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LE MOUVEMENT EST INCONCEVABLE

pierre s'est mise à redescendre, en tombant de plus en plus vite ; mais on m'apprend que pendant tout le temps où se passait ce phénomène si changeant, quelque chose qu'on me dit pourtant représenter son aspect le plus essentiel, l'énergie, est au contraire resté immuable, car à tout moipent la somme des énergies cinétique et potentielle est demeurée la même. Un boulet de canon passe, lancé à une grande vitesse : voilà, semble- t-il, un changement continuel, nettement caractérisé. Sans doute, m'affirme la science, si nous considérons ce mouvement en tant que changement de position à l'égard des corps environnants. Mais si je me figure un être placé sur ce boulet de canon, il croira être en repos, comme nous en avons la sensation sur la terre; pour lui ce mouvement, pourvu qu'il soit uniforme et rectiligne, n'existera pas. On dit généralement que le principe d'inertie fait disparaître la notion du repos et nous l'avons nous-mème considéré surtout à ce point de vue; mais la vérité est qu'il y a là, entre le mouvement et le repos, une assimilation réciproque, et l'on peut affirmer, avec autant de raison, que l'on supprime le mouvement, puisque c'est immédiatement et pour ainsi dire instinctivement qu'on appliquera désormais au mouvement rectiligne toutes les normes que notre esprit établit pour le repos. « L'inertie, dit M. Hermann Cohen avec beaucoup de justesse, n'inclut pas le mouvement ; elle est même plutôt censée l'exclure dans un certain sens^ »

Que le mouvement, considéré en lui-même, soit au fond inconcevable^ comme tout autre changement d'ailleurs, c'est ce que montrent clairement les raisonnements ou, si l'on veut, les paradoxes des Eléates, et plus particulièrement ceux désignés sous le nom de l Achille et de la flèche. Il est incompréhensible qu'Achille puisse jamais atteindre la tortue et, de même, que la flèche, occupant à un moment donné un endroit déterminé, puisse le quitter. On affirme généralement que la source de ces paradoxes est dans le fait que nous ne pouvons concevoir l'infini actuel et par conséquent le continu, que notre raison ne peut saisir que le discret. Sans vouloir approfondir cette matière qui s'écarte de notre sujet, observons que notre entendement ne semble pas se révolter contre le concept du continu, tant que la considération du mouvement n'entre pas en jeu. En géométrie

1. Hermann Cohen'. Logik der reinen Erkenntniss, Berlin, 190â, p. 206. Mbyerson. 1 4

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synthétique le corps nous apparaît bien comme continu, et de même la surface en tant que limite du corps, la ligne en tant que limite de la surface. Les difftcuUés du continu u*apparaissent qu'avec le mouvement. — Il se peut cependant que ces difficultés soient un peu moindres pour nous qu'elles ne Tétaient pour les Grecs; ainsi, il nous faut un certain effort pour saisir le sens de Targumeut de la llëclie qui nous semble, alors même qu'elle est, à un certain endroit, avoir pourtant conservé une vitesse. Ce sont là des habitudes desprit que crée le calcul inHnitésimal. On a dit que le calcul influitésimal est un eflort pour saisir le concept du continu à Taide du discret. Cette observation est fort juste, mais il faut ajouter que dans ce calcul le continu apparaît toujours en voie de devenir, par le mouvement. C'est ce mouvement que nous cherchons à saisir eu le reudaut discontinu, en le décomposant en de petites phases indivisibles qui sont autant de petits repos. Il y a donc là encore une étroite analogie entre les procédés du mathématicien et ceux du physicien, en ce sens que Tun et l'autre ramènent le mouvement à l'immobilité ^

En somme, la science, dans son eflort à devenir « rationnelle», tend de plus en plus à supprimer la variation dans le temps. Et Ton aperçoit clairement que l'empirisme ne saurait y être pour rien. Eu effet, l'instinct de la conservation exige la prévision ; c'est doue l'évolution dans le temps qui nous intéresse surtout et il semble que la forme essentielle de la loi, de la règle empirique, devrait être celle d'une modification en fonction du temps. Or, il n'en est nullement ainsi. Si Ton trouve quantité d'énoncés en fonction du temps dans les sciences de l'être organisé, c'est qu'elles sont encore au début de leur évolution. Mais ces énoncés sont d'autant plus rares que la science est plus rationnelle.

Supposons pour un instant que la science puisse réellement faire triompher le postulat causal : l'antécédent et le conséquent, la cause et l'effet se confondent et deviennent indiscernables, simultanés. Et le temps lui-même, dont le cours n'implique plus de changement, est indiscernable, inimaginable, inexistant. C'est la confusion du passé, du présent et de l'avenir, un univers éternellement immuable. La marche du monde s'est arrêtée. Et, bien entendu, simultanément ou plutôt antérieurement encore, la cause s'est évanouie. Car du

i. Cf. p. 84 où nous avons examiné celte question à un point de vue un peu (liiï«^rcnt.

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