LES THÉORIES NON MÉCANIQUES
En traitant de Texplication possible du chaDgement d'état d'un corps par le déplacement (p. 84) nous avons reconnu que deux voies nous sont ouvertes. Nous pouvons supposer que Tarrangement ouïe mouvement des partiesdu corps s'est modifié : c'est l'explication mécanique ; mais nous pouvons prétendre aussi qu'à la substance du corps s'en est jointe une autre, invisible mais préexistant autre part. Si nous appliquons cette méthode d'explication au phénomène calorique, nous aboutirons à la théorie de la chaleur-fluide. En général, nous édifierons des théories d'une classe différente de celle des théories mécaniques et qu'on peut désigner sous le terme générique de « théories de la qualité. »
Nous venons de voir, au chapitre précédent, que la véritable qualité, le qnid propriumde la sensation, n'a pas de place dans le mécanisme. La sensation y reste, quoiqu'on fasse, inexplicable. Est-il possible de procéder autrement que ne le font les théories atomiques ? Il faudra, évidemment, partir de la sensation et l'objectiver. C'est ce que nous faisons constamment et instinctivement. Nous avons la sensation du rouge, mais au lieu de la traiter comme quelque chose nous appartenant, nous la transportons en dehors de nous, nous la lions à d'autres sensations, en formant ainsi ce que nous appelons un objet dont nous affirmons l'existence ; c'est ainsi que ce qui était primitivement notre sensation devient une qualité de l'objet : l'objet est rouge. C'est là ce qu'on appelle le « sens commun » — les philosophes disent le « réalisme naïf » : c'est en effet un c( système » métaphysique, un ensemble de conceptions sur les causes de nos sensations, sur la « chose en soi. »
Or, il est facile de constater que le sens commun admet qu'un objet puisse changer une partie de ses qualités et pour-
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tant rester le même. Ce chien, maintenant adulte, ne ressemble guère à ce qu'il était il y a quatre ans, alors qu'il venait de naître; nous considérons cependant que c'estlemém^ chien. On a gratté la peinture rouge de la table et on Ta peinte en noir : nous n'hésiterons pourtant pas à dire que c*est encore la même table. Dans le cas du chien, nous voyons bien d'où nous vient cette conviction. Les hommes, je le sais par moimême, j'en ai la sensation immédiate, conservent leur identité en dépit de changements très profonds. Je me rappelle à peu près mon aspect à l'âge de dix ans et je n'hésite pas à déclarer que ce petit garçon, c*était moi ; je puis être un jour complètement défiguré par une maladie ou un accident, mais ce sera toujours moi. L'homme qui croit aux contes de fées admet qu'il peut être changé en animal, tout en gardant conscience de la continuité de son moi. C'est que l'animal nous apparaît comme un être auquel nous supposons des sensations et des volitions analogues à celles des hommes ; il est donc naturel d'admettre qu'il y a en lui un principe d'identité, complètement différent de son aspect extérieur. En d'autres termes, si je crois que le chien est le même qu'il y a quatre ans, c'est que je suis convaincu qu'il est un sujet à peu près comme j en suis un moi-même. Il n'en est pas ainsi pour la table; mais il se peut, à la rigueur, qu'une assimilation inconsciente entre cet objet et les êtres animés soit pour quelque chose dans notre croyance. Il est certain aussi que la grossièreté de nos sens y aide. L'objet, à première vue, nous apparaît réellement le même, identique à ce qu'il était autrefois et ce n'est qu'en le considérant de plus près que nous nous apercevons que de lé{;ère8 différences se sont produites : le chien a engraissé, le vernis de la table est moins frais. En tout cas, cette conviction d'une identité foncière existe même pour les objets inanimés, elle est un fait. Seulement elle flotte, car, dans ce cas, je n'ai plus de critérium certain. Quels sont les changements que j'admettrai sans pouvoir cesser de déclarer que la table est restée la même ? Je serais bien embarrassé pour le définir, ainsi que l'indique la classique plaisanterie du couteau de Jeannot. Mais, plus ou moins consciemment, je classe les qualités de la table en plus essentielles, telles que la matière dont elle est faite ou ses dimensions, et en moins essentielles, comme sa couleur et le fait d'être pourvue de roulettes. Ce qui me guide, évidemment, c'est la facilité plus ou moins grande à agir sur les unes ou sur les autres :
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il y a des propriétés qu'il est, je le sais, à peu près impossible de modifier. Si, eu examinant la table, je trouve qu*uue craquelure dans la planche, que j'avais aperçue autrefois, u^existe plus, je concevrai des doutes sur sou identité.
En appliquant ces notions à la variation des choses dans le temps, on peut admettre qu'il y a en elles une substance immuable et des accidents changeants.
Il semble, à première vue, que nous soyons parvenus aiusi aux fondements mêmes du péripatétisme. Mais il faut prendre garde : la véritable doctrine d'Aristote, Malebranche Ta dit, n'est pas une physique, mais une logique. De ce chef, elle nous échappe ici. Mais on peut, croyons-nous, établir qu'en traitant des phénomènes physiques, le péripatétisme, surtout au moyen âge, avait une tendance à sortir de ce cadre purement logique et qu'alors il donnait naissance en effet à des théories aualogues à celles que nous venons de désigner.
Nous avons vu que l'atomiste, par une opération mentale précédant toute recherche théorique, retranche de la réalité une immense partie de la sensation, en déclarant qu'il n'y a rien au delà de la matière et du mouvement. Le péripatéticieu — nous nous servirons de ce terme sous les réserves que nous venons d'indiquer — n'est pas obligé de procéder ainsi. Il est incontestablement, à ce point de vue, plus près du sens commun. On ne peut mieux caractériser les traits distinctifs de cette méthode que ne l'a fait PauITannery : « D'une part, tendance à s'attacher aux phénomènes tels que les sens les révèlent à l'observation superficielle et grossière, on peut même dire respect marqué pour les croyances vulgaires, du moment où elles ne sont pas visiblement erronées ; d'autre part, tendance à remonter le plus haut possible et le plus tôt possible dans la série des causes, mais cela par simple analyse du concept et sans aucun retour nouveau à l'expérience*. » Ace tableau, destiné à marquer les traits distinctifs de la philosophie du Stagirite lui-même, une seule et légère retouche est nécessaire pour qu'il corresponde exactement aux tendances qui dominaient les doctrines des philosophes dont nous parlons ; c'est que, le nombre des faits connus s'étaut accru, il est davantage question d'expériences et un peu moins des faits appartenant au sens commun propre. Mais c'est toujours de préférence à l'aide d'un processus logique et en suivant
1. P. Tannery. Les principes de la science de ta nature chez Arisiote, Conjçrès de philosophie de 1900, vol. IV. p. 214.
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daus la mesure du possible les traces d'Aristote lui-même qu'on cherche à faire le départ eutre la substaace et Taccideût, eotre ce qui demeure et ce qui se modifie. Il est clair par conséquent, qu'eu partant de la notion de l'objet tel que nous le présente le sens commun, c'est-à-dire d'un ensemble de qualités, on n'a aucun motif pour attribuer à la substance des propriétés purement mécaniques ; on peut au contraire choisir librement parmi les qualités des corps celles qu'on proposera de considérer comme « substantielles ». En effet, toutes les qualités des objets ne sauraient demeurer, certaines sont purement accidentelles ; quand un corps cesse d'être rond, qui donc, selon la juste remarque de Condillac, demandera ce qu'est devenue sa rondeur ^ ? Mais quand un corps cesse d'être chaud ou devient humide, nous pouvons fort bien rechercher ce qu'est devenue sa chaleur et d'où lui vient l'humidité. Ce sont en effet ces deux qualités, le chaud et l'humide, qu'Aristote considérait comme les plus essentielles des corps, en y joignant, comme on sait, le froid et le sec, qui ne sont que leurs contraires. Ces quatre qualités, associées par paires, caractérisaient ses quatre éléments qui étaient : le chaud-sec (le feu), le chaud-humide (l'air), le froid-humide (l'eau) et le froid-sec (la terre).
En faisant abstraction, encore une fois, de la portée logique et métaphysique de la doctrine et en s*eu tenant à son aspect purement physique, il est clair que ces quatre qualités apparaissent comme de véritables substances, c'est-à-dire en quelque sorte comme les éléments des éléments. Aristote lui-même s'est parfois exprimé en conséquence. Ainsi, au ii"" Livre de la Production et destruction^ lorsque, occupé de déduire le concept fondamental de ses quatre éléments, il recherche quelles peuvent être les « principes du corps perceptibles à nos sens » : (( Voilà pourquoi, dit-il, ni la blancheur, ni la noirceur, ni la douceur, ni l'amertume, ni aucun des contraires sensibles, ne sont un élément des corps » (cap. u). Après avoir ainsi limité ces principes à quatre il continue : « Comme il y a quatre éléments, et que les combinaisons possibles pour quatre termes sont au nombre de six, mais comme aussi les contraires ne peuvent pas être accouplés entre eux... il est évident qu'il ne restera que quatre combinaisons des éléments. » (cap. m) Ce qu'Aristote traite ici d'éléments, ce ne sont donc pas les
1. Condillac. Logique, Œuvrer, Paris, an VI, vol. XXil, p. 815.
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corps qu'il désigne ailleurs sous ce terme, mais bien des qualités.
Pour Hippocrate^ de même, le corps humain est composé de quatre éléments qui sont le sec, Thumide, le froid et le chaud ; ce sont en effet ces quatre éléments qui forment les aliments, lesquels à leur tour se transforment en humeurs fdont Hippocrate connaît également quatre), qui sont les composants les plus essentiels des corps.
Au moyen âge nous voyons continuellement des théories de ce genre percer sous lappareil purement logique de Taristotélisme. En Orient, au début du x'' siècle, Saadia, un des grands initiateurs juifs qui ont exercé une si grande influence sur le mouvement intellectuel de cette époque, en parlant de la des^ truetion d*un corps par le feu, déclare que dans ce cas les parties du corps détruit se séparent, mais, étant des éléments, demeurent sans changement et retournent simplement à leur lieu d'origine « la chaleur qui se trouvait dans ce corps faisant retour à Télément du feu, son humidité et son froid, aux éléments respectifs. » ' En Occident, au ix^ siècle, Scot Erigène expose que les corps sont constitués par la réunion non pas des éléments substantiels eux-mêmes, mais de leurs accidents qualitatifs ; toutefois ces accidents sont eux-mêmes en quelque sorte des substances, puisqu'ils demeurent indestructibles, ils ne peuvent que se séparer pour se réunir dans de nouvelles combinaisons et créer ainsi des corps nouveaux ^ Au xn® siècle, Guillaume de Couches enseigne que les quatre éléments ont été créés à l'origine du monde et ont servi ensuite à créer les corps. Dans ces derniers les particules matérielles des éléments se trouvent simplement juxtaposées. Ce sont ces particules qui sont, en réalité, les vrais éléments. « Tous les corps sont composés d'éléments. Un élément, tel que le définissent les philosophes, est une particule simple et minime d'un corps quelconque, simple en ce qui concerne la qualité, minime en ce qui concerne la quantité \ » Les corps que nous appelons terre, eau, air et feu ne sont pas les élé-
1. Galini. De elementis secundum Hippocratem, lib. I, Opéra, éd. Kuelin. vol. I, p. 457, 477, 479, 480, 487. — Cf. Lasswitz. Geschichte, p. 229.