Cf. RosENDERGER. Gcschichte, vol. II. p
h ENKRGIE N EST PAS UNE SUBSTANCE 191
vaiDcre, qui est au fond des discussious dout nous veooos de parler. Enfin, il est clair que la découverte de Mayer et de Joule ne faisait que substituer un concept de constance à d'autres, déjà préexistants, qu'elle détruisait par là même. Leibniz supposait indestructible Ténergie mécanique et, d'autre part, Deluc, Black et Wilke admettaient Tindestructibilité de la chaleur-matière. Ce que nous appelons le principe de la conservation de l'énergie a consisté à démontrer au contraire qu'aussi bien la chaleur que l'énergie mécanique, l)rises isolément, peuvent naître et périr, mais qu'alors la disparition de l'énergie mécanique est accompagnée de l'apparition d'une certaine quantité d'énergie calorique et vice versa.
On arrive à des conclusions analogues en examinant de près le concept de l'énergie tel que nous le trouvons dans la science actuelle. Le concept de la masse n'est que l'expression du rapport suivant lequel les corps agissent les uns sur les autres. Cette action, en réalité, est strictement déterminée, c'est l'action mécanique : le rapport serait tout différent si nous prenions pour base l'action électriqueou calorique. D'ailleurs, par suite du principe d'inertie qui exprime que l'état du mouvement du corps est indifférent, pourvu que ce mouvement soit rectiligne et uniforme, nous avons la possibilité, pour déterminer le rapport en question, de partir d'un état initial qui nous apparaît comme identique : le repos relatif. Enfin, une expérience incessante nousfaitconnaîtreles rapports entre tous les corps qui nous entourent et un corps unique, toujours le môme, la terre. C'est ce qui fait que la masse nous apparaît non plus comme un rapport entre deux corps, mais comme un coefficient s'attachant à chaque corps en particulier, comme une propriété du corps, après quoi la causalité se charge de la transformer en substance. Mais il n'en va pas de même de l'énergie ; elle reste un rapport et si l'on veut la concevoir comme une propriété, ce sera la propriété d'un système et non pas celle d'un corps. Sans doute on trouve quelquefois, surtout dans des livres de vulgarisation, des expressions qui feraient supposer le contraire ; on dit par exemple que tel corps constitue un « réservoir d'énergie » ; mais c'est que l'on sousentend une foule de conditions. Ainsi une masse de houille est susceptible, en brûlant, de dégager un nombre de calories connu. Mais si notre atmosphère était composée de chlore gazeux, ce rapport serait tout autre. Deux corps célestes déga-
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l'kxoncé de m. poingaré 193
et réqualion devra s'écrire T 4- U 4- Q = constante. Pour que réquatioQ soit claire, il faut que les trois termes soient absolument distincts, c'est-à-dire que T devra dépendre uniquement du carré des vitesses, alors que U ne dépendra que des positions et sera indépendant de ces vitesses et de Tétat des corps, et qu'enfin Q sera indépendant des vitesses et des positions des corps et dépendra exclusivement de leur état interne. Mais ce sont là des suppositions que Texpérience ne confirme pas. L'énergie électrostatique due à l'action mutuelle des corps électrisés ne dépend pas seulement de leur charge, c'est-à-dire de leur état, elle dépend aussi de leur position et de leurs vitesses. Dans ces conditions, nous ne pouvons plus faire le triage des termes T, U et Q, c'est-à-dire séparer les trois formes de l'énergie. Or, si T + U + Q reste constant, il en sera de même d'une fonction quelconque 9 (T -f U + Q). Si les termes T, U et Q étaient entièrement distincts les uns des autres, il y aurait, parmi toutes ces fonctions, une seule ayant une forme particulière et cest celle-là que nous appellerions énergie. Mais si les termes dépendent des conditions que nous venons d'indiquer, cette forme particulière n'existe point. Dès lors, dit M. Poincaré à qui nous avons emprunté à peu près textuellement le développement qui précède, « nous n'avons plus rien qui puisse nous guider dans notre choix. Il ne nous reste plus qu un énoncé pour le principe de la conservation de l'énergie : il y a quelque chose qui demeure constant^ ».
C'est évidemment la formule la plus générale, la formule typique du principe de conservation ; elle montre clairement qu'il s'agit d'une tendance antérieure à l'expérience : ce quelque chose, nous ne le connaissons pas, nous ne pouvons pas en indiquer d'avance la nature, mais nous espérons qu'il demeurera constant dans le temps, nous l'exigeons. Le fait qu'un esprit aussi éminent que M. Poincaré, sans idée théorique préconçue et par simple désir de préciser la teneur du principe, soit arrivé à une formule de ce genre, fortifie, semble-t-il, singulièrement les conclusions auxquelles nous a amené notre analyse.
1. H. PoiNCAiiÉ, /. c, p. IX. — Id. La science et l'hypothèse^ p. loi- 153, 158, 195.
Meybkson. 13
CHAIMTHK VI
L'ÉLIMINATION l)i; TKMl^S
Nous avons vu dans ce qui précède le postulat de Tideutité des choses dans le temps iuterveuir puissamment dans la science. C'est lui qui constitue pour ainsi dire de toutes pièces les théories atomiques, et c'est encore ce postulat qui nous pousse à souhaiter que des concepts déterminés, susceptibles d*ètre considérés comme des substances, se conservent à travers les phénomènes éternellement changeants; c*est cette tendance cauaale qui prépare les principes de conservation, les suggère et, une lois énoncés, leur prête une autorité qui les « rapproche de ces vérités dont le contraire est inconcevable » et qui fait qu'ils « offrent presque un caractère d'universalité et de nécessité métaphysique' ». Elle est assez puissante pour créer en nous des illusions contraires à l'évidence ; elle nous fait accepter comme substances ce qui n'est à l'origine quun rapport entre deux termes limités, comme la vitesse, ou un concept impossible à définir clairement en sa totalité, comme Ténergie. C'est cet étrange prestige des principes de conservation qui explique que nous soyons enclins à eu étendre démesurément la portée, jusqu'à faire coïncider leur énoncé avec le postulat causal lui-même : Rien ne se crée, rien ne se perd. C'est aussi à la même raison qu'est due l'obstination avec laquelle nous cherchons à maintenir ces règles, à écarter, à expliquer tant bien que mal les faits qui se révèlent dans la suite et qui semblent les contredire. M. Poincaré a observé cette tendance dont les théories ima-
1. A. Koun.LÉE. L'avenir de la métapUfjsif/ne. Paris. 1889. p. 18. — Hertz (/. c, p. 1 1) a i»xprimé des id^'cs analogues, iraillcurs aussi bien M. Fouillée ipic Ileptz ont vu que re surcroll de prestige des principes de conservation devait provenir de ee (pie des éK'mcnls aprioriques s'y trouvaient imptic'itenu'nt eontenus.