‹ Identité et réalitéChapitre 189 sur 274 · I.E POSTULAT FONDAMENTAL DU MECANISME · texte numérisé non relu

I.E POSTULAT FONDAMENTAL DU MECANISME

la physiologie arrive un jour à n'être plus qu'un chapitre de la physique, et que nous parvenions à connaître exactement ce qui se passe dans un nerf, nous savons d'avance, selon Leibniz et Herzen, qu'en y pénétrant nous ne pourrons y trouver que des mouvements mécaniques et rien de ce qui ressemble à une sensation. Il ne nous reste donc, si nous voulons continuer à prétendre avoir réellement expliqué l'univers, qu'à nier la sensation ou, si l'on aime mieux, à la traiter de quantité négligeable, d' « opinion » ou de convention, comme Démocrite; nous dirions d'épiphénomène. Cela est, évidemment, étrange. Le phénomène n'est que sensation ; expliquer le phénomène, c'est donc expliquer la sensation. Comment prétendrait-on nous faire prendre pour une explication ce qui est une négation pure et simple?

Nous ne sommes pas surpris de cette constatation. Nous connaissons le véritable rôle du mécanisme et nous remarquons seulement que, serviteur fidèle de la causalité, il commence dès l'origine, en niant une partie de la réalité, l'œuvre de destruction du monde extérieur, œuvre que les principes de conservation et d'unité se chargent de mener ensuite à bonne fin. Assurément, les protestations des philosophes sont, à ce point de vue, tout à fait justifiées. Mais il est clair qu'en ce qui concerne la science, elles sont condamnées à rester sans effet. Si nos efforts n'ont pas été entièrement vains, le lecteur a saisi combien profondément les conceptions mécaniques pénètrent la science, à quel point elles font corps avec elle. Or, la sensation reste et restera toujours, fatalement, en dehors du mécanisme. Entendonsnous, cependant ; nous avons dit la sensation et non la sensibilité. Nous pouvons fort bien imaginer une théorie expliquant mécaniquement comment un organisme réagit d'une façon déterminée sous l'influence d'un rayon de lumière. La lumière étant un mouvement, on conçoit qu'elle puisse engendrer du mouvement. Mais si je suppose que l'organisme en question a une sensation de la lumière, cette sensation reste inaccessible à l'explication mécanique, tout comme la mienne. Affirmer qu elle est un mouvement n'a aucun sens, car ma sensation de la lumière, j'en ai la certitude immédiate, n'a rien de commun avec celle du mouvement.

Nous trouvons donc ici une réelle limite à l'explication causale, en tant du moins que celle-ci s'exerce sous la forme du mécanisme ; et il est clair que cette limite est infranchis-

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sable. Oo pourrait dire qu'il y a là quelque chose d'inconnaissable, de transcendant ; mais peut-être ces termes prêtent-ils à réquivoque. Il faut se rappeler, en effet, que ce que nous afflrmons ne pas counaitre ici, c'est uniquement la manière dout le mouvement mécanique se transforme eu sensation. Quant aux deux termes de la transformation, nous estimons au contraire les connaître parfaitement. Que la lumière soit un mouvement, cela, nous Tavonsvu, est aussi certain qu'une conception théorique dans la science peut l'être; et quant à la sensation, elle est le fait primordial d'où tous les autres se déduisent. Nous concevons parfaitement l'un et l'autre; nous sommes obligés aussi de supposer qu'ils doivent être liés l'un à l'autre. En effet, ce mouvement fait naître cette sensation ; mais c'est une liaison que nous ne parvenons pas à rendre logique, elle reste à son tour un fait pur et simple. Il est donc préférable, pour empêcher toute méprise et mieux marquer la nature particulière de l'inconnaissable, du transcendant que nous supposons ici, de le désigner par un terme différente Nous nous servirons du terme : irrationneL La signification très déterminée qu'on lui assigne dans les mathématiques ne saurait, semble- t-il, être gênante, et, d'autre part, le sens que nous lui attribuons ici se rapproche de celui qu'il prend par exemple dans l'expression : la mécanique rationnelle. Il a l'avantage de marquer nettement qu'il s'agit d'un fait que nous estimons certain, mais qui reste et restera incompréhensible, inaccessible à notre raison, irréductible à des éléments purement rationnels.

Il faut comprendre, d'autre part, qu'en posant l'existence de cette limite, nous atrirmous, non seulement que nous ne parviendrons jamais à comprendre cet irrationnel, mais que nous ne nous approcherons pas indéfiniment de cette compréhension, que nous nous approcherons seulement de la limite. C'est là ce qui distingue notre concept de celui que Leibniz formule parfois. Leibniz semble admettre que la nature ne saurait rien réaliser qui soit contradictoire ou inintelligible. Ce qui nous parait tel est infiniment compliqué et demanderait pour être compris une analyse interminable^; c'est à défaut de cette dernière que nous faisons usage de l'expérience.

1. Certaines discussions qui se sont produites dans ce domaine nous semblent précisément dues à ce malentendu. Cf. notamment Fouillêb. L'abus de l'inconnaissable. Revue philosophique, XXXVI, 1893, p. 365.

â. Leibniz, éd. Erdmann, De scienlia universali, p. 83.

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Leibuiz résume celle doctrine en une de ces images saisissantes dont il avait le secret, en disant que toutes choses se font par des causes intelligibles, c'est-à-dire qui pourraient être saisies par nous « si un ange voulait nous les révéler* ». Nous dirons, avecSchopenhauerSquela révélation de range ne nous servirait de rien, Torgane pour la saisir nous faisant défaut. Nous croyons donc, comme Spîr % qu'il y a sur ce point contradiction irrémédiable entre notre intellect et la nature ou, ce qui revient au même, la sensation, Tintellect posant Tidentilé et la sensation exigeant la diversité.

Cet irrationnel, extérieur en quelque sorte aux théories mécaniques, n'est pas le seul dont nous soyons obligés de supposer lexistence, en acceptant l'image de la réalité telle que nous Toffrent ces théories; un élément analogue subsiste à l'intérieur même de ces doctrines. Nous l'avons rencontré déjà eu traitant du choc et de l'action à distance. En effet, la manière dont les corps agissent les uns sur les autres est aussi peu concevable que leur action sur nos sens. Il sera cependant utile d'examiner à un point de vue un peu différent Tobstaclequi se présente ici.

Il ne saurait faire de doute, tout d'abord, que cette action mutuelle des corps est un élément essentiel, une des bases des théories mécaniques. Nous avons vu que, de fait, toutes la supposent; mais il est facilede se convaincre que cette supposition est nécessaire. Leur postulat fondamental, en effet, est l'existence de la matière. Or, Schopenhauer nous l'a dit, pour la matière être, c'est agir « nous ne pouvons même concevoir une manière d'être autre que celle-là»*. Les molécules qui tout à l'heure formaient l'eau liquide, transformées en vapeur, se sont soustraites à ma perception; c'est qu'elles se sont simplement dispersées dans l'air, mais elles continuent d'exister, chacune d'elles occupe une partie déterminée de l'espace, qui devient par là même impénétrable à toute autre molécule. Si cette «retonde l'atome cessait, l'atome lui-même cesserait d'exister. Ou pourrait objecter que, dans la théorie

\ . In. Philosophische Schriftetty cd. Gerhardt. vol. VII, p. 265. Nous avons traduit percipi par saisir,^ cause du contexte. La doctrine de Leibniz a étô admirablement résumée par M. Coutdrat. La logigue de Leibniz. Paris, 1901, p. 251,256, 257. — Cf. cependant Appendice 1, p. 411.

2. ScuoPENHAUER. Die Welt als Wille und Vorslellung, Sœmmtliche Werke, éd. Frauenstœdt, voL III, p. 206.

3. Shir. Pensée et réalité, p. 9 ss. — Cf. préface de Penjon, p. Vil.

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