achevé. Voyez le premier adonisant en bonne conscience ce nu et morne rocher de Délos.

« Il considérait cette côte où s'élevaient au-dessus « des arbres et des rochers de petites collines toujours ce couvertes d'un gazon naissant et fleuri; il ne pouvait « assez regarder les fontaines pures et les ruisseaux

« rapides qui arrosaient cette délicieuse campagne; il « s'avançait vers les bocages sacrés qui environnent le a temple du Dieu, il était élonné de voir cette verdure « que les aquilons n'osent jamais ternir. »

Pourquoi Fénelon et les autres sont-ils tombés en ces bouffons travestissements ?

Parce que, lecleurs d'Homère, ils se sont accoutumés à croire dans l'âme qu'en Grèce toutes les montagnes étaient chargées de forêts et toutes les campagnes réjouies par des fleuves aux tourbillons d'argent ; qu'il ne s'y voyait que troupeaux gras et bondissants, grottes humides et fraîches, prairies pleines de violettes.

On me dira : La Grèce a changé de face , elle a perdu ses sources et ses fleurs ; où furent ses bois,on ne trouve plus même de quoi se tailler un bâton ; son bétail a péri; le peu qu'il en reste est maigre et se vend cher.

Mais alors ce serait une chose miraculeuse et incompréhensible qu'Homère ait su peindre et la Grèce d'autrefois et celle d'aujourd'hui, si elles se ressemblent si peu. Ses épithètes étaient de nécessité fausses dans son temps, ou elles sont fausses dans le nôtre ; elles ne peuvent avoir une vérité invulnérable et qui se conserverait

eD dépit des grands changements essuyés par les lieux auxquels elles s'appliquent.

II y a dans Tlliade, entre cent autres, un délicieux tableau, celui des moissonneurs^ que Chateaubriand a transporté dans ses Martyrs^ marqueterie de réminiscences classiques.

« On voit d'abord un enclos couvert d'une abondante « moisson ; des moissonneurs y mettent la faucille. Les « poignées d'épis tombent le long des sillons ; trois « hommes sont occupés à les assembler en gerbes et « à les lier; de jeunes enfants les suivent pour leur en ce porter continuellement des brassées. Le roi de cette « terre, avec un sceptre, se tient debout en silence au « milieu des moissonneurs et le cœur plein de joie de « voir les richesses dont ses greniers vont être remplis. « A quelques pas de là, les hérauts, à l'ombre d'un t< chêne, préparent un festin d'un bœuf qu'ils ont im- « mole... »

Je le demande à tous ceux qui ont entrevu la Grèce, est-ce que jamais les champs et les rustres qui les ensemencent et les moissonnent leur ont apparu sous ces fraîches et riantes couleurs?

Reste-t-il le moindre à-propos dans ces savoureuses imagesde la paix, ducontentement, de rabondance, d'une vie grasse, heureuse el facile, des sereines joies de la cau)pa'gne et d'un travail béni du ciel ?

Ce que je puis dire de certain, c'est que la terre est pelée, couverte de pierres, saoule de soleil, exhalant des bouffées de flamme, bruissante du cri des cigales; que les moissonneurs sont des gueux noirâtres, plus qu'à demi nus, à face de brigands, à la peau huileuse et fumante de sueur, et que les moissonneuses causent du dégoût avec leurs joues rôties, leur attitude épatée, leurs robes souillées de terre, lâches ou collées au corps, dans les deux cas oublieuses de la pudeur.

Il reste un point qui rentre trop dans la matière que je traite pour que je puisse me dispenser d'en toucher un mot.

Homère a-t-il couru le pays à l'exemple de son Ulysse ? A-t-il vu beaucoup de villes et beaucoup d'hommes? A-t-il même voyagé si peu que ce soit?

Il y a grande apparence que non.

Quantité d'endroits, dans ses deux poèmes^ démontrent qu'il connaissait fort mal la Grèce. Je ne sache pas de poète, à part les auteurs des Chansons de Gestes^ qui ait plus négligemment évalué les distances. Il n'a

d'autre guide on ces matières que le hasard ; il procède au jugé, de la façon la plus naïve, sans se mettre en peine des distractions et des inadvertances.

Il appellera longue la traversée de Lesbos à Pylos et même à Argos (1) ; ailleurs il appellera longue et rude (2) une traversée qui, à fin de compte, se trouve être d'une journée.

Le voyage de Télémaque à Pylos et à Lacédémone est représenté comme une hardie et périlleuse entreprise, dont la seule idée met tout le pays en remuement ; et cependant c'est chose fort commune , même au dire d'Homère. Les habitants d'Ithaque fréquentent le continent, et leurs rapports avec la Messénie sont journaliers.

De plus, Pénélope est de Lacédémone ; c'est dans cette ville que réside son père, et ainsi le coup de tète de Télémaque se réduit à faire une visite à son grand-père.

Pénélope, voyant en songe sa sœur, laquelle est mariée en Thessalie, en demeure tout interdite et craint que ses sens ne Tabusenl ; dans son saisissement^ elle tient cet étrange propos : « Ma sœur, pourquoi viens- tu ici?

(1) Odyssée, lU, 168.

(2) ^oXixw ôîbv àp'^aXéviv Te, Odyssée, IV, 483.

« tu n'y es jamais venue , car tu habites un pays fort a éloigné (1). »

La même Pénélope, entendant dire qu'Ulysse a des amis et des hôtes dans File de Crète, n'en témoigne aucune surprise (2).

Agamemnon conte (3) qu'il lui a fallu tout un mois pour se rendre de Lacédémone à Ithaque, tandis que pour Télémaque ce voyage est une traite de deux jours et demi, les couchées comprises.

Sarpédon dit avec une insistance très-marquée qu'il est venu de très-loin (de Lycie à Troie) :

TYiXoO yap Auîcirj (4).

pendant que le voyage de Bellérophon , de Corinthe en Lycie, est présenté sans réflexion et comme Taflaire la plus simple (5).

Lerécitque Protée faitdu voy âge d'Agamemnon donne

U) Odyssée, IV, 810.

(2) Odyssée, XIX, 191.

(3) Odyssée, XXIV, 118.

(4) Iliade, V, 478 et 479.

(5) Iliade, VI, 171.

lieu de soupçonner qu'Homère a cru qu'il fallait doubler le cap Malée pour aller de Troie à Argos (1).

On n'aurait jamais fait si Tou prenait à tâche de recenser toutes les choses semblables qui se rencontrent dans l'Iliade et dans l'Odyssée.

Un des prodiges assurément les plus inconcevables, c'est la traversée d'Ulysse du pays des Ciconiens au cap Malée.

Qu'on relise ce début du récit du héros (2), en même temps qu'on se remettra sous les yeux une carte de la Grèce, et l'on n'admirera pas peu qu'Ulysse, tirant du nord au sud, à travers le groupe si dru des Gyclades et près des côtes de la Grèce continentale, en des parages où l'on ne saurait se mouvoir ni se tourner sans découvrir à chaque heure quelque terre nouvelle, ne rencontre aucun point du littoral ni aucune tle.

On peut rapprocher ce fait d'un autre non moins surprenant, c'est que pas une des plus grandes et des plus importantes Gyclades n'est mentionnée dans l'Iliade. Le catalogue ne renferme guère d'autres îles que d'assez

(1) Odyssée, IV, 514.

(2) Odyssée, IX, 62 et suiv.

méchantes îles (1), presque toutes sur la côte d'Asie, telles que Symé , Nisyre , Carpathos , Casos , Cos , Calydnes.

Nous savons qu'il y a des personnes assez complaisantes envers elles-mêmes pour se flatter de voir clair dans la géographie homérique ; si bien persuadées qu'elles soient qu'elles ne donnent pas dans une illusion, elles n'oseraient disconvenir que celte géographie est pleine d'obscurités, puisqu'elle a fait nailre un nombre infini de systèmes contradictoires ; et pourtant il est à remarquer que, lorsque Homère possède sur une contrée quelque renseignement spécial, il ne néglige jamais de le rapporter avec soin.

Ainsi, il fait mention nommément du gué de VAlphée et des fontaines Messéis et Hypérie près d'Argos; il dépeint dans le détail un rocher qui est situé près de Gortyne : « A V extrémité de Gortyne est une roche ce liêêe et élevée qui s'avance dans la mer brumeuse; « c'est le promontoire de Pheste; il rejette sur sa « gauche les flots que le Diotus pousse violemment

(1) Sauf Crète, Rhodes et l'Eubée.

« contre lui^ et un petit rocher arrête de grandes « vagues (1). »

Ailleurs il dira : « Les vents Vempêchèrent de doubler ce le cap Malée et le poussèrent à V embouchure du a fleuve AmnisuSj où est la caverne d'Ilithye^ sur une « rade très-difficile et très-dangereuse (2). »

Cela, ou je me trompe beaucoup, m'autorise à induire qu'Homère ne connaissait que par leurs noms les pays sur lesquels il ne circonstancié rien.

Un rapprochement mettra notre pensée en son jour. Comparons les voyages d'Ulysse avec la navigation des marchands Cretois^ décritedans V Hymne à Apollon (3).

Ce n'est plusici un voyage confus et mystérieux durant lequel ne se montre aucune terre connue, où l'on ne descend que dans des mythes, où l'on ne relâche que dans des légendes, mais une nette, pure, irréprochable et vivante vue du littoral, déroulé scène par scène :

c( Le navire poursuit sa course rapide; il passe devant (c Arène, l'agréable Argyphie, Thryos où l'Alphée ofiFre

(1) Odysscc, m, 293.

(2) Odyssée, XIX, 188.

(3) Il est inutile de dire que nous ne regardons pas Homère comme l'auteur des hymnes,

(( un gué facile, devant la sablonneuse Pylos et les hommes « qui rhabitent. Il franchit Grune, la Chalcide, Dyme et « la divine Élide où régnent les Épéens. Après avoir « franchi les rivages de Phères, on vit se dessiner au a sein des nuages la haute montagne dlthaque, Samé, a Dulichium et la verte Zacynihe, puis, le navire ayant a côtoyé tout le Péloponèse, on découvrit le vaste golfe f' de Crissa qui lui serl de li mi le (1). »

A coup sûr, Tauteur de Thymne à Apollon avait fait ce voyage, et il ne mentionne rien que ses yeux n'aient vu.

Beaucoup d'autres raisons m'aident à croire qu'Homère n'a pas navigué. Pour être tirées d'apparentes vétilles, elles ne laisseront pas d'avoir du poids, au jugement des lettrés.

Si Homère avait eu l'habitude de naviguer, il emprunterait au souvenir de la mer et aux mœurs maritimes plus d'images qu'il ne fait.

Pour n'avoir à me reprocher aucune négligence, et

(1) Hymne à Apollon, v. 'rio.

bravant la crainte qu'on ne m'accuse de m'attacher à des petitesses et d'épiloguer avec pédanterie sur des chefsd'œuvre, j'ai pris la peine-d'inventorier les comparaisons qui se trouvent dans l'Iliade et dans TOdyssée. Cette minutieuse recherche m'a conduit à ce résultat.

Dans l'Iliade, cent quarante comparaisons représentent des scènes diverses de la vie pastorale et agricole ; treize des scènes maritimes qui peuvent s'observer du rivage; (rois seulement, aussi courtes que peu précises, permettent d'entrevoir la haute mer.

Dans l'Odyssée, trente comparaisons sont continentales , sept sont faiblement et vaguement maritimes.

Homère, en outre, ne place de marine ni dans le bouclier d'Achille ni dans les tapisseries qu'il met entre les mains de ses héroïnes.

Il est essentiellement homme de terre ferme et des champs, planteur de choux, dirait Rabelais.

Les menues particularités qu'il note ici et là se rattachent toutes à la vie pastorale. Ainsi Ménélas, durant sept années de voyage en des terres inconnues, remarque uniquement que dans un certain pays les agneaux ont des cornes en naissant , que les brebis ont des

petits trois fois Van, que les maîtres et les bergers ne manquent jamais de fromages (i).

Comme Ménélas, Ulysse n'a les yeux ouverts que sur des faits de celte qualité, et de neuf années d'aventures il rapporte cette observation que, chez les Leslrygons, un berger qui pourrait se passer de dormir la nuit gagnerait double salaire-, parce qu'il mènerait paître les m^outons le jour et que la nuit il mènerait les bœufs (2).

Pour Homère, la mer est drpvyyiTO'i, inféconde; elle ne se laboure pas, elle ne se moissonne pas, elle ne se vendange pas; elle ne porte ni moutons, ni bœufs, ni porcs, ni chèvres, ni gibier ; le comble de l'infortune humaine, c'est d'être réduit à manger du poisson.

Aussi, tandis que les scènes maritimes sont de maigres, sèches, vagues et monotones ébauches, l'intérieur du pâtre Polyphème, le ménage du porcher Eumée et le train de vie potagère du vieux Laerte forment des tableaux étendus, admirablement lumineux et pleins de délices.

(1) Odyssée, IV, 85.

(2) Odyssée, X, 84.

On est toujours sur la mer dans TOdyssée , je n'en disconviens pas, mais on ne la voit jamais. C'est toujours la même façon d'aurore , la même façon de soleil couchant, la même façon de tempête et de tonnerre, et toutes ces tempêtes et lous ces tonnerres partent invariablement du même cap.

Il n'y a pas plus diversité dans la couleur que d'énergie dans le trait.

Au sortir de l'Odyssée , qu'on se mette à relire les Lusiadesj et l'on verra comment un poète qui a navigué sent et peint la mer.

Voici encore une particularité qui, approchant de la bagatelle, nous paraît néanmoins digne de réflexion.

Quand Ulysse, de son radeau, découvre l'île des Phéaciens, elle lui apparaît, nous dit-il, sous la forme d'un bouclier. C'est bien de cette manière relevée, et pour ainsi dire sculpturale, qu'une île vue de terre se dessine dans le lointain sur la surface de Teau. Mais dans la situation et la posture d'Ulysse l'image devient manifestement fausse.

Homère habitué à contempler la mer du haut de quel-

que côte élevée, a transporté naïvement cette impression dans ses tableaux.

Cette inhabilude de la mer le devait conduire à qualiQer THellespont de large et à dire de l'île de Syrie que là avaient lieu les conversions , du soleil Pourquoi? Parce que ses yeux voyaient chaque soir le soleil se coucher derrière Tile qu'il appelle Syrie.

On entend qu'ici je n'assure plus rien et que je ne présente mes idées que comme des conjectures, étant hors d'état de les fonder sur des fails certains.

Mais il est un point sur lequel je ne craindrai pas d'être affirmatif , c'est celui-ci : je ne trouve ni dans l'Iliade ni dans l'Odyssée aucune notion géographique ni aucun trait pittoresque qui, pour être expliqué, nécessite les voyages que la tradition prête à Homère. A la rigueur il a pu voyager; mais il n'y a pas un seul mot qui le prouve, et il n'a pas été nécessaire qu'il voyageât pour composer l'Iliade et l'Odyssée; il lui a suffi d'avoir, dans un port, conversé avec des matelots et avec des marchands, et c'est vers cette hypothèse que nous inclinons. Les vagues et souvent fautives mentions topographiques semées dans les deux poèmes nous paraissent

plutôt recueillies sur des bruits incertains qu'acquises par une expérience immédiate.

Cessons donc de chercher les traces d'Homère sur la terre ; n'abusons pas d'une dérisoire, érudition et de soins puérils pour dresser l'itinéraire de ses rêves et calculer la latitude et la longitude de ses fantaisies. Avec lui, dès le premier vers, nous sommes dans un monde enchanté et non plus dans celui des antiquaires, des hydrographes et des officiers du corps de l'état-major.

Dans ce monde homérique, tous les hommes sont grands, intrépides, irréprochables, magnanimes, enfants des dieux ; toutes les femmes, vieilles ou jeunes, ont de belles tresses, de belles joues, le coude blanc, la cheville fine, le doux regard de la géuisse, un ample sein et une taille opulente; toutes ressemblent à Vénus, xp^aévi Àçpo^iTY); tous les serviteurs et toutes les nourrices sont tendres et fidèles ; tous les hérauts ont la voix harmonieuse ; tous les étrangers ont la mine de fils de Jupiter ; il fait toujours beau et clair au ciel ; toutes les villes sont

bien bâties 9 bien peuplées, aimables el hospitalières; toutes les terres sont fertiles en fruits et en troupeaux qui fleurissent de graisse ; toutes les montagnes ont de Tombre et des sources d'où naissent des fleuves aux tourbillons d'argent et aux rives fleuries.

Dans ce monde, Thonneur, la dignité, Texcellence, la force et la joie sont le partage de tous ; la santé est perpétuelle ; nulle trace de maladie , à part les neuf jours de peste dont est frappée l'armée grecque; encore le bienfaisant, le bon poêle, bonus Homerus^ nous a-t-il caché ce que le fléau a de laid el de répugnant : les Grecs meurent sous les traits invisibles d'Apollon. Hors ces neuf jours, nulle trace de maladie dans le vaste drame de l'Iliade ou de l'Odyssée : de maladie ni sur terre ni sur mer.

Les seules souffrances qui aient forcé l'entrée de ce monde sont celles du guerrier qui combat et du marin qui lutte contre la tempête, celles-ci consolées par l'image de la patrie prochaine, celles-là endormies par les caresses de la gloire.

En général, on est trop porté à s'apiloyer sur la destinée d'Ulysse. On se figure qu'elle fut un cruel enchaî-

nement de fatigues, de traverses, de rudes nécessités et de mauvaises rencontres; il sut bien se payer de quelques amertumes. Sans parler de ses longues amours avec Calypso et avec Circé , que la satiété seule termine , le héros n'aborde guère sur un rivage inconnu sans y être royalement festoyé, sans meltre la main sur quelque troupeau succulent ou quelque plantureuse pièce de venaison.

Ce vers revient à toutes les lignes de l'Odyssée : « Et ce là il se but beaucoup de vin et il se mangea force « moutons et force bœufs, »

La vie telle que la conçoit Homère est un rôve pantagruélique, une fôte de tous les jours et de toutes les nuits, une fête de tous les sens, surtout de Teslomac.

Il n*y a pas un héros homérique qui ne se montre d'abord et presque toujours à table, et Nestor, et Ménélas, et les prétendants, et Eumée , si humble porcher qu'il soit, mangeant et buvant joyeusement, dru et àoutrance.

Quelle indication Nausicaa donne4-elle à Ulysse en quête d'Alcinous? « ... Là s'élève tourné vers le feu le trône «< de mon père^ que vous trouverez buvant du vin, »

Tous font la même vie. J'oubliais Eole , le dieu des

SCB HOMÈRE. 89

tempêtes. Chargé d'an tel département et rencogné sur on rocher, on se le représenterait volontiers fantasque , fâcheux et enfoncé dans la tristesse. Mais Homère n'est pas homme à créer un personnage pour Taffliger d*une aussi piteuse face. Eole sera un dieu de liesse et de grand' chère, aimant la joie et bon vivant. Voyez comme il s'entend à gouverner sa maison.

« Ce roi a douze enfants , six garçons et six filles. Il « a marié les frères avec les sœnrs^ et ces jeunes gens <' passent leur vie dans des festins continuels où ils n'ont « rien à désirer pour la bonne chère. Pendant le jour, a le palais, parfumé de suaves odeurs, retentit de cris de « joie; on y entend un bruit harmonieux, et la nuit les w maris vont coucher auprès de leurs belles épouses sur i< des lits magnifiques. >

Donc les repas se succèdent et se continuent ; la table est à toute heure dressée, servie et fumante; les troupeaux s'y fondent; les urnes et les outres s'y épuisent; les poètes chantent durant le festin et content l'histoire des maris trompés toujours faite pour rire.

Quand les valets sont insuffisants ou fatigués, les héros, semblables aux dieux, abattent, saignent, dé-

pècent, embrochent, rôtissent, cuisinent en personne ; ils portent à côté de leur épée aux clous d'or un puissant couteau destiné à cet office.

Honte et honte encore à l'homme qui n'a pas d*appétit! Ménélas le dit en propres termes.

A quoi bon du reste cet appareil de citations, quand une seule suffît? Homère a mis toute sa pensée dans la bouche d'Ulysse.

« La fin la plus agréable que l'homme puisse se pro- « poser, c'est de voir tout un peuple en joie et, dans (( toutes les maisons, des festins où l'on entende de la (( belle musique, des .tables bien fournies et les urnes « pleines de bon vin , d'où un échanson en tire pour « verser à tous les convives. Voilà ce qui me paraît tf très-beau. «

Même pendant le siège de Troie, les festins, les chants, les amours ne s'interrompent ni ne se ralentissent; chaque héros a sa maîtresse, jusqu'au sage Nestor; quand le vieillard revient de la bataille, la belle Hécamède lui apprête et lui sert des sorbets au vin.

Dira-t-on qu'Homère a peint les mœurs de ses contemporains? Nous le souhaiterions pour eux, mais cela

n'est pas à croire. Les contemporains d'Homère étaient une génération assujétie et pauvre, laborieuse et pâtissante.

Hésiode, qui n'a pas dû vivre fort loin de l'époque homérique, nous retrace leur misérable et difficile existence : Travaux et Jours^ le titre. dit tout, chaque jour ramenant son travail et les deux choses ne pouvant aller l'une sans l'autre.

Les hommes d'alors avaient déjà une science de la vie à laquelle trente siècles n'ont rien ajouté : c Les hommes ne cesseront ni de travailler ni de souffrir, »

Tout aussi bien que nous, ils étaient enviés par leurs voisins, trompés par leurs femmes, délaissés par leurs enfants, pillés par leurs maîtres, mangés tout vifs par les gens de loi. Ils savaient les maladies et la vieillesse anticipée: « les homm>es qui souffrent vieil lissent promptement; » ils savaient le travail, et ses ingratitudes, et ses stérilités; ils savaient les longues pluies d'hiver, et les rudes froids, et les âpres soleils, et la sueur, et le frisson, et la faim; entre deux tâches, entre deux efforts, ils dévoraient à la hâte quelques bouchées de pain. Heureux qui

avait de temps à autre un trait de vin de Byblos et un morceau de fromage!

Le divin Homère composa pour ces mangeurs de fromage ses succulentes fables; il charmait ces mangeurs de fromage en étalant devant leurs yeux affamés cette féerie éblouissante d'une fantasmagorique victuaille, ces miracles de bombance et ces légendes du ventre ; il consolait ces mangeurs de fromage en leur faisant respirer les félicités, des cuisines héroïques.

Tout Homère est là : speciosa miraCula pandit.

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