LE PHÉNOMÈNE EST CHANGEMENT
signe d'égalité. L'équation Hg + = HgO, prise à la lettre, parait signifier qu'il ue s'est rien passé du tout, puisque tout ce qui se trouvait dans l'antécédent se retrouve dans le conséquent. Or, ce qui s'est passé en réalité, au cours de ce phénomène, Lavoisier qui, nous Tavons vu, s'est servi de cette réaction pour rétablissement de sa théorie, le décrit en ces termes : « J'ai renfermé dans un appareil convenable et dont il serait difficile de donner une idée sans le secours de figures 50 pouces cubiques d'air commun ; j'ai introduit dans cet appareil 4 onces de mercure très pur et j'ai procédé à la calcination de ce dernier, en l'entretenant, pendant douze jours, à un degré de chaleur presque égal à celui qui est nécessaire pour le faire bouillir. ^ » Au bout de cette pénible opération il a vu en effet une partie du métal se transformer en oxyde. De tout cela, qui est pourtant le phénomène, l'équation ne dit rien, ou pis, elle l'escamote, en affirmant que les choses sont restées, après l'opération, ce qu'elles étaient avant. Le chimiste qui, dans un laboratoire, tente de refaire une opération de chimie organique un peu compliquée sait quelle ironie cache bien souvent ce signe d'égalité.
Mais, en vérité, cela n'est-il pas évident ? Qui dit phénomène, dit changement. Gomment dès lors pourrait-il y avoir identité entre l'antécédent et le conséquent ? J'ai fait entrer un rayon de lumière par un trou fait dans le volet et ce rayon a formé une tache blanche sur le mur opposé. J'interpose un prisme et j'aperçois un spectre. Vous me démontrez fort savamment que la lumière blanche réfractée par le prisme a produit le spectre multicolore. Je veux bien vous croire, à condition que vous n'essayiez pas de me persuader qu'il y a identité et que la lumière blanche, plus le prisme interposé, est égale au spectre. Cela, je ne le croirai jamais, de même que je ne croirai pas qu'il ne s'est rien passé lors de l'oxydation du mercure. Je sais bien qu'il n'y a pas identité, qu'il s'est passé quelque chose, sans quoi vous n'auriez pas eu à vous mettre en peine d'explication. Comme le dit M. Boutroux : «Comment concevoir que la cause ou condition immédiate contienne vraiment tout ce qu'il faut pour expliquer l'effet ? Elle ne contiendra jamais ce en quoi l'effet se distingue d'elle, cette apparition d'un élément nouveau, qui est la condition indispensable d'un effet de causalité. Si l'effet est de tout
i. Lavoisier. Œuvres. Paris, 1862, vol. II, p. 175.
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point identique à la cause, il ne fait qu'un avec elle et n'est pas un eflet véritable^»
Même en admettant pour un instant qu'il s'agisse non pas de la représentation d'un phénomène, mais d'un rapport statique de deux termes, nous pouvons établir maintenant qu'il ne saurait y avoir équivalence. Cette expression est empruntée à la vie économique. Quand j'affirme que telle chose vaut tel prix, cela signifie que je peux l'acheter ou la vendre à ce prix, la convertir en une somme d'argent ou convertir une somme d^argent en cette chose. Si, par exemple, la rente française est au pair, je pourrai acheter un titre de renie de 3 francs pour 100 francs et le revendre autant. Les phénomènes paraissent se comporter de même: le pendule, nous affirme-t-on, aura acquis, au point le plus bas de sa course, une vitesse suffisante pour remonter à la hauteur d'où il est parti; et si nous avons formé l'oxyde de mercure par la réunion du mercure et de Toxygène, nous pouvons retrouver ces corps eu le décomposant. Mais nous savons maintenant que ce n'est là qu'une apparence. En réalité, aucun phénomène n'est possible sans un flux d'énergie, et ce flux a toujours lieu dans la même direction. Toujours l'énergie que nous retrouvons au bout est dégradée, jamais ellene vaut ce que valait celle du début, jamais le conséquent ne saurait être l'équivalent de l'antécédent. Si l'on veut encore se servir de l'image de l'objet acheté ou vendu, il faut penser non pas à ce qui se négocie en bourse, à ce qui a un cours, mais à ce qu'on acquiert dans un magasin: si, aussitôt l'achat effectué , ou voulait le reconvertir en argent, on perdrait inévitablement.
L*identité est le cadre éternel de notre esprit. Nous ne pouvons donc que la retrouver dans tout ce qu'il crée, et nous avons constaté, en effet, que la science en est pénétrée. Mais ce n'est pas là toute la science. Au contraire, le principe de Carnot fait partie intégrante de la science. II n'est pas tout à fait juste de dire, comme Hannequin, que « la science ne pénètre rien du réel Devenir^ », ou bien alors il faut donner au verbe pénétrer le seus de : rendre intelligible, rationnel. En effet, celte proposition n'est exacte que pour la science explicative. La science empirique a, au contraire,
1. BûUTRorx. De la contingence des lois delà nature. Paris, 1874, p. 29. UANNEguiN, /. c.,p. 2B5.