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LUISTENCE DES OBJETS 331
les divers sens, mais qui ne cooliendroat aucun élément qui ne soit à nous — puisque ce seront des étals de noire conscience — et qui, de môme, ne renfermeront pas trace de celte division en objets distincts, qui caractérise les données du sens commun.
Quelle est la source de ce « morcellement du réel »? M. Bergson ^ nous apprend qu'il s'opère en vue des exigences de la vie pratique, et cette thèse est certainement juste. Rien ne m'importe tant que d'être à même de prévoir ces étals de conscience. En effet, je reconnais bientôt qu'ils sont essentiellement variables, variables dans le temps, ce qui veut dire, en l'espèce, variables en fonction d'autres étals de conscience dont je connais et prévois la périodicité, tels que le retour du jour et de la nuit ou celui des saisons. Je sens d'ailleurs immédiatement que celte variation est indépendante de ma volonté et que, si je ne suis pas en mesure de la prévoir afin de réagir, les états de conscience qui s'ensuivront me seront désagréables. C'est pourquoi, en vue d'établir des règles qui me permettent d'opérer celte prévision, j'ai le plus grand intérêt à morceler ces états de conscience en sensations particulières, celles d'entre elles qui s'accompagnent ou se suivent habituellement arrivant alors à s'associer et à s'évoquer mutuellement, par l'effet de la mémoire. C'est ainsi que l'apparition d'une tache blanche de nature déterminée dans mon champ visuel me fait croire qu'en combinant mes actions d'une manière appropriée je parviendrai à me procurer cette sensation agréable que j'appelle « le goût du sucre ».
Ce que j'arrive à constituer ainsi, c'est le phénomène, bien entendu considéré comme m'appartenant exclusivement, comme se passant uniquement dans ma conscience. Rien, semble- t-il, qui puisse me suggérer la notion de quelque chose d'extérieur au moi. Assurément, ces sensations sont indépendantes de ma volonté; mais ce sont toujours mes sensations; comment concevoir qu'il y ait en elles un élément qui ne vienne pas de moi? C'est là cependant ce que nous faisons continuellement (chap. x, p. 296 ss.). La sensation du rouge qui m'appartient, je la transforme en qualité d'un objet extérieur en affirmant : cet objet est rouge. N'est-ce pas un saut inexplicable?
1. Bbagson. Perception et matière. Revue de métaphysique, IV, 1896, p. 272. Matière et mémoirêy p. S02.
332 LE SENS COIIHDN
Sans doute, des métaphysiciens ont prétendu qu'il n*y avait pas là de saut. A les en croire, le sens commun, eu affirmant Texisteoce de la table et sa qualité de rouge, n'entend rien énoncer qui soit extérieur à ma conscience. II prédit simplement que, dans certaines conditions, j'éprouverai Tensemble de sensations que je désigne comme table et comme rouge. Tout se bornerait donc à la sensation ou à la possibilité d'une sensation. Il suffit d'interroger n'importe quel homme dont routendement est resté préservé du (c doute métaphysique » et môme de descendre dans sa propre conscience pour s'apercevoir à quel point cette explication est en désaccord avec la réalité. Le sens commun est bien certainement une métaphysique, il affirme nettement l'existence des objets extérieurs, et il est à mille lieues de supposer qu*elle dépend de notre conscience.
Ainsi je n'éprouve nulle hésitation à affirmer l'existence d'objets que ma sensation ignore. Cette table que je n'aperçois plus, je suis cependant convaincu qu'elle est toujours. Dirat on que c'est parce que j'en ai conservé la mémoire? Mais la chambre où s'est passée mon enfance, son unique fenêtre, ses murs bleuâtres, et les rideaux et mon petit lit, j*en ai garde un souvenir si précis que je n'ai qu'à fermer les yeux pour les revoir ; et cet ami que j'ai perdu il y a peu d'années et qui était la meilleure partie de moi-môme, il suffît que ma pensée (îffioure cette chère image pour que sa présence me devienne douloureusement réelle, presque palpable. Et cependant je suis convaincu que tout cela a cessé d'exister, alors que d'autres objets qui ont disparu entièrement de ma mémoire, ou qui môme n'ont jamais fait partie de ma sensation directe, m'apparaissent cependant, si je m'interroge, comme existants. 11 n'y a donc pas variation concomitante, et partant pas de rapport réel.
Il est tout aussi clair, semble-t-il, que la question de simple utilité ne saurait fournir l'explication cherchée. Sans doute, une fois que j'aurai formé le concept tout entier d'un monde extérieur et d'objets qui s'y meuvent, ce concept me facilitera énormément le classement de mes sensations et par conséquent aussi leur prévision. Mais le problème est de savoir comment j'ai pu faire le premier pas, concevoir môme la possibilité que quelque chose puisse exister en dehors de moi, (le ma conscience, comment, à supposer môme que le concept d'un « extérieur » me vienne d'une autre source, j'ai eu l'idée
L EXISTRNCB DES OBJETS 333
paradoxale d'y loger ce qui est ma sensation à moi/ ce qui m'appartient incontestablement.
Remarquons d'abord que si le monde entier, tel que le conçoit le sens commun, ne dépend pas de la sensation directe, il est cependant construit entièrement à Taide d'éléments qu'il lui emprunte. En ce sens, il est exact de dire qu'il est le résultat de ma mémoire et aussi qu'il représente une possibilité de sensation. Cette table que je n'aperçois plus, que rien ne rattache à ma sensation actuelle, a cependant fait partie de mon état de conscience il y a quelques instants; et la ville de Lucknow où je ne suis jamais allé, je conçois néanmoins qu'elle existe, parce que je me figure qu'en m'y rendant, c'està-dire en exécutant une série déterminée d'actions, j'aurai une sensation plus ou moins déterminée et dont les éléments me sont fournis sans aucun doute par des sensations que j'ai éprouvées réellement — puisque aussi bien ils ne sauraient me venir d'autre part.
Quelques métaphysiciens ont voulu assimiler à des sensations réelles les souvenirs de sensations ou les images construites à l'aide de souvenirs plus ou moins transformés, en prétendant qu'entre les uns et les autres il n'y a qu'une diiïérence d'intensité, les premiers étant des états de conscience faibles, et les seconds des états de conscience forts. Mais c'est là certainement une assimilation injustifiée. Quand je verrai la table à travers un brouillard de plus en plus épais ou dans l'obscurité grandissante, ou quand on me montrera sur un transparent une vue de Lucknow dont l'intensité ira en s'aflaiblissant, pourrai-je à aucun moment confondre réellement ces sensations avec des images mentales ? En d'autres termes, comme le dit SpirS les sensations actuelles ellesmêmes passant par tous les degrés de vivacité, depuis zéro jusqu'au point où elles sont intolérables, comment, à un degré quelconque de cette échelle, pourrions-nous confondre sensation et souvenir ? Sans doute, je puis éprouver des illusions, je puis avoir des rêves ou des hallucinations. Mais alors j'ai moi-môme conscience qu'il s'agit défaits qui n'ont rien de commun avec le fonctionnement normal de mon esprit. Le cas est un peu plus embarrassant, si je suppose que je me trompe simplement et que par exemple, au déclin du jour, dans la campagne, je croie voir un homme là où il n'y a en réalité