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Lalande. Revue philosophique, vol. LUI

5. Bulletin de la Société française de philosophie, 3« année, 1903. p. 58 ss. — Il se peut que, comme le suppose M. Kozlowski [Psychologiczne zrodla, Varsovie 1899. p. 43,57 ss. Zasady. Varsovie, 1903, p. 234, 251) la difficulté de s'entendre en cette matière provienne surtoutde ce qu'on cherche à déduire toutes les sensations spatiales d'une source unique, soit de la vue, soit du toucher ou du sens musculaire, et qu'il faille, chez les clairvoyants, attribuer la sensation de l'espace à deux dimensions à la vue, et la sentation de la troisième dimension aux autres sens.

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qui semble conditionner cette sensation. De même que nous appelons lumière notre sensation et la vibration de lelher (fui se passe en dehors de nous, nous disons aussi : ces deux corps se touchent, alors que, bien entendu, nous ne pensons aucunement à leur attribuer le sens du toucher. Mais si nous écartons ce qui a trait à cette transposition, nous ne tardons pas à reconnaître qu'il s*agit, pour le toucher, d^impressions sensorielles spéciales, tout comme celles de Touïe et de la vue.

On peut s'en assurer directement en observant que les sensations tactiles, comme les sensations visuelles ou auditives, sont purement qualitatives et ne contiennent à aucun degré cet élément de grandeur continue qui nous parait faire partie intégrante de notre concept de l'espace. Quand nous affirmons (|u*une sphère est deux fois aussi grande qu'une autre, la seconde nous donnera-t elle au toucher une sensation double de la première ? En aucune façon. Nous aurons simplement deux sensations analogues et dilléreutes, à peu près à la manière de deux nuances d'une même couleur ou de deux tons différant d'une octave. Nous aurons l'occasion de revenir sur cette matière et nous verrons alors comment, à celte sensation qualitative, se superpose l'élément de grandeur (p. 31(5 ss).

Si l'on part (le la conception mécanique du monde extérieur, la sensation tactile, comme toute autre sensation, est inexplicable. Cela nous paraît moins évident que pour la vue ou l'ouïe, parce que, pour le toucher, la confusion entre notre sensation et le piiénoniène extérieur est plus complète; mais il suffit (l'aniilyser un peu les concepts pour reconnaître (fue la notion de matière agissant mécaniquement, déplaçant une autre matière, necontientrien du qnid propriumde notre sensation du toucher. Le« moulin » de Leibniz neproduira pas plus cette sensation là que n'importe quelle autre. Sans doute si, comme le suppose I.otze, le monde réel contenait, en dehors des actions mécaniques, d'autres éléments, ceux-ci ne pourraient pas pénétrer dans ce « moulin », alors que les premières y entreraient librement. Mais c'est encore une illusion» fondée sur ce que, cherchant à comprendre le fonctionnement de notre cerveau, nous sommes contraints de nous le figurer sous les espèces d'un mécanisme. En réalité, nous n'avons aucune connaissance immédiate de la manière dont il fonctionne. Le fait même que c'est le cerveau qui est le siège des sensations et des idées est une découverte récente ; les

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anciens le cherchaient, au moins partiellement, dans le cœur, et les langues modernes conservent encore des traces de cette opinion : un homme de cœur, le cœur a des raisons. Nous savons, pour Tavoir appris par l'observation extérieure, que le cerveau a à peu près la forme d'une grosse éponge; mais il aurait celle d'un artichaut ou d'une orange que cela ne nous étonnerait pas davantage, car nous ignorons le rapport qu'il y a entre cette forme et son activité; et le connaîtrions-nous qu'il ne nous apparaîtrait jamais comme logique, comme nécessaire, ainsi que Leibniz Ta si bien expliqué.

Le mouvement étant considéré comme le phénomène fondamental, il est tout naturel que la faculté, pour une matière, d en mouvoir uue autre nous apparaisse comme sa propriété essentielle; d'où le concept d'impénétrabilité, qui fait le fond de la définition de la matière, et celui de masse, qui est l'expression numérique de cette faculté et qui, dans la théorie mécanique, se substitue entièrement au concept de matière. C'est donc cette faculté qui devient pour nous le vrai critérium de la matérialité. Or, comme nous venons de le constater, il y a confusion constante entre le toucher-sensation et le toucher-phénomène extérieur. Ce dernier (par suite do considérations que nous avons exposées p. 71) nous paraissant indispensable pour qu'il y ait action matérielle, le toucher-sensation en bénéficie et nous apparaît immédiatement comme revêtu d'une dignité particulière, comme révélateur de la matérialité et, par suite, de l'espace. Lucrèce proclame : « 11 n'y a aucune chose, en dehors d'un corps, qui puisse toucher ou être touchée*. » Voilà, à première vue, un énoncé qui stipule nettement la primauté du tact. Mais il faut preudre garde que Lucrèce suppose que la chose peut toucher, ce qui, évidemment, ne saurait se rapporter au toucher-sensation. D'ailleurs, dans les versqui précèdent immédiatement, Lucrèce a célébré superbement les edets destructeurs de la tempête, pour aboutir à cette déclaration : « Les vents sont des corps invisibles, puisque dans leurs effets et leurs habitudes, on les trouve semblables aux grands fleuves, qui sont des corps apparents^. » Ainsi, ce qui lui apparaît comme le signe distinctif de la matérialité (dans le cas précis de la

1. Lucrèce. De nalura rerum, 1. I", vers 305. Cf. 1. H, v. 434 :

Tactus enim, tactus, pro Divom numina sancta Corporis est sensus.

matérialité de Tair) c'est bien la faculté de produire de Teflet, nous dirions la masse.

Mais si important que soit ce concept raisonné, déduit, de la matière, il est moins immédiat. Â l'origine, nous n'en saurions douter, Timage du monde extérieur n'est faite que de sensations hypostasiées. Pouvons-nous abandonner résolument ce procédé? Il semble bien que l'effort que nous imposerions ainsi à notre imagination serait très grand. En effet, le monde extérieur n'étant que sensation, comment supposer la réalité de quelque chose qui en serait complètement dépouillé et qui, dès lors, ne pourrait plus redevenir sensation ? Car cette matière, c'est entendu, pourra bien en mouvoir une autre; mais ni elle ni aucune des matières sur lesquelles elle agira, ne pourront devenir pour nous une cause de sensation; elle serait donc sans rapport possible avec notre sensation et par conséquent s'évanouirait. C'est ce qui fait qu'en pensant à la matière nous retenons, par un effort puissant et inconscient, cetélément de sensation. Si Ton essaie de Ten dissocier complètement, l'imagination résiste. En d'autres termes et malgré la définition que nous en donnons, la matière reste pour nous surtout une sensation tactile et visuelle liypostasiée. M. Bergson a remarqué finement que les atomes soi-disant dépourvus de qualités physiques ne se déterminent en réalité « que par rapport à une vision et à un contact possibles * ». Observons, à ce propos, qu'à ce point de vue encore le tact ne jouit d'aucun privilège. On dit quelquefois que le monde des atomes est un monde d'aveugle; c'est parler fort inexactement, c<ir s'il est certain que nous ne pourrons jamais voir les particules dont le mouvement constitue ce que nous appelons la lumière, il semble tout aussi évident que les particules corporelles ne pourront jamais nous procurer la sensation du toucher, celle-ci étant très probablement, tout comme la sensation lumineuse, une conséquence d'un ébranlement des terminaisons de nos nerfs par les mouvements de ces corpuscules. Le monde des atomes est donc aussi un monde d'anesthésique, c'est-à-dire, comme nous l'avons dit au commencement du chapitre, sans rapport possible avec notre sensation.

C'est ce qu'on voit plus clairement encore dans la théorie électrique. Là, en effet, le saut hardi a été accompli, tous les

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