LE PRINCIPE DE CAUXOT
temenl rendu compte qu'il y avait à cette anomalie une raison plus profonde, inhérente à la nature même du principe ^ Cette raison, pour nous, découle aisément de ce qui précède. Nous avons vu, en effet, que non seulement les principes de conservation, mais encore les énoncés de la science en général sont conçus avec la préoccupation constante, bien que latente, de Ta causalité, de l'identité dans le temps. D'où la tendance à donner, à la règle qui détermine les modalités du changement, une forme qui fasse ressortir ce qui demeure à travers le changement, tendance qui se manifeste extérieurement par l'équation, où ce changement se trouve pour ainsi dire supprimé, escamoté. Le principe de Caruot est au contraire clairement un énoncé non de conservation, mais de changement. Il affirme non pas une identité, même apparente, mais une diversité. Étant donné un état, ce principe établit qu'il doit se modifier et dans quelle direction. C'est un principe du devenir, des Geschehens, comme le dit fort bien M. Ostwald à propos du principe de M. Helm, employant un terme qui n'a pas d'équivalent exact en français. C'est là son originalité et c'est ce qui explique sa grande fécondité dans la science.
A rencontre des illusions d'identité que les théories mécaniques, les principes de conservation et même la forme des lois en général tendent à faire naître, le principe de Carnot stipule que l'univers entier se modifie avec le temps, dans une direction constante. C'est ce que Clausius a formulé avec beaucoup de netteté : <( On entend fréquemment dire que tout dans le monde a un cours circulaire. Pendant que des transformations ont lieu dans un sens, en un lieu déterminé et à une certaine époque, d'autres transformations s'accomplissent en sens inverse, dans un autre lieu et à une autre époque, de sorte que les mêmes états se reproduisent généralement et que l'état du monde reste invariable, quand on considère les choses en gros et d'une manière générale. Le monde peut donc continuer à subsister éternellement de la même façon. — Quand le premier principe fondamental de la théorie mécanique de la chaleur fut énoncé, on pouvait peut-être le considérer comme une confirmation éclatante de l'opinion mentionnée... Le second principe fondamental de la théorie mécanique de la chaleur contredit cette opinion de la manière la plus formelle... De là résulte que l'état de l'univers doit
i. H. PomcARÂ. La science et Vkypottièse, p. 162.
APPARITION TAUDIVK DU PIUNCIPK 243
changer de plus ea plus dans un sens déterminé'. » Le monde marche vers une fin, bien que celle-ci puisse nous paraître infiniment éloignée.
Nous avons vu que les principes de conservation présentent ce caractère commun d être quelquefois pressentis par notre entendement et toujours facilement accueillis par lui. On ne sera pas surpris de constater que le principe de Carnot, qui en est la contre-partie, ne participe nullement à cette « plausibilité ». La science Ta certainement accepté avec beaucoup de difficulté. 11 est déjà étrange de remarquer combien ce principe a paru tardivement. Sans doute, la conservation de la matière est, en soi, un énoncé fort simple. Mais, enfin, elle affirme une chose qui, à première vue, semble contraire à un grand nombre de phénomènes que nous observons sans cesse, tels que Tébullition ou la combustion. L'inertie est une conception paradoxale et, d'^iilleurs, nullement confirmée par l'expérience directe. Mais si, à la rigueur, on comprend que ces deux principes aient été formulés avant celui de Carnot, il est, à première vue, très difficile de s'expliquer l'antériorité du principe de la conservation de l'énergie, proposition compliquée, à peu près impossible même à formuler dans certains cas. Le fondement du principe de Carnot, l'axiome de Clausius : la chaleur passe d'un corps chaud à un corps froid et non en sens inverse, constitue au contraire un énoncé simple qui résume un nombre infini d'observations que nous faisons à tout instant. Sa place réelle, nous l'avons vu, est tout au commencement de la physique delà chaleur. Pourtant, la conservation de l'énergie, pressentie par Descartes, est énoncée, quoique sous une forme très hypothétique, dès la fin du xvii'' siècle, par Huygens et Leibniz. Ce n'est que plus d'un siècle plus tard que Sadi Carnot formulait sou principe et il fallut attendre trente ans encore pour que son importance commençât à être reconnue.
Nulle part, avantCarnot, nous ne trouvons un véritable pressentiment de son principe; tout au plus pourrait-on citer des analogies lointaines. Ce qu'il y a de plus connu et aussi de plus important dans cet ordre d'idées, ce sont les passages où Heraclite proclame le tzolyzol §tt, le flux éternel des choses. « Heraclite dit que tout passe et que rien ne subsiste, et, comparant les choses au courant d'un fleuve, il prétend que l'on n'entre pas
i. R. Glausics. Le second principe fondamental de lathéone mécanique de la chaleur. Revue dtM cours scienUfiques, 4868, p. 458.
241 LE PUlXr.IPE DE CAnXOT
deux fois dans le môme fleuve ». « Tout ce qui existe est en mouvement et rien ne demeure. » Cependant Heraclite était convaincu que ce flux était circulaire, que le courant revenait à son point d'origine. C'est peut-être la partie de sa doctrine que nous connaissons le mieux et qui nous est garantie par les fragments les moins obscurs. Il avait donné à cette doctrine de Téternel retour une expression saisissante en imaginant la « grande année » au bout de laquelle tous les événements devaient recommencer^. 11 y a donc là une difïérence fondamentale entre ses idées et celles qui résultent pour nous du principe de Carnot, ces dernières nous faisant envisager un changement continuel d'où toute supposition de retour est exclue. — On peut aussi citer à ce propos Aristote parlant de l'être « qui tend à s'accomplir » de manière que <f d'homme on ne devient point enfant- », ce qui semble dénoter qu'Aristote avait le sentiment net que le cours des phénomènes s'accomplit dans une direction déterminée, comporte quelque chose d'irréversible. Dans le même ordre d'idées encore rentrent les conceptions de Léonard de Vinci et de Cardan, cités par M. Duhem, sur la force qui désire le repos, conceptions qui proviennent d'ailleurs de la physique des scolastiques et par cette voie également d'Aristote^ Dans un ordre d'idées un peu différent, et comme se rapportant à la représentation mécanique du principe de Carnot plutôt qu'au principe lui-môme, on peut citer l'hypothèse d'Anaxagore sur l'uniformité par le mélange d'éléments hétérogènes S et un passage de Descartes où il affirme que le mouvement doit passer plus souvent des corps plus grands aux plus petitç qu'inversement ^ Si curieux que soient certains de ces énoncés, il est évident qu'ils ne se rattachent que très indirectement à ce que nous appelons le principe de Carnot.
Le long oubli dans lequel les idées de Carnot tombèrent, jusqu'au moment où elles furent exhumées par Clausius, est