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31h LES TNEOniES XON MECANIQUES

sphères. Afiu de raflermir notre coDviction sur ce point iinporlaut, nous u*avoDs quà considérer la sensation dequantilé sous sa forme la plus élémentaire et à substituer la vision au toucher. Supposons une centaine d*oranges rangées en un carré de dix de côté. Je puis, sans doute, les regarder uneà une et, dans ce cas, j*aurai]cent sensations semblables. Mais si, de prime abord, je jette un coup d^œil sur le tout, j'aurai la sensation d'un « carré d'oranges », c'est-à-dire une sensation unique. Kn disant que ce carré est fait de cent oranges, j'affirme que si je pose d*une certaine manière cent objets dont chacun en particulier me donne la sensation « orange », j'obtiendrai celle du carré en question ; mais, en elle-même» celle-ci est aussi primordiale que la première. Une perche de six mètres ne me donnera pas deux fois la sensation d'une perche de trois mètres, je sais simplement que si je mets bout à bout deux perches de trois mètres, j'aurai celle d'une perche de six mètres.

Cette substitution, à la sensation pure, de sa cause putative, de l'objet extérieur, présente donc l'immense avantage de rattacher une sensation à une autre, d'expliquer une sensation par une autre, celle de la perche de six mètres par celle de trois mètres et ainsi de suite. La possibilité de cette addition, inexécutable tant que nous restons dans le domaine de la sensation qualitative pure, entraine évidemment celle de toutes les opérations analogues. Et c'est ainsi qu'à la qualité se substitue la grandeur, la quantité, qui permet lapplication, la pénétration des mathématiques. L'avantage qui en résulte au point de vue de lu science, même purement légale, est immense : dans toutes les langues du monde, calculer et prévoir sont synonymes.

Dans le cas de la perche et de la boule, la substitution de l'objet à la sensation est chez nous inconsciente, elle est l'efiet de ce que l'on appelle le sens commun dont, un peu plus tard, nous tâcherons d'étudier le fonctionnement. Cette substitution est tellement rapide, qu il nous faut un effort pour revenir à la sensation pure. La langue d'ailleurs est pour ainsi dire incapable d'exprimer cette dernière, elle est, comme on Ta remarqué depuis longtemps, tout entière modelée sur le sens commun et se réfère constamment non pas à la sensation, mais à l'objet extérieur. En substituant au son ou à la couleur des vibrations, phénomène quantitatif, nous faisons égale* ment pénétrer les mathématiques dans un domaine de la

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seDsatioQ qualitative, mais, comme nous agissons consciemment, la substitution est moins complète, l'élément quantitatif ne vient pas se mêler à notre sensation.

En restant strictement dans le domaine de la qualité, la science que l'on pourra construire sera extrêmement limitée, puisque le nombre des sensations différentes est infini, et que le retour de sensations véritablement identiques est excessivement rare. En réalité, personne n'a jamais essayé de construire une science de ce genre ; celle d'Aristote en est certes fort éloignée. Mais il essaie vraiment de traiter a le chaud » comme une qualité pure et simple ; et Ton voit alors avec netteté, par la vanité de l'effort tenté par ce grand esprit, que cette voie est impraticable. A côté du « chaud », Aristote est obligé d'établir le « froid » comme qualité distincte, étant donné qu'en effet ce sont là deux sensations totalement différentes K Mais même en se servant de ces deux qualités opposées, il ne peut parvenir à la conception claire d'une gradation de la chaleur, conception qui nous parait d'une grande simplicité. II n'aurait pu y atteindre, en effet, qu'en considérant le chaud et le froid comme de véritables substances qui se mélangent en des proportions variables : c'eût été, bien entendu, s'écarter davantage encore du point de vue qualitatif. Ses expressions sont d'ailleurs suffisamment ambiguës pour que ses sectateurs au moyen âge aient pu le comprendre parfois de cette manière.

Mais si le chaud et le.froid deviennent des substances, il est plus simple de supprimer l'un des deux, à peu près comme dans la science de l'électricité la théorie des deux fluides a dû céder devant celle d'un fluide unique. On arrive alors à la conception de chaleur-substanceou chaleur-fluide qui, en effet, a longtemps prévalu dans la science. Elle se rattache encore nettement aux théories de la qualité, et c'est sous cet aspect ([ue nous l'avons considérée plus haut ; mais c'est une théorie qualitative fortement mitigée par des considérations de ((uantité, puisque c'est par ce moyen qu'on rattache les unes aux autres les différentes gradations de la chaleur.

On voit d'ailleurs que si les théories purement qualitatives sont condamnées à rester tout à fait stériles au point de vue scientifique, il n'en est pas de même de ces théories intermé-

1. On sait que Gassendi a également supposé Texistence d*une matière du froid à côté de la matière caiorifiquc. Cf. Rosenbbrobr. GcschiclUe, vol. II, p. 118.

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diaires. La cooception de chaleur-fluide a rendu de grands services aux physiciens du xviir siècle^ elle a permis d'établir les lois de la niixtiou, d*étudier les conditions du changement de rétat d'agrégation, etc. Ou sait que Carnot encore s'en est servi dans son célèbre opuscule. Comme il a, dans une note, reconnu qu*il considérait la chaleurcomme un mouvement, ou eu a inféré quelquefois qu'il n'avait fait usage de la notion de cbaleur-fluido que pour se conformer à Topinion générale do public savant de son temps. Cest peut-être conclure un peu hâtivement. On semble bien deviner, en lisant attentivement les Considérations, que la conception de la chaleur en tant que fluide cherchant à s'épandre ne lui a pas été entièrement inutile. Ce qui est certain, c'est que des conceptions mécanistes n'auraient pu lui rendre, en Toccasion, aucun service: elles Tauraient plutôt gêné, car il est difficile de faire cadrer le mécanisme strict avec le principe de Carnot (chap. vin, p. i254;. 11 reste, nous 1 avons vu, dans la science et notamment en chimie, de ces conceptions qualitatives ; il n'est pas dit quelles ne soient pas destinées à rendre encore des ser- > vices considérables. Elles s'arrêtent à l'explication du devenir et n'aspirent pas à donner celle de l'être, elles sont donc l'expression d'une application moins étendue du principe d'identité que les théories mécaniques ; elles peuvent quelquefois guider la pensée scientifique là où justement, comme pour le principe de Carnot, le principe d identité absolue est nécessairement eu défaut.

Un trait distiuctif des théories qualitatives, comparées avec les théories mécaniques, c'est qu'elles admettent le continu : tant qu'on croyait que la chaleur et l'électricité étaient des fluides, une constitution atomique ne paraissait nullement s'imposer pour l'une ni pour Tautre. C'est là, remarquons-le en passant, un argument contre la thèse d'après laquelle ce seraient les mathématiques qui introduiraient le discret eu j)hysique. Pour nous, la cause de cette distinction gît dans la déduction que nous avons présentée plus haut (chap. n, p. 85). L'atome discret devient nécessaire quand nous attribuons le changement à l'arrangement de parties, qui doivent élre immuables dans le temps et, étant étendues par essence, conserver indéfiniment leurs propriétés spatiales qui ne peuvent dès lors être que définies. Les qualités hypostasiées, au contraire, ne sont nullement spatiales par essence. Si je me flgure la chaleur comme un fluide, je ne lui attribuerai pas

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de volume défini, la même quantité pourra occuper n'importe quel volume. L'identité ici sera assurée non pas, comme pour l'atome, par la persistance des limites spatiales, mais par celle d'un signe d'intensité, primitivement londé sur la considération d'une sensation — la même chaleur étant celle qui me parait telle à Tattouchement — à laquelle nous substituons ensuite un concept dérivé, tel que celui basé sur l'échelle thermométrique. Dès lors, le discret ne s'impose plus.

Mais, bien entendu, toutes les théories qualitatives, quelque mitigées qu'elles soient, présentent le même inconvénient essentiel, c'est que le domaine de la qualité supposée parait absolument délimité, entouré en quelque sorte d'un fossé infranchissable et hors de tout rapport possible avec le reste des phénomènes de la nature. Tant que la chaleur était un fluide et l'électricité un autre fluide diflérent du premier, aucune transition entre les deux n'était possible; ou, pour être plus précis, on aurait pu se figurer à la rigueur que l'un se transformait dans l'autre par une sorte de réarrangement des molécules à peu près comme le phosphore blanc devient phosphore rouge, mais alors le fluide cessait d'être spécifiquement calorique, ce caractère devenant un attribut du mode d'arrangement de ses particules. En d'autres termes, le fluide n'était plus l'hypostase d'une sensation et la théorie cessait d'être qualitative. On croit parfois distinguer, au xvm^ siècle, des idées de ce genre. Mais la science n'a conçu clairement les rapports entre les diverses formes de l'énergie que par la transformation de l'énergie mécanique en énergie calorique, etc.; d'ailleurs, antérieurement déjà, la similitude entre la chaleur et la lumière d'une part et le mouvement vibratoire d'autre part était clairement établie; la conception s imposait donc, qu'il s'agissait partout, non pas d'arrangements, mais de modes de mouvement. Dans le même ordre d'idées, l'établissement de rapports nets entre les divers éléments chimiques conduirait directement à faire prévaloir le concept de l'unité de la matière, c'est-à-dire que les difiérences qualitatives, spécifiques, que nous sommes encore obligés de supposer à l'heure actuelle, disparaîtraient pour faire place à des difiérences d'arrangement ou de mouvement.

Ainsi donc, eu partant d'une théorie qualitative, la science, à mesure qu'elle progresse, arrive de plus en plus à substituer la quantité à la qualité. Il est à noter que le principe de Mbybrson. ii

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