Cf. p. 59 et Appendice I. p. 407 8S
5. SciioPENiiArER. Die Well ats Wille und Vorsteltung^ vol. I p. 12-13.
l'action et l'identité 275
surplus, analysons au point de vue du principe d'identité les diverses hypothèses qui ont été formulées au sujet du mode d'action des corps. Ce que nous appelons force, c'est la faculté que nous attribuons à un corps d'en mouvoir un autre. Tant que cette faculté dans l'atome dynamique n'a pas à s'exercer, qu'elle reste en quelque sorte une conception abstraite, et que nous nous la représentons vaguement sous l'espèce de droites divergentes ou d'un fluide qui s'épand sur des surfaces sphériques de plus en plus grandes, nous n'éprouvons pas encore trop d'embarras. Mais quand, la force atteignant enfin un corps étranger, ce dernier doit se mettre en mouvement, notre imagination se révolte. En effet, ce qui a émané du premier corps et a voyagé, traversé l'espace, pour atteindre le second, n'était certainement pas un mouvement, l'hypothèse dynamique nous interdit expressément de le concevoir comme tel; et pourtant dès que le second corps a été atteint, cela s'est manifesté comme mouvement. Il y a donc eu là une transformation incompréhensible, un manque d'identité, c'est-à-dire qu'il n'y a plus d'explication.
A ce point de vue, le concept de l'action par contact parait, au premier abord, plus satisfaisant. Le corps moteur était luimême en mouvement, il n'a fait que communiquer ce mouvement à un autre corps; il semble donc que l'identité ait été maintenue et que quelque chose, le mouvement, se soit simplement déplacé, passant du premier corps au second : c'est, en somme, le mouvement considéré comme substance, ce qui est la conception d'où découle le principe d'inertie. Mais à mesure que nous approfondissons ce concept, nous le voyons se dérober à notre imagination. Il ne saurait y avoir de mouvement sans substrat matériel, sans quelque chose qui se meut. Le mouvement n'a rien d'une substance, et c'est tout au plus si nous pouvons le considérer comme un état. A supposer que nous acceptions ce dernier concept, que nous considérions que cet état doive durer indéfiniment, ainsi que l'exige le principe d*inertie, comment pourrait-il se détacher d'un corps pour s'attacher à un autre ? Il faudrait, comme Ta très justement remarqué LotzeS qu'entre les deux cet état existât un moment (infiniment court si Ton veut) en soi, comme une véritable substance, ce qui est absurde. Mais il n'est pas possible de supposer que cette transmission n'exige
1. H. LoTZB. Grundznege der Natut*philosophiey 2» éd. Leipzig, 1S89, p. 17.
qu'un espace de temps infiDimeut court. Tout, dans la nature, se passe dans le temps, et admettre que quelque chose puisse se produire en dehors de lui, c'est concéder que le cours de Tunivers entier n'est plus conditionné par le temps*. En réalité, ainsi que nous l'avons déjà vu au deuxième chapitre, il est tout à fait impossible de se figurer la transmission du mouvement d'atome à atome sans faire intervenir une faculté spéciale, un agent mystérieux.
La déduction des phénomènes par le mécanisme ne réussit que parce que nous conservons, plus ou moins explicitement, à l'atomeuu principed'activitétransitivequenousdénommons impénétrabilité (solidité, antitypie). Cette qualité occulte se rattache, par une association d'images coutumière, à la matière. Mais le saut logique devient apparent si, au lieu d'atomes corpusculaires, nous posons des points dynamiques; la matière ainsi conçue perd toute possibilité de réagir, de manifester de la masse ou de l'inertie.
Cousidérous cependant que si l'action mécanique nous semble inintelligible, ce n'est pas faute de nous être familière. L'action par contact nous apparaît, à tous égards, comme la chose la plus naturelle du monde. Nous en avons la conscience immédiate par le sens du toucher et le sens musculaire, nous la subissons et l'exerçons nous-mêmes continuellement et elle est la source principale d'où découle notre concept de matière. Quant à la notion de force qui caractérise les hypothèses dynamiques, il est certain qu'à tout instant je subis l'action de la gravitation, que je n'ai qu'à tenir un objet dans la main pour le sentir tendre vers la terre, que toutes les parties de mon corps y tendent également, ce que je sens aussi fort bien et à tout instant, puisque je suis contraint de calculer mesmouvementsen conséquence. La notion deforce dérive d'ailleursd'une sensation que nous désignons quelquefois par le même terme, mais que nous distinguons mieux en l'appelant effort. Mais cette action que j'exerce ou dont jesuis l'objet, certaine en tant que fait, demeure inaccessible à mon entendement. C'est ce que nul n'a mieux compris, ni exprimé avec plus de vigueur que Hume. « La première fois, dit ce philosophe, que l'on voit le mouvement communiqué par impulsion, par exemple dans le choc de deux billes sur le billard, on peut dire que ces deux événements sont conjoints ; mais on n'oserait prononcer qu'ils
i. H. LoTZE. Grundznege der Nainrphilosophie, 2* éd. Leipzig, ISSO, p. 35.
L OCCASIONNA LISMB 277
soient connexes ; cette dernière assertion ne saurait avoir lieu qu'après avoir observé plusieurs exemples de la môme nature. Or quel changement est-il arrivé qui ait pu susciter cette nouvelle idée, je dis Tidée de connexion? Tout se réduit à ce que Tou sent actuellement ces éléments liés dans l'imagination et que l'on peut prédire le second à Tapparition du premier.^ » En d'autres termes, l'action mécanique est une loi, mais n'est point et ne saurait jamais devenir une déduction.
Remarquons en passant que Hume n'a pas été, à beaucoup près, le premier à émettre des opinions de ce genre. La nature transcendante de l'obstacle auquel se heurte ici notre compréhension a été reconnue depuis fort longtemps. Le problème, en effet, n'est autre que celui qui est connu sous le nom de « communication des substances )).Lesscolastiquesen avaient traité, et Holkot, notamment, a développée ce sujet des idées dont la parenté avec celles de Hume est surprenante*. Locke a également affirmé que la communication du mouvement est incompréhensible^. Chez Leibniz cette incompréheusibilité fait partie intégrante de sa conception de 1' « harmonie préétablie » — tout se passant en apparence comme si le mécanisme seul déterminait la marche du monde, mais en réalité chaque monade évoluant isolée, sans communication possible avec les autres, et offrant seulement, eu vertu d'un ordre établi dès l'origine des choses, une image, un miroir du monde. L'occaslonualisme de Cordemoy, développé par Malebranche, précise que dans chaque rencontre de la matière l'intervention d'un agent mystérieux — la volonté de Dieu — est nécessaire. «Les corps n'ont aucune action, dit Malebranche; et lorsqu'une boule qui se remue en rencontre et en meut une autre, elle ne lui communique rien qu'elle ait : car elle n'a pas elle-même la force qu'elle lui communique. Une cause naturelle n'est donc point une cause réelle et véritable, mais seulement une cause occasionnelle, et qui détermine l'Auteur de la nature à agir de telle et telle manière, en telle et telle rencontre* ». Observons que ce que Malebranche appelle ici « une cause réelle et véritable » ne rentre pas dans
i. Hume. PsychologiCj trad. Renouvier et Pillon. Paris, i878 p. 469.
2. Cf. Gonzalez. Histoire de la philosophie. Paris, 1890, p. 408.
3. Locke. An Essay conceming Human Understanding. Londres, 1759, vol. I, cap. XXIII, p. 135.
4. Malebranche. De la recherche de la vét-ilé. Paris, 1712, p. 113.
378 L IRRATI0X5EL
le concept de ce que nous avons désigné sous le terme de causalité scientifique. Nous verrons plus tard quelle est la notion dont il a fait usage. Ceci dit, revenons à l'analyse si précise de Hume.
Sa constatation, si Ton y réfléchit, n'est pas sans étonner. Nous avons, il est vrai, établi au chapitre II que l'atome ne saurait agir, même par contact; mais c'est que, comme nous l'avons reconnu au chapitre VII, l'atome n'est plus de la matière, qu*il a été dépouillé de toutes les propriétés qui constituent celle-ci, qu'il n'est à proprement parler qu'un morceau de l'espace. Mais ici nous avons raisonné, semble-t-il, sur la matière véritable, telle que la connaît le sens commun, et Hume, en parlant de ses billes de billard, se les représentait certainement réelles, visibles et tangibles. Se peut-il que ce concept même n'inclue pas l'action transitive ?
Nous venons de nous servir du terme tangible : c'est qu'en eflet le sens du toucher parait, à certains, le juge suprême de la réalité. C'est la théorie de la primauté du toucher qui, surtout depuis Berkeley, est devenue courante et que BuSon, Condillac, Maine de Biran, Stuart MilL Spencer, Bain ^ ont adoptée. Eu ce qui concerne plus particulièrement le sens de la vue, elle suppose, comme l'a exposé Berkeley dans son admirable Essai d'une théorie nouvelle de la rue^, que nos impressions visuelles ue sont que des signes que nous traduisons, par suite d'associations d'idées instantanées, en des images tactiles, notre notion de l'espace étant due uniquement au sens du toucher.
Disons tout de suite que cette théorie nous paraît difficile à accepter. Si réellement l'un de nos sens avait la faculté d'imposer absolument sa loi aux autres, il semble qu'un fait de cette importance devrait se révéler par des signes impossibles à méconnaître, par un sentiment profond et universel qui ne laisserait subsister aucun doutée Or, il est facile de se rendre compte qu'il n'en est pas ainsi. La psychologie moderne nous
i. Cf. DuMAN. L'espace visuel et l'espace tactile. Revue philosophique, vol. XXV. p. 136 et Lalande. Bull, delà Société française de philosophie. 3» année, 1903. p. 60.
2. Berkeley. An Essay towards a Sevo Theory of Vision, Works j éd. Fraser, Oxford, 1871, vol. I", plus particulièrement § 45 ss.
3. Hartmann croyait que l'iniportance du toucher en tant que « sens de la réalité » est limitée ù, l'homme adulte, alors que, chez l'enfant, c'est le goût et, chez certains animaux, le sens olfactif qui jouent ce rôle. (Dos Orundproblem der Erkenntniss-theorie, Leipzig, s. d., p. 5.)