‹ Identité et réalitéChapitre 231 sur 274 · LA 8GIDCGK ET LA SENSATION · texte numérisé non relu

LA 8GIDCGK ET LA SENSATION

aucune culture métaphysique, sll est resté préservé du « doute philosophique» et si vous lui avez bien fait comprendre la portée de votre question (ce qui ne sera pas chose facile, tellement elle lui paraîtra bizarre), eh bien, s*il est sincère, il vous rira au nez. Le doute, dans ce cas, lui paraîtra aussi injustifié que si vous lui demandiez s*il doute de Texistence de sa femme ou de son atelier, simplement parce qu'il n'aperçoit ni Tune ni l'autre en ce moment. Sa croyance aux objets des deux catégories est, de toute évidence, analogue, découle de la même source. Et même le savant accessible au doute philosophique, quand, dans son laboratoire, il travaille à Taide du courant et tant qu'il y travaille, y croit « dur comme fer », comme dit le populaire. Il est obligé d'y croire, obligé de se servir descc conceptions de substance les plus grossières », pour parler comme M. Mach. Sans doute, sa foi n'est pas absolue, ni surtout immuable, mais tel est le cas aussi pour ses croyances de sens commun, qu'il quitte quand il s'adonne à la spéculation métaphysique et reprend dès qu'il rentre dans la vie quotidienne. Les électriciens ont, de tout temps, tellement cru au courant, ils l'ont tellement vu qu'ils ont fini par le « matérialiser ». à peu près à la manière dont un médium spirite prétend matérialiser sa pensée. Quiconque se demanderait si le courant est vraiment un objet réel, n'aurait qu*à se référer aux théories les plus récentes; ici le courant consiste en un véritable flux d'électrons; il est d'ailleurs impossible de douter que ces derniers ne soient conçus comme réels, puisque c'est eux qui constituent la matière et qui sont censés être par conséquent la source de toute réalité.

Pourtant, ce courant électrique n'est certainement, à aucun degré, un objet du sens commun ; ce terme même lui est inapplicable, puisqu'il n'est pas commun aux hommes, l'immense majorité de l'humanité l'ignorant. On pourrait, il est vrai, objecter que le cas est le même pour tout objet rare, par exemple pour une variété curieuse d'orchidée que peu de personnes ont vue; mais il sufiirait, dans ce dernier cas, de la montrer à n'importe quel homme pour qu'il la voie, tandis que, s'il ne connaît rien à l'électricité, il ne pourra apercevoir le courant. Mais voici qui est plus probant. L'objet du sens commun se compose, nous l'avons vu, de sensations hypostasiées; or, nous n'avons pas de sensations spécifiques d'électricité, ne possédant point d'organe sensible à cette forme d'énergie. Un fil par lequel passe un courant de 10000 volts

34G LE SBNS COMMCN

De change pas d'aspect pour nous quand on tourne le commutateur; et quand le courant ou l'étincelle passent par notre corps, tout ce que nous ressentons, c'est un ébranlement d'uo genre particulier, mais un ébranlement simplement mécanique. C*est ce qui fait d'ailleurs qu'il est impossible d'énoncer quoi que ce soit concernant le courant électrique en termes da sens commun. Ou plutôt, cela n'est pas tout à fait impossible, mais extrêmement malaisé. L'électricien de M. Duhem qui envoyait le spectateur suivre un cours d'électricité, s'est contenté d'afrirmer que c'est trop long à expliquer, ce qui est parfaitement exact. On est parti des données du sens commun, on peut donc à la rigueur y retourner; mais cela nécessitera quantité de périphrases. Et, qu'on le remarque bien, si Ton veut retourner à la sensation immédiate, il n'y aura pas d'autre voie que par ces concepts du sens commun, puisqu'entre le courant électrique et la sensation il n'y a aucun lien direct. Ainsi, au lieu d'une transposition simple comme pour les concepts du sens commun, nous avons une transposition double, d'abord en concepts du sens commun et ensuite, ceux-ci servant de base, en concepts de la théorie scientifique. De toute évidence la science, en progressant, tourne ledos à la sensation immédiate et nous avions raison d'afïirmer qu'elle ne nous y ramène jamais. Quand elle crée du nouveau, ce .sont de nouvelles réalités, de nouveaux objets.

Au surplus, il n'y a là aucune particularité mystérieuse de notre imagination. Le savant n'obéit qu'à deux principes, celui de légalité et celui de causalité. Le premier, cela est clair, ne peut servir qu'à établir des rapports entre concepts déjà préexistants. Il est donc impuissant, à lui tout seul, à modifier ces concepts; quand il en montre l'insuffisance (p. 322), il faut encore que le principe de causalité, qui les a créés, intervienne pour les modifier. Or, ce principe procède d'identité en identité, ou supposée telle; il ne peut donc remplacer un concept par un autre qui lui soit hétérogène et, par conséquent, si nous partons d'un objet considéré comme réel, nous arriverons naturellement à un objet du même genre. Sans doute, il y a quelque part, au début (ou à la fin si l'on veut), entre la sensation et l'objet une sorte de gouffre que le principe de causalité franchit allègrement; mais c'est que le saut est forcé et que, d'ailleurs, nous le faisons inconsciemment. Le travail de la science est au contraire conscient,

Page 1